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Causalité, explication scientifique et théorie économique*

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  • Causalit,explicationscientifiqueetthorieconomique*

    ThomasFerretti**

    Rsum

    Le modle dductivo-nomologique domine depuis longtemps la rflexion philosophique concernant lexplication en science conomique. Or, pour plusieurs, comme James Woodward et Tony Lawson, ce modle ne considre pas suffisamment la causalit dans lexplication. Lobjectif de cet article est double : 1- renforcer la critique que Tony Lawson adresse lconomie contemporaine et 2- valuer la thorie alternative quil propose, le ralisme critique , qui tente de rintroduire la causalit dans lexplication en science conomique. Nous conclurons que les considrations causales sont trs importantes pour lexplication en science conomique mais aussi pour bien comprendre les limites de cette science.

    Parmi les diverses coles qui composent la science conomique contemporaine, la plupart partagent le projet commun du courant que lon qualifie souvent de mainstream en science conomique, domin par lcole no-classique. Ce projet nest pas caractris par un contenu spcifique, mais par sa mthode dductive dexplication1. Les tenants du mainstream basent (implicitement) leur science sur le modle dductivo-nomologique. Or, ce dernier a t abondamment critiqu en philosophie des sciences. Un des problmes que plusieurs

    ______________ * Les commentaires de Frdric Bouchard, Peter Dietsch, ainsi que du comit de la revue Ithaque et de ses valuateurs ont t bnfiques tout au long de la rdaction de cet article. ** Lauteur est tudiant la matrise en philosophie (Universit de Montral). 1 Tony LAWSON. Economics and explanation , Revue internationale de philosophie, No. 217, 2001a, p.371.

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    auteurs soulvent, comme Tony Lawson, cest quil accorde peu de place aux considrations causales, pourtant cruciales, selon eux, dans lexplication scientifique. Quel est donc le rle de la causalit dans lexplication en science conomique?

    Nous exposerons premirement les grandes lignes de la conception dductivo-nomologique de lexplication scientifique. Nous montrerons quelle occupe une place importante dans la science conomique contemporaine. Puis, dans un second temps, nous chercherons confirmer les critiques que Lawson adresse ce modle dexplication, particulirement en science conomique, notamment le peu dimportance quy prennent les considrations causales. Ces critiques trouvent un cho chez dautres auteurs, comme James Woodward. Au terme de cette dmarche nous tablirons un certains nombre de critres qui nous permettrons, finalement, dvaluer lalternative que nous propose Lawson : le ralisme critique. Celui-ci tente entre autre de recentrer lexplication en science conomique sur les relations causales qui sont luvre dans le monde. Nous tenterons simplement den exposer les forces et les faiblesses.

    1. Le modle dductivo-nomologique

    1.1. Mthode et explication en science conomique

    John Stuart Mill dfinissait la science conomique comme une science inexacte qui utilise une mthode dductive. Pour lui, le nombre et la complexit des facteurs causaux en jeu dans les phnomnes conomiques rendent approximatives toute gnralisation et nous interdisent de fonder la thorie conomique sur lobservation et linduction2. Seule une mthode dductive permet de rendre lentreprise dune science de lconomie raisonnable. Ainsi, pour Mill, les thoriciens en conomie empruntent des

    ______________ 2 Daniel HAUSMAN, John Stuart Mill's Philosophy of Economics , Philosophy of Science, Vol 48, No. 3, 1981, p. 363-365, 378 et Daniel HAUSMAN, Economic Methodology in a Nutshell , The Journal of Economic Perspectives, Vol. 3 No. 2, 1989, p.116 La science conomique fait donc souvent appel des probabilits et des clauses ceteris paribus.

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    gnralisations, des lois dveloppes par induction dans dautres sciences (comme les tres humains recherchent la richesse issue de la psychologie), partir desquelles ils dduisent des gnralisations propres aux phnomnes conomiques comme lchange ou la dtermination des prix sur le march3.

    Mais la mthode dductive de Mill nest pas une thorie de lexplication scientifique. Cest plutt une mthode scientifique devant encadrer la construction et la pratique de la science conomique. Cependant, Daniel Hausman considre que cette conception de la mthode permet de renforcer le pouvoir explicatif de cette science4. Selon lui, mme si la science conomique contient des gnralisations inexactes et des clauses ceteris paribus, notre capacit tablir des liens (conus comme causaux), grce la mthode dductive, entre certaines dispositions humaines (comme le dsir des richesses), empruntes des cadres danalyse plus larges comme la psychologie, et certaines gnralisations conomiques (comme le penchant lchange) renforce notre confiance envers ces gnralisations.

    La question de la mthode et celle de lexplication scientifique sont donc deux questions distinctes. Mais si on comprend la pertinence de rflchir aux critres de la bonne pratique dune science, quelle est limportance et lutilit dune thorie de lexplication ? Milton Friedman est lun de ceux qui considrent que le but dune science positive comme la science conomique nest pas la comprhension ou lexplication mais plutt la formulation de prdictions utiles5. Il sagit dune conception instrumentaliste de la science. Il ne sert rien de remettre en question la conformit avec la ralit des lois qui servent de prmisses aux raisonnements dductifs de lanalyse conomique. Ces lois peuvent tres irralistes, simplificatrices, ou mme fausses. La seule chose qui compte pour

    ______________ 3 HAUSMAN, John Stuart Mill's Philosophy of Economics , op. cit., p.380. Lauteur puise essentiellement ces lments de la pense de Mill dans Mill, J. S, A System of Logic, London, Longmans, (1843) 1949. 4 HAUSMAN, John Stuart Mill's Philosophy of Economics , op. cit. p.384. 5 Milton FRIEDMAN, The Methodology of Positive Economics , In The Methodology of Positive Economics, Chicago, University of Chicago Press, 1953, p.7-14.

