Fussman 1982 Empire maurya

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    07-Dec-2015

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Grard, Fussman, article sur l'empire maurya : pouvoir central et rgions dans l'Inde ancienne

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  • Annales. conomies, Socits,Civilisations

    Pouvoir central et rgions dans l'Inde ancienne : le problme del'Empire mauryaGrard Fussman

    AbstractCentral Power and Regions in Ancient India : the Case of the Maurya Empire

    The Maurya Empire (ca. 313-200 B.C) was one of those rare periods in which nearly the entire Indian subcontinent waspolitically united in a single State. Most historians regard it as a Unitarian and centralizing State. Although amply supported bycontemporary sources, such a description overlooks the enormous distances involved and the lack of rapid communications. Infact, the sources can be made to show that the Maurya administration was, on the contrary, highly flexible, that it adapted itselfto local situations, and that centralization made itself felt only in the regions closest to the seat of power.

    Citer ce document / Cite this document :

    Fussman Grard. Pouvoir central et rgions dans l'Inde ancienne : le problme de l'Empire maurya. In: Annales. conomies,Socits, Civilisations. 37 anne, N. 4, 1982. pp. 621-647.

    doi : 10.3406/ahess.1982.282876

    http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1982_num_37_4_282876

    Document gnr le 29/09/2015

  • L 'INDE

    POUVOIR CENTRAL ET RGIONS DANS L'INDE ANCIENNE :

    le problme de l'empire maury a 1

    J'ai toujours admir le Kim de Kipling. C'est la meilleure introduction possible la foule nord-indienne, avec sa bigarrure de costumes, sa multitude de langues, la diversit de ses coutumes. Pas d'apparence d'unit dans cette cohue, sauf le systme de communications et l'administration britannique. Les frontires de l'Inde2 s'arrtent l o s'arrte l'arme du British Raj. Pour beaucoup d'observateurs extrieurs, la situation n'a gure chang : la partition, trois guerres indo-pakistanaises, une guerre sino-indienne, d'autres vnements tragiques encore montrent bien que l'unit et les frontires des tats indiens dpendent de l'efficacit de leur administration centrale et de leurs forces armes. L'appartenance une caste, un groupe linguistique, une communaut religieuse paraissent toujours passer avant le sentiment de faire partie d'une mme nation.

    Pourtant la littrature indienne ancienne, brahmanique, bouddhique ou jaina, a toujours considr l'Inde comme une unit, mme si elle n'en dfinit pas prcisment les frontires. Kim, allant de Lahore Simla, ne croit pas changer de pays, et les hommes politiques du Congrs ont ressenti le fait mme de la partition comme une tragdie. Au-del de la diversit des races et des coutumes, il y a toujours eu en Inde un mouvement vers l'unit. Il a rarement abouti l'unification politique du sous-continent. Le seul empire indien comparable par sa taille au Rj britannique est l'empire maurya 3, fond par Candragupta vers 3 1 3 avant n. ., accru par ses successeurs Bindusra et Asoka (261-226 ?)4. Sous ce dernier, les frontires de l'empire maurya concident avec les frontires naturelles de la pninsule, sauf l'extrme sud o subsistent quelques royaumes indpendants 5. Tout se conjugue pour faire de cet empire le symbole de l'unit indienne : son tendue, sa longue dure, l'exceptionnelle personnalit des trois premiers souverains, dont chacun fut le protecteur d'une des grandes religions non musulmanes de l'Inde (le premier aurait t jaina, le second hindou et le troisime proclamait haut et fort sa conversion au bouddhisme). On conoit que les armoiries de la Rpublique indienne reproduisent le chapiteau d'une colonne dite Asoka, et que la rfrence l'empire maurya soit constante dans le discours politique de cet tat. On conoit aussi que la rflexion mene sur la faon dont s'est constitu, agrandi, puis dsintgr cet empire ait des implications politiques immdiates pour les Indiens.

