Fortune Carree - Joseph Kessel

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  • Joseph KESSEL

    FORTUNE CARRE

  • MON PRE

    en souvenir des contes quil me faisait.

  • PREMIER PISODE

    CHATANE

  • I.

    LE CAVALIER DU DIABLE cinq jours de marche force de la mer Rouge et

    trois mille mtres environ daltitude, stale, au sud-ouestde la presqule arabique, un cirque vaste et rocailleux quiporte Sanaa, lantique capitale du Ymen quon appelaitjadis Arabie Heureuse.

    Des montagnes aigus gardent de toutes parts leplateau immense. Chaque pic est couronn dun villagefortifi, et ce sont autant de sentinelles de la cit delImam. Du ct de la mer ainsi que du ct des terres, ausud, au nord, lest et louest, sans cesse ni dfaillance, ilsemble quune force mystrieuse et toute-puissante alev ces jets de pierre qui se perdent dans les nuagespour composer dinaltrables remparts aux formes de lanature et de la vie des hommes.

    Le sol du plateau est fait de pierres grises, les flancsdes monts de roches sombres, pour lternit. Leau afix jamais les places des villages et des maisons, desjardins, des vergers et de la vieille capitale. Le trajet descaravanes a trac les pistes ples, immuablement. Les

  • chameaux noirs des montagnes avancent avec lenteur,formant, au long des sicles, la mme frise. Leursconducteurs ne changent pas davantage. Les traits fins etpurs, la peau lisse et ambre, la barbe soyeuse, minces etbien pris dans leurs vtements flottants, leur race estintacte. Et les femmes ont cette grce lgre et ces yeuxlarges et doux et taills en amande que chantait dj leCantique des cantiques.

    Ainsi se prsente au rare voyageur admis y pntrer, labri de toute corruption et de toute souillure, le rduitde la Foi, la citadelle du Ymen.

    Or, par un matin dautomne, un cavalier sortit de laporte ouest de Sanaa. Son cheval tait arabe, mais leharnachement occidental. Lui-mme portait des culottesde drap kaki, une vareuse et des gutres de cuir. Sur lefront et pos de travers avanait le kolback turc, bonnetdastrakan noir, qui accusait le caractre asiatique de sonvisage. On ne pouvait saisir son regard tellement taientlourdes les paupires et minces les filets sombres quibrillaient entre elles. Les pommettes trs cartesbossuaient les joues teintes de jaune. Pourtant laplombdes membres, le port du cou, les proportions du corps, detaille moyenne, ferme et robuste, portaient le signe delEurope. Cet homme singulier, qui rassemblait les rnesde sa monture pour la lancer et qui se dtachait commeun centaure sur le fond des murailles de la capitale, taitde nationalit russe et sappelait Igricheff.

    la fin du sicle prcdent, quelques tribus nomadesstaient souleves dans le district kirghize du Turkestan.

  • Le comte Igricheff, qui tenait alors garnison Samarkand,fut charg de rprimer la rvolte.

    Il mena vite et durement sa besogne. Puis arriva lapriode monotone de la surveillance. Le comte Igricheffremarqua la fille peine nubile dun chef soumis. Elle lesuivit dans ses dplacements. Un an aprs ils eurent unfils. Le petit sang ml commenait tre nourri au lait dejument lorsque le comte fut nomm Tachkent. Nevoulant pas sy montrer avec sa concubine et son btard,il les fixa dans un hameau voisin de la ville et les oublia.

    Le comte Igricheff se prparait rentrer Saint-Ptersbourg, lorsque la curiosit lui vint de revoir son fils.Il trouva un enfant demi nu, qui sautait sans selle nitrier sur nimporte lequel des chevaux du village. Ilsavait peine quelques mots de russe, mais parlait tousles dialectes du Turkestan.

    Sduit, le comte emmena son btard lautre bout dela Russie, le reconnut, lui donna des gouverneurstrangers, le fit entrer lcole des Pages. Il se montradintelligence vive et dassimilation prompte. Mais, pour lagrande guerre, le jeune officier demanda commander,dans la division sauvage, un peloton de cavaliersbachkires. Il chargea cheval sur des tranches, futbless trois fois, perdit aux cartes lhritage de son pre,vendit des proprits qui ne lui appartenaient pas, sabrades civils, tortura des femmes. Son nom, son courageinconscient, le magntisme qui manait de lui firent quetout sarrangea. Pourtant son dchanement froid, sonincapacit supporter, sauf au combat, la moindre

  • discipline, eussent lass toute bienveillance si la rvolutionntait venue.

    Il alla naturellement au dsordre. Il commanda desouvriers, des matelots, pilla, puis enleva Arkhangel pourle compte des 24 blancs, dilapida le trsor de la ville, futjug, schappa, revint aux rouges, se battit contre lesTchques, les troupes de Koltchak, les cosaquesdOrenbourg, les volontaires de Wrangel, toujours cheval, toujours calme et toujours effrn.

    La guerre civile prit fin. Igricheff, dont on connaissaitle sang kirghize, fut nomm au cours des agitateurs pourlOrient. Il y apprit aisment larabe, les rites dtaills dela religion musulmane dont son enfance avait connu lesrudiments. Mais sa patience tait bout. Il se moquaitouvertement du parti. Il fut expdi Djeddah pour yngocier un trait de commerce avec le roi Ibn Saoud. Il yrussit trs vite. La mme mission lui fut confie auprsde lImam du Ymen. Il lavait remplie avec autant desuccs.

