Interview je ne me souviens plus très bien

  • Published on
    14-Aug-2015

  • View
    64

  • Download
    1

Embed Size (px)

Transcript

  1. 1. Je ne me souviens plus trs bientexte, musique et mise en scne Grard Watkinsavec Graldine Martineau, Philippe Morier-Genoud, Fabien Orcierscnographie et lumire Michel Gueldrycollaboration artistique Yann Richard assist de Laurne Fardeau collaboration au son Franois Vatin costumes Grard Watkins, Laurne Fardeau Perruque/maquillage / Sylvie Caillerproduction Silvia Mammano / Perdita Ensembleproduction dlgue Perdita Ensemblecoproduction Thtre Garonne (Toulouse) avec le soutien du Fond dInsertion pour Jeunes Artistes Dramatiques, D.R.A.C. et Rgion Provence - Alpes - Cte dAzur avec le soutien du Thtre Nanterre-Amandiers Le Perdita Ensemble est conventionn par la DRAC le-de-France - Ministre de la Culture et de la Communicationcration au Thtre du Rond-Pointdure estime 1H30Contact presse compagnie :salle Topordu 9 septembre au 5 octobre, 20h30dimanche 15h30relche les lundis et dimanche 14 septembreEntretienGRARD WATKINSJe ne me souviens plus trs bienAntoine a 93 ans, il est historien mais il na perdu aucune date sauf celles de son histoire intime lavez-vous rencontr ?Oui, sous plusieurs formes, en moi bien videmment, sinon, je ne pourrais pas l'crire,
  2. 2. et autour de moi, sinon je ne pourrais pas le dcrire.Est-il pour vous un personnage ? Un symbole ? Une mtaphore ?Un personnage est toujours un symbole, une mtaphore, qui affronte le temps, et en mme temps, s'il veut avoir la moindre chance d'exister, il ne doit tre rien de tout a, un tre humain comme les autres, survenu dans ce monde en hurlant une question la seconde, et ensuite en les posant plus posment, et heureusement pour son entourage, en les espaant un peu plus. Mais Antoine D hrite d'un symbole assez lourd et complexe puisqu'il s'agit ni plus ni moins du XXe sicle.Les deux mdecins qui lentourent sont-ils des sauveurs, des espoirs ? Des tortionnaires ? Des plus fous que lui ?Didier Forbach symbolise ma gnration, c'est dire la passerelle sacrifie entre le XXe et le XXIe; et Cline Brest, quand elle, symbolise le XXIe. A partir de ce moment l, vous pouvez reposer la question et tacher d'y rpondre vous mme. Mais leur propos, je ne peux rien dire de plus. Ce serait, comme dirait Cline, un spoiler *.Est-ce que tout se joue dans un espace mental ? Ou dans un hpital ? Quel sera lespace reprsent sur le plateau ?Celui qui dit ses acteurs qu'ils jouent dans un espace mental s'apprte recevoir de leur part un regard bien dubitatif. Je dirais plus prosaquement que c'est une zone de recherche dont les subventions sont trs certainement menaces, mais dont la socit espre quand mme tirer quelque profit. Un peu comme le thtre.La pice la lecture semble une plonge dans linconscient, dans un rve indchiffrable. Le passage au plateau va-t-il simplifier les choses ? Ou pas du tout ?L'inconscient vient de la condensation du temps, la fois dans l'criture, et dans le droul de la reprsentation. Il y a plusieurs histoires qui se jouent en une, comme dans la vie, vraie vie de chez vraie. Le travail avec les acteurs m'intresse partir du moment ou nous pouvons avoir cet change qui a pour but de produire de la vie et de l'art, et non un chapelet d'effets. Le travail du plateau est l pour dmler une pelote de plusieurs fils (je dirais trois par personnages, mais je trouve le troisime souvent un excs de zle) dont chaque fil comporte des fibres. Mais les fibres, une fois ensemble, composent une matire compacte. On ne dit pas de fils que ce sont des fibres emmles. On dit juste que ce sont des fils. J'espre donc que vous assisterez un magnifique exercice de fil, bien tendu et compact. Je n'cris pas des textes compliqus. C'est une lgende urbaine qui ne circule heureusement que dans un milieu trs ferm qui est le ntre. Le pome dramatique est une espce en voie de disparition, et c'est pourquoi il me touche. J'espre que vous serez quelques uns tre touchs, et que les autres diront je ne suis pas touch, mais c'est quand mme bien foutu. * spoiler , prononcer spoleur , dsigne un document ou un texte qui dvoile tout ou partie de lintrigue dune oeuvre (livre, film, jeu vido) et gche le plaisir et la
  3. 3. surprise de la personne de dcouvrir loeuvre en question par elle-mme.(propos recueillis par Pierre Notte)Le temps et loubliDidier ForbachTu t'appelles comment ?Antoine DAntoine.Didier ForbachComment tu sais ?Antoine D a 93 ans, et ne se souvient plus de son nom de famille. Il se retrouve en pyjama dans un espace indfini. Ses htes, Didier Forbach et Cline Brest, le mettent soigneusement la question. Didier et Cline exprimentent, et de mthode en mthode, creusent lidentit de leur hte au scalpel. Le doute sinstalle sur leurs identits et intentions mutuelles. Sont-ils mdecins, policiers, chercheurs, analystes ? Veulent-ils laider retrouver sa mmoire, ou la vider de toute substance pour la rendre plus disponible ? Et lui, fait-il semblant ? Une question plus vitale fini par prendre toute la place. Qui sont-ils vraiment les uns pour les autres ?Je ne me souviens plus trs bien est un rituel, un mystre, une mise en vertige de notre lien aux autres et au temps. Empruntant des allures dun procs