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    Friedman est lutilit des prdictions que les modles conomiques permettent.

    Cette conception de lobjectif des sciences est controverse. On pourrait penser que de fausses prmisses risquent fort de mener de mauvaises prdictions6. Comprendre les vritables lois ou mcanismes luvre dans le monde garanti peut-tre des prdictions plus prcises, plus adquates, ou plus nuances. De plus, nous verrons que pour Carl Hempel, il ny a pas de distinction majeure entre la structure dune explication et celle dune prdiction scientifique7. Selon lui, expliquer un phnomne, c'est--dire trouver pourquoi il se produit et non pas simplement dcrire ce quon observe, est lobjectif premier de toute enqute rationnelle, particulirement en science. Pour James Woodward aussi, notre intrt rechercher des explications est prsent dans notre vie de tous les jours et drive de notre dsir de manipuler la nature, de la contrler8.

    1.2. Le modle dductivo-nomologique de lexplication chez Carl Hempel

    Selon Woodward9, le dveloppement du modle dductivo-nomologique (D-N), par des auteurs comme Hempel, et le dbat qui la entour, ont fait de lexplication scientifique une question centrale de la philosophie des sciences. Les travaux de Hempel ont eu une grande influence et ont structur le dbat autour de lexplication. Selon Hempel et Oppenheim :

    [A] phenomenon is explained by means of general laws [ex.] the law of refraction and the law that water is an optically denser medium than air and by reference to certain antecedent conditions [ex.] the facts that part of the oar is in the water[]. The question " Why does

    ______________ 6 Cest une critique classique. HAUSMAN, Economic Methodology in a Nutshell , op. cit., p.121. 7 Carl HEMPEL et P. OPPENHEIM, Studies in the Logic of Explanation , Philososphy of Science, Vol. 15, No. 2, 1948, p.135. 8 James WOODWARD, Making Things Happen, New York, Oxford University Press, 2003, p.3 et p.11. 9 Ibid., p.3 et p.152.

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    the phenomenon happen? " is construed as meaning " according to what general laws, and by virtue of what antecedent conditions does the phenomenon occur? "10.

    Lexplication dun phnomne particulier est donc un argument constitu de deux lments majeurs : lexplanandum qui est lnonc dcrivant le phnomne qui doit tre expliqu (et pas le phnomne lui-mme), et lexplanans qui est lensemble des noncs permettant lexplication. Lexplanans est divis en deux groupes dnoncs : des lois, et des antcdents qui sont des conditions spcifiques au phnomne observ. Mais cette structure concerne autant lexplication dun vnement particulier (ce bton qui est plong dans leau, suivant lexemple de Hempel et Oppenheim) que lexplication des lois elles-mmes. Ainsi, the explanation of a general regularity consists in subsuming it under another, more comprehensive regularity, under a more general law11 .

    Dans tous les cas, quatre critres sont ncessaires pour quune explication soit valable : 1- lexplanandum doit tre une consquence logique de lexplanans, 2- Lexplanans doit contenir des lois gnrales, 3- lexplanans doit contenir des donnes empiriques, que lon peut donc tester par lexprience ou lobservation et 4- les noncs constituant lexplanans doivent tre vrais12.

    Lexplication dans le modle D-N est un argument dductif ayant pour prmisses des lois de la nature dterministes13. Mme si ce type dexplication est parfois caractris comme une explication causale , ce modle met laccent sur laspect logique de lexplication. The decisive requirement for every sound explanation remains that it subsume the explanandum under general laws14 . Dailleurs, ces lois peuvent tres statistiques mme si cela pose certains problmes spcifiques pour lexplication15. Pour Hempel et Oppenheim, ce ______________ 10 HEMPEL et OPPENHEIM, op. cit., p.136. 11 Ibid., p.136-137. 12 Ibid., p.137-138. 13 WOODWARD, op. cit., p.3 et p.153. 14 HEMPEL et OPPENHEIM, op. cit., p.146. 15 Ibid., p.139-140. Il semble que Hempel fait la distinction entre le modle dductivo-nomologique qui concerne les explications de type causales , et

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    modle dexplication sapplique autant aux sciences comme la physique quaux sciences sociales et lconomie.

    Finalement, cette analyse dductive, y compris les quatre conditions de validit, sapplique de la mme manire aux prdictions scientifiques qu lexplication. La diffrence est simple : si le phnomne dcrit dans lexplanandum a dj eu lieu, cest une explication ; si la description du phnomne drive de lexplanans concerne un phnomne qui na pas encore eu lieu, cest une prdiction16.

    1.3. Le modle dductivo-nomologique dans la science conomique contemporaine

    Lorsque Tony Lawson se penche sur lexplication en science conomique17, il sattaque donc une question cruciale en pistmologie. Et lorsquil sen prend au modle D-N, il vise juste car ce dernier est bien tabli en science conomique. Philippe Mongin est lun de ceux qui affirment que lexplication base sur le modle D-N est comprendre dabord comme une norme propose aux sciences sociales afin den lever le niveau de rigueur18 . Lawson critique fortement cette ide. Mais les coles orthodoxes en science conomique contemporaine semblent avoir suivi le conseil rapport par Mongin et adopt ce modle dexplication19.

    Lawson le constate lui aussi : la mthode dductive dexplication est une caractristique essentielle de la thorie conomique contemporaine. Cela se traduit, pratiquement, par la construction de

    le covering laws model qui englobe les cas probabilistes (Philippe MONGIN, La conception dductive de l'explication scientifique et l'conomie , Social Science Information, Vol. 41, No. 2, 2002, p.140). Mais malgr tout, les deux types dexplication semblent mettre laccent sur la structure logique de lexplication, la subsomption de lexplanandum sous un ensemble de lois plus gnrales. La causalit nest en fait pas prise en compte dans ce modle. 16 HEMPEL et OPPENHEIM, op. cit., p.138. 17 LAWSON, Economics and explanation , op. cit. 18 MONGIN, op. cit., p.141. 19 Ibid., p.162.

