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Document généré le 26 mai 2018 20:20 Horizons philosophiques Heidegger et la question de l’éthique : la construction d’un interdit Didier Moreau Rencontres avec Heidegger Volume 14, numéro 2, printemps 2004 URI : id.erudit.org/iderudit/801261ar DOI : 10.7202/801261ar Aller au sommaire du numéro Éditeur(s) Collège Édouard-Montpetit ISSN 1181-9227 (imprimé) 1920-2954 (numérique) Découvrir la revue Citer cet article Moreau, D. (2004). Heidegger et la question de l’éthique : la construction d’un interdit. Horizons philosophiques, 14(2), 1– 26. doi:10.7202/801261ar Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter en ligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique- dutilisation/] Cet article est diffusé et préservé par Érudit. Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université du Québec à Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org Tous droits réservés © Collège Édouard-Montpetit, 2004

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    Horizons philosophiques

    Heidegger et la question de lthique : la constructiondun interdit

    Didier Moreau

    Rencontres avec HeideggerVolume 14, numro 2, printemps 2004

    URI : id.erudit.org/iderudit/801261arDOI : 10.7202/801261ar

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    diteur(s)

    Collge douard-Montpetit

    ISSN 1181-9227 (imprim)

    1920-2954 (numrique)

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    Citer cet article

    Moreau, D. (2004). Heidegger et la question de lthique : laconstruction dun interdit. Horizons philosophiques, 14(2), 126. doi:10.7202/801261ar

    Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des servicesd'rudit (y compris la reproduction) est assujettie sa politique d'utilisation que vouspouvez consulter en ligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/]

    Cet article est diffus et prserv par rudit.

    rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de lUniversitde Montral, lUniversit Laval et lUniversit du Qubec Montral. Il a pourmission la promotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org

    Tous droits rservs Collge douard-Montpetit, 2004

    https://id.erudit.org/iderudit/801261arhttp://dx.doi.org/10.7202/801261arhttps://www.erudit.org/fr/revues/hphi/2004-v14-n2-hphi3198/https://www.erudit.org/fr/revues/hphi/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/http://www.erudit.org

  • HEIDEGGER ET LA QUESTION DE L'THIQUE :

    LA CONSTRUCTION D'UN INTERDIT

    La rflexion thique contemporaine, quelles que soient son inspi-ration ou ses rfrences, a t oriente de manire dcisive par l'u-vre de Heidegger. Il est ainsi possible de considrer que la rception de ses ouvrages, mme dans les plus profonds malentendus, a t la source de la reprise d'un certain nombre de problmes et de ques-tions que l'on pensait teints ou oublis dans la sphre morale. Cette importance de Heidegger est reconnue, certes, mais ce qui semble avoir t l'objet d'une attention moindre et pour des raisons que l'on suppose plus tactiques que stratgiques de la part des auteurs , reste l'examen des modalits prcises selon lesquelles Heidegger impose cette rupture la rflexion thique. Cette rupture prend la forme d'un interdit dont Heidegger frappe la recherche de thories morales, comme des thiques philosophiques, selon l'argu-ment central que de telles recherches ne peuvent jamais atteindre le but qu'elles se proposent parce leur dploiement mme est un obscurcissement du problme thique. Nous proposons de reprendre cet examen de la manire dont Heidegger construit cet interdit travers son analyse de la conscience morale (Gewissen) dans Sein und Zeit\ Nous voulons montrer que, contrairement une thse un peu rapide, la construction de cet interdit n'est pas un coup de force spculatif, mais au contraire la conclusion rigoureuse d'une dmarche phnomnologique qui vise la cohrence jusqu' la prise en compte du cercle hermneutique : en effet, lorsque l'analytique transcendan-tale joue le jeu d'interprter elle-mme ce qui la fonde et la rend en mme temps si difficile, elle dcouvre que l'exprience thique est une structure fondamentale de la prsence humaine, mais qui ne peut, pour cette raison mme, qu'tre obscurcie par la rflexion com-mune. Vingt ans aprs, la Lettre sur l'humanisme2 rappelle clairement cet interdit, et c'est ce texte qui est souvent considr comme l'origine mme de l'interdit heideggerien, surtout pour la raison factuelle qu'il explicite la msinterprtation sartrienne3 comme la msaventure d'un philosophe qui s'est gar malgr des avertissements peu audibles. Nous montrerons au contraire que ce coup d'arrt de la Lettre

