Comment les parents, les enseignants et les cliniciens évaluent les troubles du comportement externalisé du jeune enfant ? Étude de la variabilité des jugements évaluatifs et de son impact sur le développement de l’enfant

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    11-Sep-2016

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<ul><li><p>Pratiques psychologiques 16 (2010) 389401</p><p>Disponible en ligne sur www.sciencedirect.com</p><p>Psychologie clinique</p><p>Comment les parents, les enseignants et les cliniciensvaluent les troubles du comportement externalis dujeune enfant ? tude de la variabilit des jugements</p><p>valuatifs et de son impact sur le dveloppementde lenfant</p><p>How do parents, teachers and clinicians assess young childrensexternalizing behaviour? Variation in their assessment and</p><p>its impact on childrens development</p><p>I. Roskam a,, M. Stivenart a, J.-C. Meunier a,G. Van de Moortele a, P. Kinoo b,c, M.-C. Nassogne b,d</p><p>a Institut des sciences psychologiques, facult de psychologie, universit catholique de Louvain, 10, placeCardinal-Mercier, 1348 Louvain-la-Neuve, Belgique</p><p>b Cliniques universitaires Saint-Luc, 10, avenue Hippocrate, 1200 Bruxelles, Belgiquec Psychiatrie infantojuvnile, 10, avenue Hippocrate, 1200 Bruxelles, Belgique</p><p>d Neuropdiatrie, 10, avenue Hippocrate, 1200 Bruxelles, BelgiqueRecu le 30 avril 2009 ; accept le 18 juin 2009</p><p>Rsum</p><p>Cette contribution questionne nos pratiques dvaluation du comportement chez le jeune enfant. Lesdonnes concernant le comportement de 118 enfants ont t collectes par questionnaires et observationauprs de leurs parents, leurs enseignants et les cliniciens lors du recrutement et aprs 12 mois. Les rsultatsindiquent une variabilit importante entre les jugements valuatifs des diffrents informateurs et un impactngatif de cette variabilit sur le dveloppement ultrieur de lenfant. Les rsultats plaident en faveur duneprocdure multi-informateurs et multimthodes dont les implications sont discutes sur le plan clinique. 2009 Socit francaise de psychologie. Publi par Elsevier Masson SAS. Tous droits rservs.</p><p>Mots cls : Troubles de comportement ; valuation ; Informateurs ; Mthodes</p><p> Auteur correspondant.Adresse e-mail : isabelle.roskam@uclouvain.be (I. Roskam).</p><p>1269-1763/$ see front matter 2009 Socit francaise de psychologie. Publi par Elsevier Masson SAS. Tous droits rservs.doi:10.1016/j.prps.2009.06.001</p></li><li><p>390 I. Roskam et al. / Pratiques psychologiques 16 (2010) 389401</p><p>Abstract</p><p>Present study aims at refining assessment of preschoolers behavior. Data was provided with questionnairesand observation on 118 preschoolers when recruited and 12 months later by their parents, their teachers andclinicians. The results confirmed high variations in informants ratings as well as negative effects of suchvariations regarding later childs development. The results imply the need for a multi-informant and multi-method assessment of preschoolers disruptive behavior. The implications of our findings for clinical purposeare discussed. 2009 Socit francaise de psychologie. Published by Elsevier Masson SAS. All rights reserved.</p><p>Keywords: Disruptive behavior; Assessment; Disagreement; Informants; Methods</p><p>1. Introduction</p><p>Les difficults de comportement dit externalis (agitation, dsobissance, agressivit,opposition ; voir Roskam et al., 2007 pour une description de ces difficults) sont un motif deconsultation rcurrent auprs des services de sant mentale, des pdiatres, des neuropdiatres etdes pdopsychiatres. Des auteurs rapportent que 25 40 % des enfants en ge dcole maternelleprsenteraient ce type de difficult parmi lesquels 7 15 % des degrs modrs svres(Palfrey et al., 1985 ; Richman et al., 1982). Lvaluation de ce type de difficult chez le jeuneenfant constitue donc bien un objectif de premire importance pour