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    modles conomiques dexplication bass sur des rgularits supposes se produire en systmes ferms. Mme si Lawson reconnait que le courant conomique mainstream est form de diverses coles, elles partagent toutes cette mthode base sur la modlisation des phnomnes conomiques sous forme de systmes ferms, contrlables, et dont la structure est faite sur mesure pour faciliter ltude scientifique et rpondre aux exigences du modle D-N20. Ces systmes sont conus comme ayant un nombre relativement limit de variables et comme tant relativement autonomes, c'est--dire que le changement de variables extrieurs au systme ninflue pas sur ce qui se passe lintrieur. Il est videmment plus simple de reproduire ou de prdire des rgularits dans ces conditions, qui sont souvent compares des conditions exprimentales. Ltude des relations causales entre les vnements est donc carte de lexplication. Celle-ci repose uniquement sur la relation logique entre lexplanandum et lexplanans. Certains principes simples sont prsupposs (les humains agissent toujours rationnellement, maximisent leur utilit, leurs besoins sont illimits, les ressources sont limites) et les conomistes tentent den dduire leurs explications.

    Selon Lawson, le modle D-N de lexplication, la modlisation des phnomnes conomiques sous forme de systme ferm, est accept implicitement parce quil est la base de la mthode scientifique en conomie. Les conomistes, dit-il, ne sont pas conscients de cette prmisse philosophique et ne linvoquent pas pour dfendre leur pratique. Ce quils acceptent explicitement, cest la ncessit de tout exprimer sous forme mathmatique21. Or, selon Lawson, le type de modles mathmatiques utiliss en conomie dpend finalement de la conception dductivo-nomologique de lexplication. Il souligne que si le mainstream met tant demphase sur la modlisation mathmatique, cest moins par idologie (mme sil reconnait que cela joue un rle significatif), que pour des raisons culturelles occidentales, hrites des lumires, qui encouragent la croyance selon laquelle, pour compter comme une science, il faut mathmatiser les modles dexplication22.

    ______________ 20 LAWSON, Economics and explanation , op. cit., p.371. 21 Ibid., p.374-377. 22 Ibid., p.379.

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    2. Critiques du modle dductivo-nomologique

    2.1. Problmes spcifiques la science conomique

    Le ralisme critique que Lawson dveloppe prend sa source dans une critique du modle D-N de lexplication tel quil est appliqu en science conomique. Lawson dfend surtout la ncessit de dvelopper une approche causale de lexplication dans ce domaine et rsout par l dautres problmes du modle D-N que nous traiterons plus loin.

    Sa position se fonde sur une certaine conception de lontologie de la ralit sociale. Pour lui, la nature de lobjet dtude de la science conomique (relations sociales de nature conomique comme lchange, le travail, la fixation des prix, etc.), fait en sorte que le modle D-N est particulirement inappropri. Sil est problmatique pour les sciences naturelles, il lest particulirement pour les sciences sociales comme lconomie, car il ne prend pas en compte laspect fondamentalement ouvert, dynamique et interrelationnel de la ralit sociale et conomique.

    Pour Lawson, lensemble des conditions prsupposes par les modles dductifs du mainstream (analogues celles de conditions exprimentales) se produisent trs rarement. Les modles mathmatiques qui en dcoulent sont donc trs peu pertinents pour lanalyse de la ralit sociale. Considrer la mthode dductive, telle quapplique en science conomique, comme une approche de lexplication acceptable en sciences sociales est donc dplac23. Ainsi, Lawson ne critique pas les consquences de lapplication des modles de la science conomique contemporaine sur les socits ou lenvironnement, mais le fait que celle-ci soit dconnecte de la ralit. Cela constitue, selon lui, un chec pour le courant mainstream. En rduisant les socits des systmes ferms, clipsant par le fait mme les structures et relations causales qui sy droulent (pouvoir, ingalits), la science conomique, dit-il, perd toute pertinence explicative24.

    ______________ 23 Ibid., p.372-373. 24 Ibid., p.380.

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    Cette critique, soulignant labsence de considrations causales dans lexplication en science conomique, trouve des chos chez de nombreux auteurs. Mongin souligne aussi que les critiques les plus profondes [envers le modle D-N] participent dune ide commune : elles invoquent la notion de causalit en montrant que malgr les efforts de rduction, on ne la ramne pas facilement celle dexplication dductive25 .

    Friedrich Hayek, conomiste influent de lcole autrichienne, critique aussi le modle D-N, la modlisation mathmatique et les systmes ferms qui en dcoulent en conomie. Selon lui, le modle D-N a t forg en suivant lexemple de la physique :

    More particularly, what we regard as the field of physics may well be the totality of phenomena where the number of significantly connected variables of different kinds is sufficiently small to enable us to study them as if they formed a closed system for which we can observe and control all the determining factors ; and we may have been led to treat certain phenomena as lying outside physics precisely because this is not the case26.

    Pour Hayek, le modle appliqu la physique nest pas forcment adquat pour les autres sciences. Et ce, non pas parce que ces sciences ne seraient pas encore assez avances, mais simplement parce que la nature de leur objet dtude (les phnomnes socio-conomiques dans notre cas) est diffrente.