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    n'implique pas une remobilisation conceptuelle ou une reformulation problmatique de la part de Heidegger : tout semble jou ds tre et Temps. ce titre, la Kehre introduite ds Y Introduction la mta-physique* ne dplace pas, sur ce plan, le problme de l'thique; elle contribue cependant le clarifier. C'est ce que nous parat attester l'interprtation qu'en fait Gadamer. Nous dvelopperons ce qui a t souvent mal peru dans la thmatique heideggerienne et qui est un tayage mutuel, qui commence se structurer ds tre et Temps, entre une critique des thories du sujet et une critique des thories positives de l'action.

    Aprs avoir montr comment l'analyse heideggerienne interpelle les thories morales mtaphysiques, nous pourrons mieux com-prendre le mode par lequel elle ouvre l'horizon de possibilit d'une rflexion thique postmtaphysique.

    Place de l'analyse de la conscience morale dans tre et Temps; les conditions d'un malentendu

    La premire partie d'tre et Temps analyse, on le sait, le Dasein dans sa quotidiennet et clarifie pourquoi il se trouve en dficit par rapport son tre-propre, qui ne sont pas ses possibilits existen-tielles, comme l'avaient compris certains commentateurs, mais sa structuration ontologique. C'est pourquoi la seconde partie tente le pari plus audacieux de remonter cette structure originale du Dasein pour qui il y va en son tre de cet tre. Le retard inou pris par la traduction franaise de cette seconde partie contribuera certainement amplifier l'importance, dans l'histoire de la rception de l'uvre, des commentaires s'appuyant sur la facticit, mais nous pensons cepen-dant que le malentendu fondamental dont se plaindra Heidegger tient autre chose, dont nous allons montrer l'importance. La seconde par-tie d'tre et Temps dcide que les analyses de la facticit ne sont qu'un dgagement pralable de ce qui entrane le Dasein dans le dvalement et que, ce travail effectu, il convient d'en entreprendre un second, plus difficile et plus essentiel, de dvoiler la structure origi-nale du Dasein. Il y a, pour Heidegger, deux perspectives dans lesquelles le Dasein se structure ontologiquement : elles apparaissent grce aux deux phnomnes par lesquels le Dasein chappe l'em-prise du On et dcouvre son pouvoir-tre propre, la mort et la con-science morale (Gewissen). Heidegger les traite bien dans cette suc-cession. Si l'on prend comme une condition irrcusable qu'une analyse ontologique dfinit sa mthode par la nature de son objet,

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    alors qu'une analyse ontique fait strictement l'inverse, en constituant l'objet comme une production de la mthode ( 61, p. 362/303), il apparat donc que l'analyse de la conscience morale atteint une struc-ture peut-tre plus profonde de ce qui relie le Dasein l'tre. Il y a d'abord cela une raison factuelle : le On peut masquer dans un recul permanent le phnomne de la mort : c'est une entreprise largement stabilise. Mais s'il peut le faire, c'est qu'une raison autre est dj l'uvre, qui est rechercher au niveau de l'originalit ontologique elle-mme. Dans l'attente, Heidegger dit que la conscience morale est attestation et, fait surprenant, attestation immdiate.

    Une premire tentative d'explication de ce primat ontologique de la Gewissen partirait de l'ide selon laquelle la temporalit du Dasein marche, en quelque sorte, sur deux jambes : le souci, pour Heidegger, est un mode structural du rester en attente, qui sanc-tionne de manire dfinitive l'inachvement de la condition du Dasein. Il n'y a pas d'essence de l'homme parce que le Dasein ne se structure que sur sa finitude : rester en attente de la mort, tre en attente de la conscience morale; la mort clt la srie des phnomnes par la nga-tion mme du Dasein, la conscience morale en revanche cre ontologiquement les phnomnes en ouvrant leur procession, dans la mesure o elle est un appel qui sera entendu comme rappel : chaque appel tant apprhend phnomnalement par le Dasein qui le relie l'horizon gnral du souci. Il en rsulte qu'on ne puisse faire l'preuve ontique du Dasein tout entier, puisque la mort ne peut tre prouve, mais qu'au-del, comme on le prcisera, l'appel de la conscience morale ne porte aucun savoir ni connaissance, et qu'ainsi l'accs l'tre qu'il ouvre n'apporte aucune positivit. La finitude du connatre n'est plus une limitation : elle devient condition de la libert, puisqu'il n'est pas dit, par la conscience morale, au Dasein ce qu'il doit faire.