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  • L'INDE

    En fait, elle en a pour toute rgion qui, comme notre Europe, cherche son unit politique au-del de la diversit des langues et des peuples qui la composent.

    Pour l'historien de l'Antiquit orientale, ce type de rflexion n'est pas moins intressant. Des expriences rcentes nous montrent que, malgr la rvolution des transports et des communications, malgr le moyen d'unification puissant que constituent l'ducation obligatoire et le contrle des grands moyens d'information, malgr l'norme progrs des techniques de propagande et de rpression, malgr parfois la pratique effective de la dmocratie reprsentative, les particularismes continuent survivre au point de mettre en danger l'unit des empires et mme des tats. L'absence de ces techniques modernes n'a pourtant pas empch la constitution, ds une haute antiquit, d'empires trs tendus, plurilingues et multiethniques. Comment expliquer ce paradoxe ? Par la moindre virulence des particularismes de toute sorte ? Par l'emploi de la force ? Par l'habilet et la gnrosit (ou la cruaut) des souverains ? Ou par l'efficacit de l'appareil administratif ?

    Ce sont des questions que l'on s'est rarement poses. On a pu consacrer tout un colloque au concept d'empire sans presque jamais voquer les conditions matrielles et politiques de leur existence 6. Il est vrai que l'on avait demand aux rapporteurs de s'interroger sur l'idologie impriale plus que sur le fait imprial. Mais le manuel qui fait encore autorit sur l'histoire de l'empire achmnide 7 ne consacre quasiment aucune ligne ce problme, comme si la constitution ds le vie sicle avant n. . d'un empire s'tendant de l'Egypte l'Inde et se maintenant deux sicles durant allait de soi.

    Selon les historiens qui ont trait la question, les deux empires iraniens centrs sur la Perside ont assur leur cohsion et leur survie de faon trs diffrente. L'empire achmnide devrait sa relative stabilit la sage politique de Cyrus et de ses successeurs, contrlant le pays par l'arme, surveillant la rentre des impts grce leurs satrapes, mais respectant tous les particularismes et accordant une large autonomie certaines populations 8 . Il y a l un quilibre que rendent possible la fidlit de l'arme, dont les composantes essentielles sont mdes et perses, une bureaucratie trs efficace de langue aramenne 9 et surtout l'existence de la route royale que dcrit avec merveillement Hrodote. Une arme fidle, une administration efficace, des moyens de communications rapides, une habile politique des nationalits, voil ce qui permet le maintien du pouvoir des Rois des Rois. Quelques sicles aprs la disparition du dernier souverain achmnide, Ardeshir Ier fonde en 224 de n. . un autre empire iranien, l'empire sassanide, rival souvent heureux de Byzance, et que seuls les Arabes devaient abattre (651 de n. .). Or, selon A. Christensen, le maintien de l'empire sassanide, moins tendu pourtant que l'empire achmnide, repose sur deux facteurs essentiels : une centralisation trs pousse, et l'introduction d'une religion d'tat 10. Le systme de communications hrit des Achmnides continue tre entretenu, mais l'arme, recrute sur des bases fodales, constitue la fois un facteur de cohsion et de division.

    On simplifiera les choses en disant que deux types de solutions taient donc possibles : une structure lche, respectant les particularismes, ou une structure centralisatrice et unificatrice ; toutes deux supposent un pouvoir central fort, s' appuyant sur l'arme, une bureaucratie efficace et un systme de communications

    rapides. Dans l'Inde maury a, la diversit des peuples, des langues et des coutumes n'tait pas moindre que dans l'Iran achmnide. Le niveau des techniques devait tre approximativement comparable. Mais selon les historiens de l'empire maurya

  • G. FUSSMAN L'EMPIRE MAURYA

    quasi unanimes, la solution retenue fut la solution centralisatrice. Sur les moyens de cette centralisation, on ne s'appesantit gure, faute de documents ; on ne s'interroge pas sur ce qui, en dehors de l'activit personnelle du souverain, la rend possible. On se contente d'affirmer le fait, sans jamais penser que, si cette affirmation est exacte, l'empire maurya, exceptionnel en Inde par son tendue et sa dure, l'est aussi par son inspiration politique : tous les autres empires indiens, y compris le British Rj, y compris mme l'actuelle Rpublique indienne, taient de structure fodale ou fdrale.