    2.2. Problmes plus gnraux

    La critique principale de Lawson envers le modle D-N sinsre dans le cadre de critiques plus larges. Pour Woodward, le modle D-N ne suffit pas pour rendre compte de lobjectif de lexplication scientifique. Il mentionne des contre-exemples bien connus, comme celui-ci : si notre explanandum, ce que lon veut expliquer, cest que ______________ 25 MONGIN, op. cit., p.141. 26 F. HAYEK, Degrees of Explanation , The British Journal for the Philosophy of Science, Vol. 6, No. 23, 1955, p.209.

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    James Jones nest pas tomb enceinte, on peut faire largument suivant. 1- Tous les hommes qui prennent la pilule contraceptive ne tombent pas enceintes. 2- James Jones est un homme et a pris rgulirement la pilule contraceptive. De cet explanans dcoule logiquement que 3- James Jones nest pas tomb enceinte27. Cet argument logique satisfait toutes les exigences du modle D-N mais il nexplique manifestement pas pourquoi James Jones nest pas enceinte.

    Pour Woodward, cela dmontre premirement le rle indispensable de la causalit dans lexplication. Expliquer un effet cest donc trouver ses causes et non pas simplement le relier logiquement des lois universelles28. Nous avons donc besoin de savoir ce quest une information causale et pourquoi elle est importante pour lexplication. La thorie manipulationiste de Woodward tente de rpondre ces questions : une explication causale est un ensemble dinformation qui nous permet de manipuler (au moins en thorie) un phnomne. Par exemple, comprendre la dpendance causale entre la longueur dun bton et lombre quil projette, nous permet de manipuler la longueur du bton pour obtenir lombre voulue. Lexplication prend donc racine dans ce que lon connat propos de la manipulation de la nature29.

    Woodward critique un deuxime aspect du modle D-N : lexistence de lois nest pas ncessaire lexplication causale30. Dailleurs, dans plusieurs disciplines, les scientifiques ne recherchent pas forcment des lois universelles. La dfinition mme de ce que sont des lois est lobjet dun dbat, et les distinguer de rgularits accidentelles est difficile. Pour Woodward, les gnralisations locales, spcifiques certaines sciences, sont suffisantes pour lexplication. Elles nont pas besoin dtre universelles. Ce qui est utile, cest linvariance dans un domaine particulier, dans certaines circonstances, car cela permet la manipulation31. Si la rgularit et linvariance sont ______________ 27 WOODWARD, op. cit., p.154. Woodward reprend ici un exemple de Wesley Salmon (1971). 28 Ibid., p.155. 29 Ibid., p.173. 30 Ibid., p.182-183. 31 Ibid., p.183.

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    importantes, toutes les explications nont pas besoin que ces rgularits soient des lois universelles.

    Finalement, on peut faire une troisime critique au modle D-N. Il ne rend pas compte de la possibilit des dcouvertes et de lvolution de la science. En effet, ce modle dexplication suppose la connaissance des lois universelles que lon utilise pour expliquer. Mais il ne permet pas de savoir comment une nouvelle explication peut survenir, et supplanter la premire. Il sagit dun modle statique qui ne reflte pas le ct dynamique de la recherche scientifique.

    Lawson semble donc tre en bonne compagnie pour critiquer le modle D-N. Il faut donc conclure que les explications en science conomique contemporaine, du moins celles issues des modles que fournissent les coles orthodoxes, font face de nombreux problmes. Si Lawson se concentre avant tout sur limportance des considrations causales dans lexplication en science conomique, il tentera malgr tout de rsoudre les autres problmes du modle D-N grce sa propre thorie de lexplication.

    2.3. valuer une thorie alternative

    Woodward critique le modle D-N mais il note malgr tout que trois de ses objectifs sont essentiels tout modle dexplication, mme si le modle D-N ne les a pas atteints. Dans tout modle alternatif dexplication devraient tre conservs : 1- le dsir dobjectivit, c'est--dire que lexplication doit reposer sur des lments qui ne dpendent pas des intrts particuliers des chercheurs, 2- le dsir doffrir un traitement unifi, une structure commune de nombreuses varits dexplications, et 3- le dsir de fournir une thorie de lexplication, qui correspond la pratique des scientifiques (mais pas seulement en physique ou en chimie comme dans le cas du modle D-N)32.

    De plus, partir des nombreuses critiques du modle D-N que nous avons exposes dans les sections prcdentes, nous pouvons dgager au moins quatre critres qui guideront notre valuation de la thorie alternative de lexplication que propose Lawson pour la science conomique. Cette thorie devra 4- rendre compte des ______________ 32 Ibid., p.184.

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    mcanismes causaux luvre dans le monde, et donc fournir une conception de ce quest la causalit, 5- reflter la nature ouverte de la ralit sociale et conomique, 6- composer avec le fait quil nexiste pas forcment de lois sur lesquelles fonder les explications en sciences sociales, et finalement 7- la possibilit de lvolution de la science, des dcouvertes, devra tre explique.

    3. Le ralisme critique de Tony Lawson

    3.1. Rintroduire la causalit dans lexplication en science conomique

    Le ralisme critique a pris de limportance dernirement en philosophie des sciences. Lawson est son meilleur reprsentant concernant la science conomique33. Ce dernier part dune conception minimale du ralisme scientifique selon laquelle lobjet de la recherche existe de faon indpendante celle-ci. Lawson suppose quil ny a pas seulement des tats de fait et nos expriences de ces faits dans la ralit sociale. Certaines entits controverses, comme des structures, mcanismes causaux ou tendances, existent mme si elles nous sont inconnues. Donc la causalit existe dans le monde. Comme les vnements sont le rsultat de ces nombreux mcanismes complexes, lobservation de conjonctions constantes dvnements ne suffit pas pour construire la science.