    Maintenant, libre de soucis et dentraves, sans penserau lendemain, il courait travers le plateau de lave quiportait Sanaa.

    Igricheff menait son galop comme un voyant conduitson dlire. Il recueillait le rythme, la vigueur, la foi de soncheval et les rendait ses flancs minces que blanchissaitlcume. Il voyait seulement la piste de cailloux gris quivenait merveilleusement sa rencontre, il entendaitseulement siffler le vent des djebels et retentir la cadencehroque des sabots.

  • Chaque fois quil traversait en foudre le plateau deSanaa, la mme ivresse sauvage fondait sur Igricheff. Bienquil et, dans tous ses muscles et toutes ses cellules,lhabitude de ces chevauches sans frein, tant pour ainsidire n cheval, il prouvait une frnsie toute pure ettoute neuve quand Chatane hennissait et prenait sonlan. Jamais il navait eu un pareil coursier. Il avait montbien des btes magnifiques petits chevaux kirghizes etcosaques, longue crinire, infatigables, intelligents etfidles comme des chiens, grands trotteurs du Don et delOrel, aux robes polies, aux puissantes foules mais lafinesse, lharmonie de formes, la dtente et le sangindomptable de son talon arabe, il ne les pouvaitcomparer rien.

    Chatane venait des curies de lImam lui-mme dontil tait la gloire.

    Quand lesclave favori du palais lavait amen toutharnach dans la cour de la mission russe comme symboledamiti avec les Moscovites (on appelait ainsi les Sovietsdans le pays), le cur dIgricheff, si dur, si tranquille,avait battu plus fort.

    Il connaissait le cheval pour lavoir vu porter le fils ande lImam. Il savait que le prince navait pu lobtenir deson pre. Il savait aussi le nom de Chatane le diable que lui avaient donn les palefreniers noirs. Et pour cecadeau seul il et aim le Ymen.

    Mais, en outre, dans lordonnance fantastique desmonts, dans le mouvement dun peuple port si haut et siloin, dans cette prennit inflexible et pourtant vivante, il

  • y avait un caractre farouche et miraculeux qui comblaitles sens du btard kirghize.

    Le ciel, dcoup par les artes violentes des djebels,formait des anses et des golfes dazur glac. Des bouquetsdarbres parsemaient le haut plateau, et leur verdure sevoyait de loin, sur laridit volcanique. Des aigles blancsvolaient tout prs du sol. Chatane semblait vouloir lesbattre de vitesse. Il poussait son effort jusqu la limite ose brisent les vaisseaux sanguins.

    Les premiers jours quil lavait eu, Igricheff avaitretenu ltalon, effray. Mais il avait bientt senti que lavertu propre de Chatane tait prcisment le sens dusuprme quilibre, aux bornes de la passion et de la vie.Et le cur dIgricheff se rjouit dune joie plus pntrante,plus srieuse que celle de possder un chevalincomparable. Ce dmon que Chatane recelait dans sesflancs, son cavalier le portait aussi. Son existence entirenavait t quune course lucide sur les marches extrmesdu plaisir, de la violence et de la mort.

    Tout en suivant de tous les muscles la cadence furieusede ltalon, tout en aspirant la force vhmente, la forcegrise du plateau de Sanaa, Igricheff, sur son Chatane ail,riait silencieusement. Ses lvres troites comme le fil duncouteau lui donnaient toujours, lorsquelles se dilataient,lapparence de la douleur. Il riait de mpris et de plaisir. Ilpensait aux dernires annes quil avait vcues commecolier, aux derniers mois quil avait passs en diplomate.Non, cela ne recommencerait plus, il le jurait par lesvolcans qui le cernaient, par les aigles qui le survolaient.

  • Maintenant quil avait le diable entre ses cuisses de fer,quelque chose allait arriver quil ignorait, mais qui allaitprolonger la guerre, les steppes, le vent.

    Il se pencha davantage sur lencolure de Chatane. Unefile de chameaux noirs, chargs de caisses et de ballots etque ses yeux, invisibles mais perants comme ceux desperviers, avaient aperus au loin, des portes mmes deSanaa, se rapprochait de lui, suivant lunique piste. Sansprvenir dun cri, et dbouchant dun bouquet desycomores, il fona parmi les btes pouvantes. Ladispersion de la caravane, les gueules bramantes, lesvocifrations des conducteurs accenturent lexpressionde souffrance qui tait signe de joie chez Igricheff. Plate,rugueuse, coupe de ravinements que Chatanefranchissait dun bond lger, ltendue grise appelait,ravissait le fils de la Kirghize.

    Plus loin, des cavaliers qui couraient sa rencontre lesalurent de clameurs aigus. Leurs longs fusilstincelaient au soleil. Le vent gonflait leurs amplestuniques, leurs cheveux boucls. Ils galopaient, renverssen arrire, les pieds nus dans dtroits triers. Celui quivenait en tte avait une sacoche pendue sa selle.

    Le courrier dEurope, pensa Igricheff.Ces hommes arrivaient de Hodedah, o relchaient les

    cargos (six jours de marche, de mu