À la redécouverte de l’expérience esthétique : .À la redécouverte de l’expérience esthétique:

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  • Document gnr le 12 sep. 2018 21:43

    Horizons philosophiques

    la redcouverte de lexprience esthtique: Rencontre avec Jean-Marie Schaeffer

    Ghyslaine Guertin

    Paysages esthtiquesVolume 3, numro 2, printemps 1993

    URI : id.erudit.org/iderudit/800925arDOI : 10.7202/800925ar

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    diteur(s)

    Collge douard-Montpetit

    ISSN 1181-9227 (imprim)

    1920-2954 (numrique)

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    Citer cet article

    Guertin, G. (1993). la redcouverte de lexprienceesthtique : Rencontre avec Jean-Marie Schaeffer. Horizonsphilosophiques, 3(2), 103113. doi:10.7202/800925ar

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    Tous droits rservs Collge douard-Montpetit, 1993

    https://id.erudit.org/iderudit/800925arhttp://dx.doi.org/10.7202/800925arhttps://www.erudit.org/fr/revues/hphi/1993-v3-n2-hphi3177/https://www.erudit.org/fr/revues/hphi/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/http://www.erudit.org

  • la redcouverte de l'exprience esthtique

    Rencontre avec Jean-Marie Schaeffer

    Les objectifs de Jean-Marie Schaeffer dans L'Art de l'ge moderne1 consistent dmontrer comment, par quel proces-sus, s'est dvelopp ce qu'il appelle la thorie spculative de Tart. L'auteur entend par cette formule, une rflexion qui s'est constitue vers la fin du XVIIIe sicle indpendamment de la pratique artistique et de la connaissance de la spcificit des diffrents arts. Il s'est agi avant tout d'un projet philosophique qui visait la sacralisation de l'Art c'est--dire son retour l'tre et une Unit perdue, un monde intelligible inaccessible la connaissance logique et scientifique. J'ai voulu savoir plus prcisment comment il entrevoyait les consquences de cette doctrine dans le monde de l'art aujourd'hui et le sens qu'il donnait l'exprience esthtique qui accompagne toute activit evaluative de l'oeuvre d'art. L'importance que l'on accorde actuellement au ple de la rception dans les discours sur l'oeuvre d'art, m'a conduite galement le questionner sur le statut qu'il confrait l'oeuvre elle-mme et au rle du crateur de l'oeuvre. Cette question nous a entrans dfinir les relations que peut entretenir l'esthtique avec la smiotique dans une recherche de la signification de l'oeuvre d'art. Mais, dans un premier temps, il convenait, pour le bnfice des lecteurs, de demander Jean-Marie Schaeffer, de prciser sa conception de la thorie spculative de l'Art autour de laquelle gravite l'essentiel de sa rflexion. J.M.S. : J'ai constat que toute la tradition philosophique qui, d'une certaine manire, prend son dpart dans le criticisme kantienet cette tradition va du romantisme d'Ina Heidegger,

    1. Jean-Marie Schaeffer, L'Art de l'ge moderne, l'esthtique et la philosophie de l'art du XVIIIe sicle nos jours, Paris, Gallimard, 1992.

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  • en passant par l'idalisme hglien, Schopenhauer et Nietzsche a compltement oubli ce que Kant a mis au jour et thmatis c'est--dire l'exprience esthtique comme type de conduite humaine spcifique. On a remplac toute cette ques-tion par une thorie spculative de l'Art, cense dpasser la subjectivit du jugement esthtique par une doctrine fonde dans une thorie gnrale de l'tre. Grce cela, l'art a t lev au niveau d'un organon philosophique, mais du mme coup il s'est trouv assujetti (A. Danto) au discours philoso-phique d'une manire autrement redoutable que cela n'avait t le cas dans le rejet platonicien des arts. En effet, cette thorie essentialiste, prtentions descriptives, entreprend un dcoupage entre art et non-art qui repose en fait sur un idal artistique fond dans une mtaphysique spcifique, mais m-connu comme tel puisque identifi une essence suppose de l'art. Cette essence par ailleurs tait suppose se dvelopper historiquement (il suffit de penser Hegel). Nous avons donc perdu l'exprience esthtique, car nous avons t conduits penser que pour apprcier et juger une oeuvre, il fallait la situer dans l'art comme systme historique tlologie interne, systme qui tait cens fournir des critres objectifs : l're du modernisme, et surtout des avant-gardes, il importait en premier lieu de savoir si l'oeuvre qui tait propose notre apprciation marquait un pas en avant ou en arrire par rapport cette volution suppose de l'art vers la conscience de soi de sa propre essence. Cette ide d'une histoire tlologique de l'art a fini par imprgner jusqu' notre rapport le plus intime aux oeuvres. On a vcu sur l'ide qu'elles taient juger par rapport une fin ultime qui, soit dit en passant, allait loin au-del de toute finalit proprement artistique puisqu'elle a souvent t identi-fie une eschatologie politique, religieuse ou existentielle.