    Similarly, the world is composed not only of such "surface phenomena" as skin spots, puppies turning into dogs, and relatively slow productivity growth in the United Kingdom, but also of underlying and governing structures or mechanisms such as, respectively, viruses, genetic codes, and the British system of industrial relations. In short, three domains of reality are, on this perspective, distinguished, namely the empirical (experience and impression), the non-empirical actual

    ______________ 33 M. PEACOCK, Explaining Theory Choice : An Assessment of the Critical Realist Contribution to Explanation in Science , Journal for the Theory of Social Behaviour, Vol. 30, No. 3, 2000, p.319. De nombreux autres auteurs se rclament de ce courant, parfois appel ralisme transcendantal.

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    (events and states of affairs), and the non-actual or, metaphorically, the "deep"(structures, mechanisms, powers, and tendencies)34.

    Le rle de la science est donc de mettre en lumire les mcanismes causaux luvre dans lmergence des phnomnes observs35.

    Concernant lontologie sociale, Lawson souligne premirement que les structures sociales, contrairement aux structures des phnomnes naturels, dpendent des actions humaines. Elles sont la fois la condition et la consquence de ces actions. Lawson donne lexemple de la langue, qui est la fois la condition du discours dune population donne, mais qui est aussi le rsultat des pratiques de langage. La ralit sociale est donc dynamique, en perptuel processus de transformation. Deuximement, selon Lawson, les objets de la ralit sociale sont intimement lis les uns aux autres. Par exemple, les fonctions sociales (professeur, parent, etc.) sont comprises dans un rseau dautres fonctions interdpendantes (tudiant, enfant, etc.). La socit apparait donc tre un rseau holiste de phnomnes inter-relis36. Le discours conomique lui-mme a une influence sur son propre objet dtude. Cest ce quon appelle la rflexivit, une caractristique commune toutes les sciences sociales.

    Pour Lawson, ces deux aspects de lontologie sociale permettent 1- de dire que ltude scientifique des phnomnes sociaux est possible car le monde social est structur, mais que 2- cause de la nature dynamique et interrelationnelle de ce monde social, les systmes clos sont impossibles. Dans les sciences naturelles, de tels systmes ferms peuvent tre produits dans des conditions exprimentales o des mcanismes stables sont isols par manipulation. Mais pour la ralit sociale, ce genre

    ______________ 34 Tony LAWSON, A Realist Perspective on Contemporary Economic Theory . Journal of Economic Issues, Vol. 29, No. 1, 1995, p.13. 35 Daniel HAUSMAN, Problems With Realism in Economics , Economics and Philosophy No. 14, 1998, p.203-204. 36 Tony LAWSON, Two Responses to the Failings of Modern Economics : the Instrumentalist and the Realist , Review of Population and Social Policy, No. 10, 2001b, p.174.

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    dexprimentations est difficile et les systmes ferms ne peuvent exister37.

    Lalternative de Lawson au modle D-N est une approche causale de lexplication. Son ontologie sociale (sopposant au positivisme, do est issue la mthode dductive de lexplication, qui rduit la science la recherche de conjonctions constantes dvnements) permet de concevoir la science, et lexplication en conomie de faon diffrente. Il est possible, dit-il, de dcouvrir les mcanismes causaux relatifs aux intrts conomiques humains et de dvelopper empiriquement des thories conomiques explicatives, tout en acceptant la nature ouverte, dynamique et holiste de la ralit sociale et conomique38. Lexplication dans sa forme la plus simple consiste donc rendre compte des mcanismes multiples qui sont conjointement responsables des phnomnes conomiques et sociaux.

    3.2. Ralisme critique et explication en sciences conomique

    La thorie de lexplication que dveloppe Lawson comporte trois lments centraux : 1- lapproche comparative, 2- les demi-rgularits (traduction littrale de demi-regs) ou rgularits partielles, et 3- la notion de pouvoir explicatif relatif.

    Premirement, pour fournir une bonne explication en conomie, il faut pouvoir identifier et sparer les effets distincts des diffrents mcanismes causaux. Or, en sciences sociales, il est difficile disoler des mcanismes comme dans des conditions exprimentales. Cependant, mme en science naturelles, les expriences consistent parfois en la comparaison de deux groupes relativement similaires, lun subissant les effets dun facteur particulier auquel lautre nest pas soumis. Cette approche comparative peut tre utilise dans les sciences sociales. Considrant plusieurs socits similaires, si un vnement conomique se produit partout sauf dans lune delles, un

    ______________ 37 Ibid., p.175. Cest pourquoi la science conomique contemporaine orthodoxe qui repose sur de telles modlisations, na presquaucune pertinence explicative selon Lawson. 38 LAWSON, A Realist Perspective on Contemporary Economic Theory , op. cit., p.12-13.

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    facteur causal supplmentaire est peut-tre luvre. Ainsi, ce que Lawson appelle une explication comparative est base sur lobservation de plusieurs populations et cherche rpondre la question : pourquoi ceci plutt que cela tant donnes des conditions similaires aux autres populations39 ? On ne doit pas chercher (a) pourquoi le taux de chmage est de x% dans un pays donn , mais plutt (b) quels sont les facteurs expliquant que le taux de chmage est plus important chez les hommes que chez les femmes dans ce pays . Selon Lawson, il est plus facile de rpondre (b) qu (a). En effet, rpondre (a) exige une liste complte des facteurs en jeu et leur influence quantitative prcise sur le taux de chmage. La rponse (b) ne demande que didentifier des facteurs responsables dune diffrence du taux de chmage entre les deux groupes. Lapproche comparative permet donc la recherche des mcanismes causaux directement impliqus dans un phnomne, sans pourtant prtendre lexhaustivit. Pour Lawson, we do not and could not explain the complete causal conditions of any social or other phenomenon. [,,,] Rather, we aim to identify single sets of causal mechanisms and structures40 .