    A) L'analyse de la conscience morale Ds le paragraphe 45, qui ouvre la deuxime section, Heidegger

    prvient : Mais l'attestation d'un pouvoir-tre propre, c'est la con-science morale qui la donne. Comme la mort, ce phnomne du Dasein exige de mme une interprtation existentiale spciale. Autant l'analyse de la mort ne pose pas de difficult culturelle, autant l'analyse de la conscience morale introduit une rupture radicale rela-tivement l'interprtation classique de la tradition philosophique5. Mais toute rupture supposerait la continuit minimale qui assurerait

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    que l'on parlerait bien du mme objet; or pour Heidegger, rien n'est moins assur. En effet, une analyse ontologique de la conscience morale signifie un effacement complet de ce qui reste d'empirique dans une analyse phnomnologique. En effet, le factum de la conscience morale ne comporte pas de contenu empirique, dont on pourrait extraire une structure, comme le pensait le projet schelerien. Ainsi, une analyse ontologique de la conscience morale se spar-t-elle radicalement d'une description psychologique d'tats vcus comme d'une explication biologique cherchant les causes du phnomne. On rajouterait l'heure actuelle : de toute explication sociologique, qui est du mme rang; ce qui invalide ipso facto les ten-tatives d'un certain sociologisme des valeurs qui a cru trouver un point d'appui dans la dconstruction heideggerienne. Toutes ces tenta-tives chouent sur ce postulat fondamental : la conscience morale n'est pas objectivable comme tant, parce qu'une attestation propre du Dasein ne saurait tre d'ordre ontique.

    L'interprtation classique de la conscience morale fait d'elle une facult psychique, assimile soit au sentiment, soit l'entendement, soit la volont ou bien encore la combinaison variable de ces trois facults. Mais leur suppression dans l'analyse a une consquence importante : ce qui disparat du mme coup, c'est le substrat qui en rendait le jeu possible : la personne morale, le sujet psychologique. Prcdemment, Heidegger avait voqu la conception de Scheler en montrant en quoi elle excdait dj ces instances : la personne est l'accomplisseur d'actes intentionnels qui se relient entre eux par l'unit d'un sens ( 10). Il semble que l'interprtation schelerienne soit, pour Heidegger, assez proche du point de vue ontologique, sans pouvoir cependant y parvenir, du fait mme de l'impasse dans laque-lle l'analyse des valeurs va s'orienter6 : en effet, la personne accomplit les actes par lesquels elle se ralise; Elle n'en est pas l'auteur, au sens d'une instance productrice ou d'imputation, et ni les actes ni elle ne sont objectivs. En revanche, discriminer les actes consiste faire le choix d'une personne en tant que personne-se-ralisant, et l est toute la difficult de la perception des valeurs-de-personne qui informerait une telle dcision.

    La rupture que ralise Heidegger, dans le dpassement de la per-spective de Scheler, est un renversement. Il ne s'agit plus de mettre en vidence un fait puis d'explorer une instance mystrieuse sous-jacente, mais au contraire, de saisir la conscience morale, comme pouvoir ontologique : La conscience morale n'est pas un fait qui se

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    produit et apparat quelquefois l-devant. (...) La conscience morale dcouvre {es erschliesst) ( 54, p. 325/269). On pourrait traduire qu'elle dverrouille, et ce qu'elle dverrouille, c'est le Dasein qui alors peut accueillir le phnomne7. Nous sommes dsormais extrmement loigns des caractrisations traditionnelles de la conscience morale que l'on supposait discrte, alatoire et fragile. Aussi le renversement de la tradition philosophique peut-il se parachever : la conscience morale ne dit rien de substantiel, ne dlivre ni message ni prcepte. Heidegger annonce : L'appel de la conscience morale a le caractre de Y interpellation adresse au Dasein sur son pouvoir-tre-soi-mme le plus propre et cela de la manire qui en appelle son tre-en-faute le plus propre ( 54, p. 325/269). La difficult dans laquelle s'engage Heidegger tient ce que l'interprtation qu'il conduit, mme si elle renverse l'interprtation traditionnelle, ne peut ni ignorer ni ngliger ses rsultats : le renversement doit donc reprendre son compte les principaux concepts des thories morales classiques en les rinter-prtant de manire cohrente entre eux, et pertinente malgr tout pour l'analyse existentiale. Ce qui ne peut, bien videmment, que contribuer renforcer les confusions fortuites ou les malentendus intresss. Nous allons tenter de prciser, pour chaque concept classique, la rinterprtation qu'il subit.