nos pratiques cliniques.En outre, des rsultats dtudes antrieures ont montr que ces difficults tendent persisterdans lenfance et ladolescence avec des risques particuliers en matire de difficults scolaires,dinsertion sociale auprs des pairs et de troubles dpressifs (Owens et Shaw, 2003 ; Richman etal., 1982). Dans ce contexte, cette contribution a pour objectif de questionner nos pratiques enmatire dvaluation du comportement chez le jeune enfant en mettant en vidence la variabilitexistant entre les jugements valuatifs des parents, des enseignants et des cliniciens ainsi quenquestionnant limpact possible de cette variabilit sur le dveloppement ultrieur de lenfant.</p><p>1.1. La variabilit des jugements valuatifs</p><p>Tant dans les consultations que dans les tudes scientifiques, les parents sont souvent lesinformateurs privilgis propos du comportement de leur enfant. Ils passent en effet beaucoupde temps en sa prsence et lobservent dans des situations et des contextes varis. Les parents sontgalement les informateurs les plus aiss questionner : ils sont prsents lors de la consultationclinique ou sont les premiers tre contacts par le chercheur. En outre, contrairement auxenfants dge scolaire ou aux adolescents, les jeunes enfants ne peuvent fournir une valuationautorapporte de leur comportement.</p><p>Les tudes scientifiques rapportent pourtant des rsultats forts et consistants concernant desdiffrences systmatiques entre les valuations rapportes par les parents lors de lvaluationdu comportement de leur enfant et celles provenant dautres informateurs. Lorsque les parentsdenfants tout-venant sont appels valuer la personnalit de leur enfant, ils considrent eneffet leur enfant plus positivement que les enseignants (Roskam et al., 2001). En revanche,lorsque les parents sont amens valuer les difficults comportementales de leur enfant,que ce soit dans des chantillons tout-venant ou dans des chantillons cliniques, ils tendent </p></li><li><p>I. Roskam et al. / Pratiques psychologiques 16 (2010) 389401 391</p><p>rapporter systmatiquement plus de difficults dans le comportement de lenfant que lenseignant(Achenbach et al., 1987 ; Grietens et al., 2004 ; Van der Ende et Verhulst, 2005 ; Winsler etWallace, 2002). Ces diffrences systmatiques conduisent des corrlations modres levesentre les deux parents mais faibles modres entre les parents et les enseignants (Achenbach etal., 1987 ; De los Reyes et Kazdin, 2005 ; Gross et al., 2004). ce jour et notre connaissance,aucune recherche na explor la variabilit entre le jugement valuatif des parents et celui descliniciens ou entre celui des enseignants et celui des cliniciens.</p><p>1.2. Comment expliquer la variabilit observe entre les informateurs ?</p><p>Lvaluation comportementale de lenfant, a fortiori du jeune enfant, est extrmement dlicate.Plusieurs lments lis aux caractristiques de lenfant lui-mme, celles de linformateur, cellesde lenvironnement auquel lvaluation fait rfrence ou encore linteraction entre ces diffrentstypes de facteurs, peuvent tre avancs pour rendre compte de cette variabilit.</p><p>De manire gnrale, il parat vident que le contexte de rfrence dans lequel lenfant estvalu joue un rle essentiel. Le comportement de lenfant valu partir de situations familialespar les parents pourrait ne pas correspondre en tout point celui valu partir de situationsscolaires par les enseignants ou encore celui valu lors dune consultation clinique.</p><p>En outre, chaque informateur, professionnel ou non, value lenfant en fonction de ce quilconsidre comme tant normal, attendu ou acceptable pour un enfant, fille ou garcon, un gedonn. Les attentes ou les normes auxquelles les informateurs se rfrent au cours de lvaluationpeuvent fortement varier. L o les parents se rfreront volontiers au comportement des autresenfants de la fratrie pour considrer que lenfant-cible est plus agit, par exemple, que ne ltaitlan, les enseignants se rfreront aux nombreux enfants quils observent annes aprs annesdans leurs classes. Les cliniciens, quant eux, se basent sur leurs connaissances thoriques dudveloppement normal versus pathologique. Linfluence du choix implicite dun chantillon derfrence sur lvaluation produite par les diffrents informateurs est donc importante.