    Lexplication comparative est intressante, selon Lawson, parce quelle permet didentifier quelles sont les causes les plus responsables. Il prend lexemple de la maladie de la vache folle en Angleterre41. Si la nourriture est implique dans la maladie, alors la bouche des vaches lest aussi. Mais la bouche nest pas un facteur explicatif pertinent. Pour fournir la bonne explication, on compare les vaches anglaises aux vaches espagnoles par exemple. Elles ont toutes des bouches, sont similaires en tout points, mais un des facteurs est diffrent : la nourriture quelles mangent. Cela ressemble la notion que Michael Strevens appelle le difference-making. Pour lui, un des problmes principaux des approches causales de lexplication est de dterminer quelles causes particulires sont pertinentes pour lexplication42. Lapproche comparative de Lawson tente de rgler ce problme. ______________ 39 LAWSON, Economics and explanation , op. cit., p.381-383. 40 Ibid., p.384. 41 Op. cit., p.384. 42 M. STREVENS, The Causal and Unification Approaches to Explanation UnifiedCausally , NOS, Vol. 38, No. 1, 2004, p.154.

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    Comme celle de Strevens, il semble sagir dune approche contrefactuelle de lexplication. En effet, il faut se demander si le phnomne tudi se produirait sans lintervention dune des causes, pour savoir si cette cause fait la diffrence dans lapparition du phnomne.

    Le deuxime lment central de la thorie de Lawson concerne les demi-rgularits ou rgularits partielles. Une science utile43 a besoin de rgularits observables pour dcouvrir les mcanismes causaux persistants. Si la ralit sociale ne peut pas tre reprsente par des systmes ferms et des rgularits strictes, cela ne veut pas dire quelle nest quun flux chaotique et alatoire. Certains mcanismes ou structures sociales sont relativement persistants. Selon Lawson, cela donne lieu des rgularits partielles qui nous informent sur les mcanismes causaux sous-jacents44. En effet, ces rgularits partielles sont des piphnomnes qui reprsentent lactualisation, non pas universelle mais occasionnelle, de mcanismes causaux persistants.

    Cette ide est en partie appuye par Woodward, qui considre que des lois universelles ne sont pas ncessaires lexplication, et que linvariance locale suffit. Mais la position de Lawson est diffrente car pour ce dernier, les mcanismes causaux existent (Woodward, au contraire, reste plutt agnostique face cette question et ne se prononce pas sur lexistence relle des mcanismes causaux. Pour lui, il suffit dtre capable de comprendre quelles manipulations de x permettent dobtenir quels effets sur y pour que lon puisse parler de lien causal, sans que lon ait se prononcer sur lexistence relle de ce lien causal). Seulement, pour Lawson, la complexit de ces mcanismes causaux fait en sorte quaucune rgularit stricte ne peut tre observe dans ltude du monde social. Lexplication en science conomique, et plus largement en sciences sociales, doit donc sintresser aux rgularits partielles et la mthode comparative45.

    ______________ 43 Cest le terme quutilise Lawson. 44 LAWSON, Economics and explanation , op. cit., p.386 45 Nancy CARTWRIGHT (dans Hunting causes and using them, Cambridge (U.K), Cambridge University Press, 2007), sintresse aussi aux mcanismes causaux en conomie. Pour elle aussi, les processus rels dans le monde sont le rsultat dune composition complexe entre des tendencies ou rgularits plus profondes. La tche de lexprimentation scientifique est disoler ces

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    Cependant, une conception holiste de la ralit sociale, comme celle de Lawson, permet de reconnaitre et de prendre en compte la rflexivit caractristique de toutes les sciences sociales, et daccepter que laction humaine, culturelle, politique, mdiatique, a un impact sur les mcanismes responsables de lapparition des rgularits. Si celles-ci paraissent persistantes, une dcision politique peut modifier les structures causales en prsence et faire apparatre un autre type de rgularits.

    Finalement, Lawson souligne quil y a souvent plusieurs hypothses se confrontant pour expliquer ces rgularits partielles. Il faut choisir entre elles, dit-il, selon leur pouvoir explicatif relatif, cest--dire choisir la thorie qui explique le plus large ensemble de phnomnes46. Il reconnait, et accepte, que cela dpend du contexte de la recherche. En effet, selon lui, toute connaissance est relative aux intrts des humains qui la recherchent. Non seulement le choix des phnomnes explorer dpend des intrts des chercheurs, mais given the contrastive nature of social scientific explanation the interests of the researcher determines whitch causal mechanism is pursued as well47 . Dans la multiplicit des causes en jeu, le mcanisme qui retiendra lattention sera celui qui semble le plus problmatique, le plus surprenant, etc.

    Lawson conclu donc que nous ne pouvons pas russir le projet des conomistes du mainstream. Nous avons cependant tout ce quil faut pour russir dans notre dsir dexplication en science conomique. Contrairement Mill, par exemple, Lawson considre que la complexit des causes en jeu dans les phnomnes

    rgularits grce un contrle strict des conditions. Cependant, pour elle, ces rgularits sont bien relles. Cest seulement parce que les phnomnes sont une combinaison complexe de ces rgularits que les effets observs dans la ralit ne sont pas toujours les mmes. La complexit de la combinaison, et le caractre ouvert du monde rel (quelle reconnait elle aussi), rendent lapplication du savoir scientifique en conomie difficile. Voir le compte rendu de lconomiste de Duke, Kevin D. HOOVER, 2009 : http://econ.duke.edu/~kdh9/Source%20Materials/Research/Cartwright%20Hunting%20Causes%2019%20January%202009.pdf 46 LAWSON, Economics and explanation , op. cit., p.387. 47 Ibid., p.388.

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    conomiques, et linexactitude des gnralisations, ne sont pas des obstacles lexplication causale. Nous ne sommes donc pas confins la mthode dductive, comme le pensait Mill.