    L'appel L'interpellation de la conscience morale porte sur le Dasein : le

    Dasein s'entend toujours dj ( 56). Ni voix extrieure, collective ou personnifie, ni message divin, l'appel ne met nullement en scne une extriorit transcendante au Dasein\ de mme, ce n'est pas d'un appel de l'tre qu'il s'agit. Pour Heidegger, l'appel porte sur la comprhension qu'a le Dasein de lui-mme au milieu de lui-mme. Mais il va plus loin encore : l'appel n'ouvre pas un nouveau domaine en vue de l'introspection subjective. La formule est brve mais radi-cale : il est interpell en vue du soi-mme qui est le sien (auf das eigene selbsf) ( 56, p. 329/273). Cette orientation rend impossible toute perspective de rflexivit : un sujet s'interpellant soi-mme et somm par la voix de la conscience morale de rflchir sur son agir. Le Dasein n'est pas interpell en vue de soi-mme, mais du soi-mme, non pas en direction d'une instance subjective, mais de son pouvoir-tre propre. Si l'on peut encore en douter, il suffit de considrer les effets de l'appel sur la mondanit du Dasein : le Dase/n-dans-le-monde est laiss sur place, le on s'effondre. Ce qui signifie trs clairement que s'effondrent aussi les prtentions des

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    thories sociologiques de la morale et les psychologies du sujet interprter correctement la conscience morale : elles sont solidaires du On, elles sont parties prenantes dans l'entreprise du dvalement; toute interpellation aussi les laisse sur place. Il y a donc un refus de la part de Heidegger des consquences traditionnelles d'une explicita-tion de la conscience morale comme appel : refus de la subjectivation de ce qui est interpell, refus concomitants d'une objectivation externe pour des savoirs positifs comme d'une objectivation interne sous la forme de l'introspection et de l'examen de conscience. S'il y a une rflexivit, elle ne dpasse pas la sommation d'tre-soi-mme faite au Dasein, et elle reste ainsi purement existentiale.

    On comprend dsormais ce que signifie le renversement heideg-gerien : il ne saurait y avoir de technique mobilisable pour la prise en compte de l'appel de la conscience morale. Rflexivit, introspection, autoanalyse retombent dans le on. Mais sans technique disponible, // n'y a plus d'thiques possibles, au sens d'une pluralit de savoir s'y prendre avec soi-mme comme sujet-objet de la conscience morale. Et toute tentative de construire un tel savoir participe l'emprise du on : une thique est un systme de la moralit dont l'effet est la perte de vue par le Dasein de son pouvoir-tre propre. Il y a une inspiration nettement pascalienne dans l'analyse de Heidegger, et l'articulation des autres concepts permet de s'en convaincre. Le silence

    Que dit en effet la conscience morale dans son appel? Le thme du silence que dveloppe l'analyse va renforcer la critique de la rflexivit, mais la fois comme nachdenken (interne) et comme reflexieren (externe), avec pour corrlat l'abandon de la Personne que ralise la critique du positivisme ontologique. La disparition de la sub-jectivation personnelle ouvre la voie une nouvelle objectivation o une certaine analyse structurale trouvera sa perspective.

    Heidegger dit que l'appel n'nonce rien, qu'il ne dit rien du monde. Il ouvre le monologue intrieur dont tout contenu informatif est exclu parce que la conscience morale parle uniquement et con-stamment sur le mode du silence ( 56). Mais ce mode n'est pas celui qui prserverait un secret ou un mystre, accessibles seulement par initiation ou purification. L'appel de la conscience morale n'est pas une prmisse communicationnelle. Mais c'est prcisment cette absence de message qui garantit la clart de l'appel, car ce qui importe est la direction vise par l'appel. Aussi bien, Heidegger