</p><p>Ces attentes normatives peuvent galement varier fortement dun individu un autre : chaqueparent se montre plus ou moins tolrant lgard de lagitation motrice ou de lopposition dujeune enfant, par exemple, les enseignants et les cliniciens galement. Au sein dun couple, dunecole, voire mme dune quipe de cliniciens, la tolrance lgard du comportement externalisdu jeune enfant peut tre sujette controverse. Ces variations sont dautant plus importantes quelenfant est jeune. En effet, si les attentes lgard du comportement de lenfant se prcisent mesure quil grandit, elles sont souvent floues lgard des plus jeunes. Quest-ce quune agitationnormale ou quest-ce quune frquence acceptable de gestes agressifs chez un petit de trois ans ensachant quune certaine agitation et une certaine agressivit sont normales cette priodede dveloppement ?</p><p>Ces attentes normatives, auxquelles se rfrent les informateurs lorsquils valuent le compor-tement de lenfant, peuvent galement varier fortement dune culture une autre, en particulier,les normes lies aux rles de genre. Ce quun groupe culturel jugera comme adquat en matiredassertivit ou dagressivit physique peut en effet varier considrablement sil sagit dune filleou dun garcon.</p><p>Un autre lment motionnel et contextuel doit galement tre pris en considration pourrendre compte des variations entre les parents et dautres informateurs. Les parents dcidant deconsulter auprs de cliniciens en raison de difficults comportementales chez leur tout jeuneenfant font une dmarche extrmement difficile : celle de reconnatre leur incapacit temporaireou permanente contenir les dbordements de lenfant et lui imposer des limites. Une telle</p></li><li><p>392 I. Roskam et al. / Pratiques psychologiques 16 (2010) 389401</p><p>dmarche fait souvent suite dautres tentatives pour solutionner les difficults comportementalescomme :</p><p> modifier ses pratiques ducatives ; se documenter dans des ouvrages ou sur Internet ; se faire conseiller par des personnes de confiance de lentourage, etc.</p><p>Ces tentatives ont toutes choues, en tout ou partiellement, ce qui amne les parents enconsultation avec un ensemble dattentes souvent dmesures lgard des traitements quepourrait proposer le clinicien. Ds lors, leur objectif est que le clinicien prenne les difficults delenfant au srieux et en mesure toute lampleur. Cest l que, lors de lanalyse de la demande, lesparents vont slectionner et prsenter des pisodes mettant presque exclusivement laccent sur cequi dysfonctionne chez lenfant. Le processus clinique lui-mme amne les parents se focaliserde manire quasi exclusive sur les difficults de lenfant. Lanalyse de la demande, pratique lorsde la premire consultation, consiste bien faire merger les plaintes et motifs ayant conduit lesparents entamer la dmarche daide. Il en va de mme dans les recherches proposant aux parentsdes questionnaires portant exclusivement sur des symptmes psychopathologiques, tel que le trsrpandu Conners (Conners, 1982).</p><p>Enfin, des troubles motionnels chez le parent ont galement t associs des effets ngatifssystmatiques sur lvaluation du comportement de lenfant. Plusieurs tudes ont cet gardsoutenu lhypothse de la dpressiondistorsion impliquant que des mres dprimes sur-valueraient les difficults comportementales de leur enfant (Briggs-Gowan et al., 1996 ; Chi etHinshaw, 2002 ; Grietens et al., 2004 ; Treutler et Epkins, 2003).