    Il me semble donc que la thorie spculative de l'Art nous a fait oublier un fait fondamental mis en lumire par Kant justement savoir que l'oeuvre d'art une fois cre continue sa vie non pas comme objet neutre mais comme support d'une conduite rceptive spcifique. L'exprience esthtique d'une oeuvre transforme celle-ci en objet esthtique qui nat de

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  • l'interaction entre un sujet singulier et l'oeuvre. Toute thorie esthtique qui fait l'impasse sur la subjectivit, et par l mme la relativit de l'exprience esthtique, est donc condamne l'chec. C'est le cas de la thorie spculative de l'Art, puis-qu'elle a accrdit l'ide qu'il y avait une nature et une logique interne du dveloppement de l'art qui permettaient de dcider de manire dmonstrative et universelle si une oeuvre tait valable ou non, le jugement de validit tant traduisible en un jugement d'appartenance ontologique : Seules les oeuvres valides sont des oeuvres d'art. Autrement dit, on pensait que la valeur tait interne aux oeuvres (ceci en gnral en vertu d'une lgitimation historiciste) plutt que de natre du rapport que nous entretenons avec elles (selon la nature de ce rapport, qui n'est videmment pas toujours esthtique, elle peut d'ailleurs avoir des valeurs trs diverses). Ce faisant, on oubliait tout simplement qu'une oeuvre qui est valable ou valide pour Pierre ne l'est pas ncessairement pour Paul, c'est--dire qu'on oubliait que la valeur n'est pas une proprit interne des objets, mais une proprit relationnelle.

    Ce qui semble se passer aujourd'hui c'est qu'on a aban-donn l'essentialisme historiciste qui a lgitim le modernisme, mais qu'on n'a pas su encore le remplacer par autre chose. Nous sommes donc dans une priode de transition, d'incerti-tude. Il est vrai qu'actuellement tous les critres et toutes les normes sont dstabiliss, mais ce n'est pas ncessairement un mal, d'autant plus que nos relations avec les oeuvres d'art sont ainsi faites que des normes finissent toujours par s'imposer (au moins provisoirement et pour un milieu donn). Il est vrai que dans le domaine des arts plastiques, le problme des critres d'valuation se pose sans doute avec plus d'intensit, cause du type de circulation sociale et conomique trs spcifique des oeuvres de ce type : le monde de l'art au sens restreint du terme, c'est--dire le monde des arts plastiques (compos du cercle ferm des artistes, des galeries, des muses, des thoriciens et des acheteurs fortuns, d'ailleurs de plus en plus souvent institutionnels et donc pas ncessairement intresss par la dimension esthtique de l'oeuvre, mais par sa

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  • valeur de symbole social) est le type mme d'un closed network qui risque toujours de se refermer sur lui-mme, alors que les mondes sociaux de la musique, de la littrature, du cinma, etc. sont plutt des open networks, ne serait-ce que parce qu'il s'agit de formes d'art dont la mise en oeuvre rencontre la sanction immdiate d'un public en gnral htrogne, mme si cette sanction immdiate, positive ou ngative, n'est videmment pas ncessairement dfinitive.

    G.G- : Vous avez consacr un chapitre important de votre livre Kant. Il s'agit, mon avis, de l'un des chapitres les mieux russis de votre ouvrage. Pourquoi lui avoir accord cette place privilgie? Croyez-vous qu'il faille tout prix se tourner vers Kant et la Troisime Critique pour rapprendre la nature et les fondements de l'exprience esthtique?

    J.M.S. : Il est vrai que le chapitre sur Kant est sans conteste celui qui m'a le plus stimul pendant mon travail. Kant marque, en effet, la fois l'aboutissement et la fin (historique) d'une rflexion sur l'esthtique qui traverse tout le XVIIIe sicle et qui me parat extrmement importante. Comme je l'ai dit, le roman-tisme (et ce qui s'ensuit) a totalement vacu La Critique de la facult de juger, ceci en vertu d'un refus philosophique de l'exprience esthtique telle qu'elle avait t analyse par Kant. Quant moi, il m'a toujours sembl que Kant (malgr son peu de got pour les arts) m'apprenait tout compte fait plus de choses sur ma relation avec les oeuvres que ne le faisaient ses grands successeurs et notamment Hegel, Schopenhauer, Nietzsche ou Heidegger qui sont impuissants me montrer ce qui se passe effectivement lorsque je me trouve face une oeuvre : construction de l'oeuvre en objet esthtique, apprcia-tion, satisfaction (ou insatisfaction), jugement, etc. Ces philoso-phes qui sont tous de grands penseurs, mais l n'est pas la question prsupposent toujours que l'exprience esthtique a dj eu lieu, et qu'elle ne pose pas problme ds lors qu'on dispose de la thorie de l'art adquate (la leur bien entendu). Ce

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