    Les indices d'une volont centralisatrice

    Les historiens contemporains considrent que l'empire maurya, sous Asoka, tait unitaire et centralisateur. Les points de vue les plus extrmes sont exprims par R. Thapar et B. M. Barua :

    L'tablissement de l'tat maurya introduisit une nouvelle forme de gouvernement, celle d'un empire centralis... A l'intrieur de l'empire, les rgions n'taient pas confdres, mais considres comme dpendant directement du pouvoir maurya. L'tat maurya n'tait pas une fdration d'tats... (Le roi) contrlait compltement tous les domaines de la vie politique et sociale n.

    La forme du gouvernement Asoka tait unitaire dans la mesure o le roi et le conseil des ministres centralisaient tous les pouvoirs de l'tat et o la conduite de l'tat se faisait entirement partir de la capitale, Ptaliputra... Tous les ordres, oraux ou crits, directives, instructions et mesures dterminant les mthodes d'administration et de contrle ainsi que la faon d'excuter les souhaits du roi, manaient du roi... n.

    M. Mookerji 13 et surtout M. Bongard-Levin sont plus nuancs :

    Le degr de centralisation et de bureaucratisation du systme administratif ne doit pas tre surestim. L'empire maurya, en ralit, fut le premier tat indien unifi et il comportait de nombreux traits hrits de la structure politique antrieure et des traditions tribales. Les souverains maurya cherchrent exercer un contrle effectif sur tous les aspects de la vie et sur toutes les institutions. Ils mirent en place un systme de contrle particulier et une police secrte. L'administration centrale fit des efforts directs pour imposer son autorit beaucoup d'institutions provinciales. Nanmoins, il n'est possible de parler de contrle strict de l'tat qu'en ce qui concerne (le cur de l'empire). Dans les provinces, particulirement les provinces loignes, il y avait de fortes institutions locales et des tendances sparatistes se voyaient clairement 14.

    Tous ces auteurs utilisent comme source digne de foi Arthasstra de Kautilya, manuel de politique qui passe pour avoir t compos par le premier ministre de Candragupta. En fait, la plus grande incertitude rgne sur la date de cet ouvrage. A supposer qu'il remonte un original compos par Kautilya, il a sans doute t remani ou interpol une date impossible prciser 1S. L'Arthasstra ne se prtend pas uvre de gographe ou d'historien. C'est un trait de politique et d'administration qui propose plus qu'il ne constate, et dont les rgles valent pour un royaume de faible tendue (par rapport la taille du sous-continent), pas pour un

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  • Laghman/Darunta

    Shhblzsarh

    I.. Kandahar

    LES INSCRIPTIONS D'ASOKA

    BUT NON SPCIFIQUE

    Girnar

    I : dit sur colonne

    I RE : dit sur rocher

    traduction libre

    W MRE I : dit mineur sur rocher

    # MRE I et II

    O TAXILA : sige d'un vice-roi

    PAINA : capitale impriale

    500 km

    Lauriya-Araraj PATNA

    Nittur, Udegolam Maski I SUVARNAGIRI

    Sopara

    Palkgundu, ^GavTmath -Erragudi,

    ( ^ Rjula-Mandagiri

    Brahmagiri, Siddapura, Jatinga-Rmsvaral

    Figure 1.