Kafkaen, dune enqute mtaphysique, un rglement de comptes sans merci entre trois tres lis par loubli, trois gnrations, trois poques qui se dclarent se dploient et se dlitent. On ne saura qu la fin les vritables enjeux de ce jeu de questions-rponses, de cet interrogatoire au carrefour de la psychanalyse et de la garde--vue. On comprendra enfin pourquoi cette intrigue familiale a pris autant de masques et de subterfuges pour se matrialiser.Travailler ici sur une forme damnsie volontaire ma permis de tirer le lien entre le personnage et la dramaturgie dune poque. Ce qui constitue, mes yeux, un personnage, nest ni sa biographie, ni ses actes, ni sa psychologie, mais sa manire daffronter le temps et la ralit. Et cest ce qui peut dfinir avec posie en quoi il est politique. Il dvoile par nappes dinconscients quelque chose de fondamental sur notre poque.En ce sens, cest ce quil choisit de taire autant que dexprimer, de se souvenir autant quoublier.Longtemps, le temps dune vie, le temps dun sicle, Antoine D a rsist au temps. Pour cela, il a adopt une mthode. Il a pratiqu une forme de mmoire slective. Il a choisi de se souvenir de lHistoire, dans son intgralit, et en a oubli sa propre vie. Il a suivi le fil des mots qui relient lHistoire au temps, comme un fil dAriane, et sest perdu dans son labyrinthe. Ce nest pas par hasard quAntoine est historien, car son errance est bien la ntre, celle de nos inquitudes face loubli.Parce que ce que lon vit, voit, retient et oublie dfinissent ce que lon est, le temps et la mmoire sont des territoires idaux pour saventurer sur celui, hasardeux, des incomprhensions et des diffrences gnrationnelles, y crer une confrontation
  4. 4. ludique, et y djouer les ides reues. Donner loccasion notre sicle pass de trouver dans lobjectivit festive dune gnration sans illusions un miroir implacable.La science de loubliJe n'ai plus la force de m'adresser des collgiens ou des lycens. Je ne peux plus retenir mes larmes. C'est trop dur. Mais je lutterai toujours ma manire. Je gueule sur tout ce qui me blesse.Aujourd'hui, on nous bassine tout bout de champ avec le devoir de mmoire. Pourquoi ? Combien de nos dirigeants, de nos intellectuels ont retenu les leons du pass ? Regardez le monde dans quel tat il est ! Tout ce qu'on a racont de l'horreur nazie n'a servi rien.Georges Angeli, ancient resistant, dport Buchenvald,photograghe clandestin du camp et de larbre de Goethe.On peut difficilement parler dAlzheimer, ou damnsie, en tentant dexprimer notre obstination rpter les mmes erreurs, les mmes cas de figure. On sent bien quil y a une blessure quelque part quon ne pourra jamais panser. Le monde avance avec une quantit de fantmes quon a du mal identifier. Selon les dernires recherches scientifiques, ce quil y a dincroyable, cest que tout ce qui semble tre si absent serait concrtement encore l, dans le cerveau.La diffrence principale entre un tre vivant en 2012, et un autre un sicle auparavant, est lavalanche dinformations quil ingurgite au quotidien. Lhomme moderne est le rceptacle dun savoir aussi superficiel que volumineux. Il est assig par une quantit infinie de dtails qui ne le concernent pas mais qui savent se prtendre indispensables. Il doit consommer linformation au mme titre quil doit consommer linstrument qui le transmet et lhabitacle qui lhberge. Il a donc su dvelopper un rflexe pour se protger, survivre, et tenter de se constituer, contre toute attente, une mmoire slective.Pour cela, il se fraye un chemin et choisit. Il choisit de se souvenir de la Shoah parce quil est difficile de faire autrement, mais choisit doublier les circonstances qui ont men la tragdie. Il se souvient de la joie et de la dlivrance que procure une rvolution en observant de loin la place Tahir, mais oublie daccueillir en son pays les dgts collatraux. Il ne peut pas vraiment faire autrement. Il doit choisir, trier, faire ce long travail lui-mme, sous peine dimplosion. Personne ne peut faire ce travail sa place. Cest la seule responsabilit qui lui reste.Le cerveau est bel et bien un territoire occup. Le monde libral y cherche une place de plus en plus probante. Et si bien des gens pensent que le pouvoir dachat est leur
  5. 5. dernier recours politique, le pouvoir doublier, dvacuer ce monde de son cerveau en est bien un autre.La science de la mmoireDans les dveloppements rcents de la recherche scientifique, on affirme que de moins en moins de faits et gestes ne dpendent que dune seule partie du cerveau. Il sagit dune chorgraphie subtile entre plusieurs dpartements. Les signaux nerveux de loue, de la vue, du toucher et du got sont rpartis entre canevas visuel et spectre sonore pour se frayer un chemin vers la mmoire courte, la mmoire longue ou loubli. La mmoire court terme dure de sept huit minutes si on a focalis plus de huit secondes et ne contient pas plus de sept ou huit lments. Ensuite ce contenu circule, ou non, vers lhippocampe, pour y rester le temps de devenir une mmoire long terme, avant dtre reli, et libr dans le cerveau. Quand on fait appel plusieurs lments on reconsolide, et on reconstitue la mmoire qui peut alors saltrer. La mmoire est donc libre, et cest bien pourquoi de plus en plus defforts sont investis pour la contrler.

Recommended

View more >