    3.3. valuation du ralisme critique : avantages et limites

    Le ralisme critique de Lawson a le mrite de sintresser en particulier lexplication et la causalit en science conomique. Contrairement Friedman, Lawson considre que ces deux notions sont essentielles. Linstrumentalisme, pour Lawson, nest dfendable quaussi longtemps que la thorie conomique est un outil utile, fournissant des prdictions intressantes. Mais Lawson considre que la science conomique contemporaine est un chec. Cet chec dcoule du fait quelle est dconnecte de la ralit et que son objectif nest pas la comprhension des mcanismes causaux mais plutt la construction de modles mathmatiques.

    Pour valuer la thorie de lexplication que dveloppe Lawson, par rapport au modle D-N, nous nous baserons sur les sept critres tablis dans la deuxime partie.

    Premirement, lavantage principal du ralisme critique, cest quil tente dinclure les relations causales dans lexplication. Comme nous lavons vu, ctait pour certains, comme Woodward, un des principaux problmes du modle D-N. Ainsi, lexplication consiste dcouvrir et exposer les mcanismes causaux, les structures, les processus qui sont biens rels, et qui sont luvre dans le monde. La mthode comparative quil propose permet de faire la diffrence entre les mcanismes causaux qui sont pertinents ou superflus pour lexplication, ce qui est une proccupation importante pour les thories de la causalit. Comme les thories de Strevens et Woodward, celle de Lawson propose une approche contrefactuelle de lexplication causale. Ainsi, lapproche comparative permet de faire ressortir des structures de dpendance contrefactuelles, des mcanismes causaux, en tudiant diffrentes socits aux caractristiques apparentes. Recentrer lexplication scientifique sur la causalit permet aussi Lawson, par le fait mme, de rsoudre dautres problmes du modle D-N.

    Lapproche comparative possde un deuxime avantage. Elle permet de rendre compte de lvolution scientifique. Si plusieurs

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    socits ont des caractristiques similaires mais quun phnomne conomique ne se produit que dans lune delles, il y a ventuellement un nouveau mcanisme causal dcouvrir. Et Lawson ne se contente pas de dire que lvolution est possible. Il offre aussi une mthode de choix entre plusieurs thories rivales dexplication. On doit privilgier celle qui a le plus grand pouvoir explicatif relatif, c'est--dire qui explique le plus grand nombre de phnomnes.

    Troisimement, on peut noter un autre avantage du ralisme critique de Lawson, par rapport au modle D-N, qui est cohrent avec sa conception de la complexit de la ralit sociale : lexplication na besoin que de rgularits partielles. Il ntait pas le seul critiquer la ncessit des lois universelles pour lexplication. Woodward aussi soulignait que plusieurs sciences nen avaient pas besoin pour leurs explications.

    Finalement, ces trois lments permettent de rendre compte de lexplication scientifique en conomie malgr le caractre ouvert, holiste et dynamique de la ralit sociale, ce qui tait un desideratum de Lawson. Le modle dexplication que propose Lawson semble donc fournir des rponses intressantes, et appuyes par la rflexion dautres auteurs, aux quatre problmes principaux que posait le modle D-N.

    Il reste maintenant valuer si cette alternative conserve, malgr tout, les trois objectifs essentiels que tentait datteindre le modle D-N. Or il semble quun seul dentre eux soit conserv : le dsir doffrir un traitement unifi, une structure commune une varit dexplications. En effet, mme si Lawson se concentre sur lexplication en conomie, car cest lendroit o le modle dductivo-nomologique prend le plus de place en science sociale cause du dsir de mathmatiser les modles dexplication, il affirme que sa conception raliste du monde sapplique tout autant pour les autres domaines du savoir48. Dans toutes les sciences, naturelles ou sociales, lexplication consiste mettre en lumire les mcanismes causaux qui existent dans le monde. Il utilise dailleurs plusieurs exemples de la biologie ou de la sociologie pour exposer ces ides.

    Mais si jusqu' maintenant le ralisme critique de Lawson semble tre relativement satisfaisant par rapport au modle D-N, il nest pas ______________ 48 Ibid., p.381.

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    exempt de problmes. Certains dentre eux sont lis aux deux autres objectifs essentiels issus du modle D-N. Premirement, selon Lawson, le choix entre les thories explicatives se fait en fonction de leur pouvoir explicatif relatif. Or, de son propre aveu, ce jugement dpend du contexte de recherche, de lintrt des chercheurs49. Il sagit dun concept flou et subjectif. Et ce nest pas le seul endroit de sa thorie o lintrt des chercheurs entre en jeu. En effet, tant donne la complexit des mcanismes causaux, le choix des mcanismes tudis et utiliss dans lexplication dun phnomne conomique, par exemple, dpend finalement de lintrt du chercheur, ce qui cre une importante variabilit dans les explications possibles, ou pertinentes. Cela pose problme pour le critre de lobjectivit. Mais cette ambigut, cette subjectivit, pose problme pour dautres thories de lexplication causale. Chez Strevens, il faut dterminer quelles sont les causes qui font une diffrence50. On peut lui faire la mme critique qu Lawson car rpondre cette question dpend de la subjectivit du chercheur. Et chez Woodward, le choix des contrefactuels qui sont pertinents pour lexplication dpend du jugement des chercheurs quant aux possibilits srieuses que se produise tel ou tel contrefactuel dans les conditions tudies. Ces approches ont le mrite daccepter lide que la pertinence de lexplication dpend de la question pose, de lintrt humain, mais font intervenir une variable subjective qui nest pas ngligeable et qui, dans le cas de Lawson au moins, ne semble pas bien encadre.