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    suggre qu'il ne saurait y avoir de msinterprtation de l'appel de la conscience morale, dans la mesure o toute interprtation est en soi un marchandage avec soi-mme (verhandelndes Selbstgesprch) ( 56), dans lequel le On fait tomber l'appel. cette clart de l'appel, assur par le vide informatif, correspond l'indtermination radicale concernant l'origine de l'appel. Ni auteur ni dcision, montre Heidegger, l'appel n'est ni caus aveuglment (biologie) ni produit par une quelconque volont, qu'elle soit imputable une transcendance (thologie) ou une libre disposition du sujet. Certes, le Dasein inter-prte cette indtermination comme une manifestation dont il n'est pas partie prenante : la voix de la conscience morale semble bien trangre et attester, de ce fait, qu'elle relverait d'une puissance transcendante. La difficult tient l'absence de message, qui seul tablirait un lien interpersonnel. Mme l'hypothse selon laquelle la transcendance ne serait qu'un effet de la mconnaissance que le Dasein a de lui-mme, se trouve rfute. Ce qui fait dfaut l'appel est Pintentionnalit, en vue de quoi il serait, un moment ncessaire, adress au Dasein. C'est bien l ce qui fonde l'impossibilit d'une interprtation de l'appel de la conscience morale : il ne provient pas d'une obscurit particulirement leve de la mondanit du Dasein, d'une absence de dgagement du cadre de l'action qui laisserait le Dasein dans le doute et l'expectative. Contrairement l'interprtation classique, l'appel ne concerne pas le plan de l'action. Plus radicale-ment, il apparat qu'il dissout ce plan : le Dasein, dans la mesure o il s'entend d'abord et le plus souvent en s'explicitant partir de ce qui l'occupe est ce qui est laiss sur place (als was sich das Dasein zunchst und zumeist versteht in der Ausiegung aus dem Besorgten her, wird vom Ruf berangen) ( 57). On le comprend clairement alors : la conscience morale est en de de toute instance person-nelle. Ce n'est pas une personne qui appelle, ft-elle divine, et ce n'est gure une personne qui se voit interpelle. Certes, Heidegger le dit : c'est le Dasein qui s'appelle lui-mme, mais cet appel est arrachement au weltlich , et pour cette raison ne peut ni tre prvu ni tre dcid. Parce que le Dasein tel qu'il s'entend lui-mme se trou-ve ici hors jeu, il n'est plus une instance qui se parle et qui s'coute : il n'est plus personne. Mais pour autant ce n'est pas un vide qui se creuse, pour peu que l'on abandonne l'illusion du positivisme ontologique que Heidegger prsente ainsi : ce qui est doit tre l-devant (vorhanden), ce qui ne se laisse pas dmontrer objectivement comme tant l-devant n'est pas du tout ( 57).

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    Esseulement et dereliction C'est alors que Heidegger crit la formule clbre : Es ruft, a

    appelle ( 57), dont on sait avec quel intrt Jacques Lacan la con-sidra pour contrer la re-subjectivation de l'inconscient pratique par Yego-psychology amricaine. Si l'on reprend la critique du dogme ontologique, on comprend que le a qui appelle n'est pas du fait mme qu'il appelle, vorhanden, et qu'il ne peut tre objectiv : il rsulte d'une structuration diffrencie du Dasein, dont Heidegger prcise qu'il n'est pas la fois (zumal) (p. 332/275) l'auteur de l'appel et l'interpell. Cette structuration rsulte, dans la lecture lacanienne, du travail de la Loi. Mais, dans l'analyse heideggerienne, es ruft est ce qui dprend le Dasein du Man-selbst et le place devant son tre qui est d'tre et d'avoir tre. Ce qui signifie immdiate-ment pour lui, et l'on retrouve la thmatique pascalienne, la dereliction et l'esseulement. Mais le dplacement conceptuel qu'ils subissent ici est trs important : dereliction et esseulement ne sont plus des piphnomnes qu'une hermneutique religieuse pourrait interprter du point de vue d'un dficit interpersonnel. Car Heidegger ferme ici, assez discrtement, la boucle du Dasein et de la conscience morale; il le fait sous une curieuse forme interrogative : Et si le Dasein se retrouvant au fond de son tranget tait celui qui lance l'appel de la conscience morale? Rien n'y contredit, au contraire, tous les phnomnes dgags (...) parlent en ce sens ( 57, p. 332/276). On avait compris prcdemment que le es ruft tait ce qui dgageait le Dasein du On et le plaait dans cette preuve d'angoisse faute pour lui de pouvoir dterminer l'auteur de l'appel, tout en se dcouvrant interpell sans en discerner la raison. Or, Heidegger va plus loin ici en disant que l'tranget n'est pas plus le rsultat de la dprise qu'il n'en est la cause : l'tranget est la fois la source de la conscience morale comme son contenu existential, et ces deux modes n'en sont qu'un : la rupture est consomme avec la tradition pascalienne. La source de l'exprience thique n'est pas l'preuve d'un dficit inter-personnel ou communicationnel qu'un systme thique organisant la vie permettrait de combler. On ne peut rien faire, pour Heidegger, de la conscience morale, et surtout pas, fonder une thorie de l'agir.