  • G. FUSSMAN L'EMPIRE MAURYA

    empire englobant l'Inde tout entire. La preuve s'en administre aisment. Le livre VII de VArthasstra numre six mesures de politique trangre qui toutes supposent que le royaume peut tre entour de rivaux plus puissants, qu'il faut chercher affaiblir et encercler. Or l'empire de Candragupta, et plus encore celui d'Asoka, ne peuvent tre encercls (fig. 1). Le seul danger extrieur est au nord- ouest, il vient de l'empire sleucide qui ne peut tre pris revers par un ventuel alli. Il vaut donc mieux ne pas utiliser YArthasstra, ni les lgendes bouddhiques fixes plusieurs sicles aprs l'vnement, et s'en tenir deux documents dont la date est assure : des fragments de la relation de voyage de Mgasthne, qui fut ambassadeur de Seleukos Nikator auprs de Candragupta et sjourna Ptaliputra (actuelle Patna), la capitale impriale 16 ; les inscriptions d'Asoka, rparties en de multiples copies sur tout le territoire de l'empire (fig. 1 ) 17. Ce sont les seules sources contemporaines des faits qu'elles dcrivent. Elles fournissent assez d'indications pour conclure la volont centralisatrice des souverains maurya.

    Mgasthne, bien que signalant l'existence en Inde de 1 1 8 peuplades, semble pourtant considrer qu'il n'y a pas de diffrenciation rgionale importante. Dans les fragments conservs de son uvre ne se trouve le nom d'aucune province ayant gard un statut particulier, ou le souvenir de son ancienne indpendance. Mme les royaumes de Taxila et de Poros, connus des Grecs car soumis par Alexandre vingt ans peine avant l'arrive de Mgasthne en Inde, ne sont pas mentionns. Leur incorporation dans l'empire maurya semble les avoir fait disparatre entirement de la carte politique de l'Inde. Les divisions sociales, les mcanismes administratifs, y compris l'administration municipale, semblent valoir pour tout l'empire de Candragupta.

    Lorsqu'on lit les inscriptions d'Asoka, l'impression est exactement la mme. Les ordres du roi s'appliquent tout le territoire de l'empire, sans exception. Aucun nom de province ou de ville n'est mentionn dans le corps du texte 18, sauf quatre exceptions qui s'expliquent toutes aisment. Dans le XIIIe dit sur rocher (RE XIII), Asoka raconte la crise morale qu'a provoque chez lui sa conqute du Kalinga, et le changement d'attitude qui en rsulte. Le mot Kalinga (actuel Orissa) devait obligatoirement figurer dans ce texte ; nulle part ailleurs il ne reparat. Une version de RE I glose iha, ici , par sur le mont Khepingala ; la version de Girnar de RE V glose un autre iha par Ptaliputra 19. Enfin, l'dit bouddhique retrouv prs de Bhabra 20 commence par la formule Le roi magadhien Priyadassi... , o magadhien est un ethnique : l'usage voulait que les rois portent aussi le nom de leur capitale, ou du peuple auquel ethniquement ils appartenaient 21. Si l'on excepte ce dernier adjectif, qui n'apparat pas dans les dits pan-indiens d'Asoka et les deux gloses dues aux scribes locaux, le seul toponyme conserv dans le corps des inscriptions est donc le nom du Kalinga. Les anciens royaumes que mentionnent les chroniques bouddhiques 22, et que les Maurya ont incorpors leur empire (Avanti, Kosala, Anga, etc.) ne sont pas nomms ; ils paraissent avoir disparu en tant qu'entits politiques ou administratives. Aucune modalit spciale d'application n'est prvue en fonction des situations locales.

    Depuis Senart, il est vrai, on a remarqu que certaines populations, au dire mme de RE V et XIII, jouissaient d'un statut particulier l'intrieur de l'empire d'Asoka. Yona et Kamboja, Nbhaka et Nbhapanti, Bhoja et Pitinika, Andhra et Prinda, toutes populations frontalires, ou vivant dans des territoires difficiles d'accs si l'on en croit les identifications traditionnelles (fig. 2), sont en effet nommes part. Senart les caractrise comme des populations... sur lesquelles

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  • L'INDE

    I : dit sur colonne IH RE : dit sur rocher traduction libre MRE I : dit mineur

    s...