    Le deuxime problme est li la subjectivit et labstraction de la notion de pouvoir explicatif relatif et concerne le critre de correspondance avec la pratique scientifique. La question semble difficile trancher. En effet, en de nombreux endroits, Lawson se rfre aux pratiques scientifiques pour expliquer, par exemple, lapproche comparative. De plus, sa conception des rgularits partielles semble convenir de nombreuses sciences, comme le

    ______________ 49 Ibid., p.387. Lide de pouvoir explicatif relatif, qui semble prendre beaucoup dimportance pour Lawson dans le processus de la recherche et du progrs scientifique, mriterait une tude approfondie. Cependant, pour les besoins de cet article, il suffit de mentionner quil sagit potentiellement dun point faible de sa thorie. 50 STREVENS, op. cit., p.154.

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    souligne aussi Woodward, qui pense que la plupart des sciences nont pas besoin de lois universelles pour fournir des explications. Cependant, dautres auteurs critiquent malgr tout lutilit du ralisme critique pour la pratique scientifique. Mark Peacock, par exemple, considre que la subjectivit et labstraction du concept de pouvoir explicatif relatif le rend inutile la pratique scientifique et au choix rel entre des thories explicatives rivales51.

    Troisimement, nous pouvons critiquer lapproche comparative elle-mme. Cette approche contrefactuelle exige la comparaison de plusieurs situations conomiques existantes afin de rechercher quelles sont les diffrences, dune situation lautre, qui peuvent causer, donc expliquer, les diffrences empiriques observes. Cela semble limiter le domaine dapplication de la thorie de Lawson un domaine trs limit dapplication et dinvestigation scientifique. En effet, pour dvoiler des rgularits partielles luvre dans le monde et en tirer des consquences concernant ltude des mcanismes causaux qui en sont responsables, les scientifiques ne peuvent se baser que sur lobservation des situations prsentant des similarits et des ventuelles diffrences observables. Cela pose un problme pistmologique important puisquil faut tre capable de dterminer ce que sont des situations similaires. Puisque, selon la conception de Lawson prcisment, la ralit sociale ne peut pas tre assimilable des conditions exprimentales, il sera sans doute difficile de trouver de telles situations similaires , et disoler une diffrence qui peut nous renseigner sur les mcanismes conomiques causaux qui sont luvre. Ce nest l quun exemple des problmes pistmologiques de lapproche comparative.

    Finalement, nous pouvons faire une dernire remarque propos du ralisme critique de Lawson. Il sagit dune objection plus fondamentale, qui ne concerne pas strictement sa conception de lexplication, mais plutt celle de la causalit. Bien que la prise en compte de considrations causales soit un point fort de sa thorie, Lawson assume lexistence de mcanismes causaux dans le monde, mme ceux quon ne connait pas et qui sont dcouvrir. Il sagit dun postulat fort de la part de Lawson. Il affirme lexistence de ces mcanismes mais dit en mme temps que nous ne pouvons pas les ______________ 51 PEACOCK, op. cit., p.319-220.

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    observer, mais seulement supposer leur prsence et tenter de les tudier partir des rgularits partielles qui en sont les actualisations occasionnelles. De plus, on sattend ce que Lawson nous dise ce quest la causalit, or il ne fourni pas une telle dfinition. Il assume simplement que la causalit existe. Woodward, dans sa propre thorie de lexplication causale reste plutt agnostique face cette question. Il suffit, selon lui, de parler dexplication causale, conue comme un ensemble dinformation nous permettant de manipuler x pour obtenir une valeur particulire de y, sans pour autant savoir ce quest ontologiquement le lien entre x et y. Hausman apporte une autre critique de la mtaphysique de Lawson :

    To see how problematic that metaphysics is, notice that the three domains or categories experiences, events, and underlying structures (or mechanisms) [les mcanismes causaux par exemple] are neither distinct nor exhaustive. They are not distinct, because experiences are events and so are the operations of underlying structures and mechanisms. []The three domains are not exhaustive, because there are, at the level of phenomena, enduring objects, structures, and mechanisms52.

    Donc si le ralisme critique de Lawson a de nombreux avantages, et semble une alternative intressante pour rsoudre certains problmes du modle D-N en science conomique, et dans dautres sciences, certains problmes persistent. Cependant, sans avoir besoin de se prononcer sur lappareil mtaphysique qui est mobilis par Lawson, on peut malgr tout conclure quil offre un argument convainquant en faveur de lexplication causale, et quil fourni les outils conceptuels et mthodologiques pour comprendre comment ce type dexplication est possible, notamment en science conomique.

    ______________ 52 HAUSMAN, Problems With Realism in Economics , op. cit., p.204.

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    Conclusion

    La contribution du prsent travail est double. Premirement, en sappuyant sur la position de Woodward, nous avons tent de clarifier et de renforcer certaines critiques que Lawson adressait au modle dductivo-nomologique. Ces critiques nous ont permis de dgager des critres pour valuer ensuite lalternative que propose Lawson. Malgr les problmes de son ralisme critique, il sagit dune tentative intressante de rintgrer les considrations causales qui se sont avres cruciales dans lexplication en science conomique, et plus largement dans toutes les autres sciences.

    Rendre compte des relations causales est donc important pour le dveloppement mme de la science conomique, si elle veut gagner de la pertinence explicative. Mais surtout, cela nous aide bien comprendre les limites de la science conomique. En effet, une thorie comme celle de Lawson nous permet de dterminer quelles sont les affirmations que peut faire lgitimement un conomiste, et celles qui dpassent les frontires de sa science. Les gnralisations quutilisent les conomistes ne sont pas des lois universelles. Si les mcanismes sociaux, culturels, politiques, historiques qui faonnent notre ralit sociale font merger certaines rgularits relativement persistantes, celles-ci sont toujours partielles et peuvent changer en fonction, par exemple, de ramnagements dans les institutions politiques et conomiques humaines.

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