</p><p>1.3. Impact de la variabilit entre informateurs sur le dveloppement de lenfantDans la mesure o elle reposerait sur des facteurs susceptibles dinfluencer le pronostic</p><p>dvolution, la variabilit observe entre informateurs valuant le comportement de lenfant arcemment t prsente comme prjudiciable pour le dveloppement ultrieur de ce dernier(Ferdinand et al., 2007). Dune part, si les parents rapportent davantage de difficults la maisonque les enseignants lcole, la cause de ces difficults pourrait tre attribue lutilisation depratiques ducatives inefficaces ou inconsistantes par les parents dans le cadre familial. Dautrepart, si les parents rapportent moins de difficults la maison que les enseignants lcole, ilse pourrait que des difficults spcifiques dadaptation dans le cadre scolaire soient en causeet que ces difficults reposent sur des comptences sociales et cognitives faibles chez lenfant.Dans les deux cas, la variabilit entre informateurs serait un signe de risque compromettant ledveloppement ultrieur de lenfant. Il semble en tout cas quune valuation consistante et unecomprhension partage des difficults de lenfant faciliteraient les efforts de collaboration entreparents, enseignants et cliniciens. linverse, une valuation trop contraste et une comprhensiondiscordante des difficults de lenfant conduiraient lchec de cette collaboration. Les rsultatsscientifiques dont nous disposons actuellement propos de cette question sont peu nombreux etcontradictoires (Ferdinand et al., 2004 ; Ferdinand et al., 2007).</p><p>1.4. Les objectifs de notre tude</p><p>Ltude rapporte ci-dessous mesure la concordance entre les jugements valuatifs des parents,des enseignants et des cliniciens, tous valuant le comportement denfants venus consulter en</p></li><li><p>I. Roskam et al. / Pratiques psychologiques 16 (2010) 389401 393</p><p>raison de troubles du comportement externalis. Ensuite, limpact de la variabilit observe entreles jugements valuatifs des diffrents informateurs sur le dveloppement ultrieur de lenfantsera valu.</p><p>2. Mthode</p><p>2.1. chantillon et procdure</p><p>La prsente contribution sinscrit dans une vaste tude longitudinale portant sur les troublesexternaliss du comportement chez le jeune enfant (voir le site http://www.uclouvain.be/h2m-children.html pour une vision gnrale du programme de recherche).</p><p>Les donnes ont t rcoltes dans un chantillon de 118 enfants, leurs parents, leurs ensei-gnants et les cliniciens auprs desquels ils sont venus consulter. Tous les enfants ont t recrutsdans des services de pdiatrie ou de psychiatrie infantojuvnile, en particulier aux cliniquesuniversitaires Saint-Luc Bruxelles. Le motif exclusif de consultation consistait en des diffi-cults de comportement de type externalis (agitation, opposition, agressivit, dsobissance).Les garcons sont au nombre de 92 et les filles, 26. Lge des enfants varie entre 31 et 84 mois(M = 50,89 ; D.S. = 11,48). Au moment de la premire consultation, tous les enfants frquentaientlenseignement ordinaire en communaut francaise de Belgique : 47 taient en premire mater-nelle, 39 en deuxime et 31 en troisime. La plupart des parents vivaient en couple (75,1 %), lesautres vivaient sparment. Soixante-quinze pour cent des enfants avaient des frres et surs. Lenombre denfants dans la fratrie variait entre un et neuf (25 % denfants unique, 38 % de fratriesde deux enfants, 24 % de fratries de trois enfants, 10 % de fratries de quatre enfants et 3 % defratries comptant entre cinq et neuf enfants). Quarante-neuf pour cent des enfants taient les ansde leur fratrie, 30 % les deuximes, 15 % les troisimes et 6 % les quatrimes ou au-del.</p><p>Concernant le niveau de scolarisation des mres, 35 % comptaient un maximum de 12 annes,soit un niveau dtudes secondaires, 49 % avaient fait des tudes suprieures et 16 % avaient undiplme universitaire. Concernant le niveau de scolarisation des pres, 36 % comptaient un maxi-mum de 12 annes, soit un niveau dtudes secondaires, 42 % avaient fait des tudes suprieureset 22 % avaient un diplme universitaire.</p><p>Troi...</p></li></ul>