    Le Dasein qui appelle est donc dj dpris du monde; il interpelle le soi-mme weltlich, et le place devant la nudit du unheimlich. Celui-ci ne reconnat pas la familiarit de l'appel et l'interprte comme puissance trangre, ce qui contribue ce qu'il se rinstalle dans le on, par une fuite loin de l'tranget. Pourquoi donc l'appel

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  • Heidegger et la question de l'thique : la construction d'un Interdit

    fonctionne-t-il? Il touche juste, dit Heidegger, par une froide sret par laquelle le Dasein se reconnat lui-mme dans la dereliction. C'est donc bien par une prcomprhension de ce qui au fond a toujours t que la conscience morale interpelle : l'tranget si dissimule qu'elle soit dans la vie quotidienne est le genre fondamental de l'tre-au-monde. (...) Le "a m'appelle" est une insigne parole (ausgezeichnete Rede) du Dasein ( 57, p. 334/277).

    Il n'y a ainsi aucune lgitimit engendrer la moralit partir de l'appel de la conscience morale. L'hypothse classique selon laquelle chaque moi entendrait en lui une voix d'origine trangre, ne fondait pas une vritable objectivit de la moralit collective : une voix liant objectivement qui ne parle que subjectivement (p. 335/278). Dans la mesure o cette fiction n'est possible que sur la base d'une surinter-prtation lie l'emprise du on, elle ne peut aboutir qu' l'inverse de son projet coercitif, soit un relativisme moral rsultant de l'indtermi-nation de la capacit d'coute du Dasein. Cette conscience morale, dit Heidegger, c'est la voix du on (die Stimme des Man) (p. 335/278). La puissance de la conscience morale devient une variable alatoire. La moralit rsulte d'une estimation trop basse du Dasein, c'est--dire d'une valuation qui en fait un sujet quip d'une conscience personnelle (Bewusstsein). Il n'y a de valeur que du ct de la Bewusstsein, et non pour la conscience morale.

    Le dpassement du relativisme moral n'est possible, paradoxale-ment, que dans ce renversement auquel procde Heidegger : c'est dans ce qu'il y a de plus profond dans l'coute de l'appel que se montre l'objectivit, dans ce qu'il se manifeste inexorable et parfaitement clair. Ainsi, c'est le fait que l'appel touche son but en dlogeant le Dasein de sa quotidiennet qui atteste la fois de la signification ontologique de la conscience morale et de sa dissimula-tion dans la moralit gnrale. Ce qui claire un peu la formule nigmatique que Heidegger avait employe prcdemment : Est touch par l'appel qui veut tre ramen de loin ( 55, p. 328/271).

    L'tre-en-faute La dernire inversion laquelle l'analyse ontologique permet

    de procder concerne le caractre fautif dans lequel le Dasein fait l'exprience de l'appel de la conscience morale. Traditionnellement, les circonstances se prsentent ainsi : la voix de la conscience morale, incarnation subjective de la moralit, interpelle le sujet relativement son agir, et celui-ci se dcouvre alors, en faute; c'est

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    l'exprience de la mauvaise conscience. Mais, pour Heidegger, il ne s'agit l que d'une interprtation dissimulatrice de l'lment que dcouvre le Dasein. C'est la question de la ngation qui est et doit rester neutre axiologiquement. Le Dasein, en effet, est une ngative de soi-mme ( 58, p. 348/284), dans ce sens o il ne prexiste pas lui-mme et ne saurait matriser son origine : il n'est pas le fonde-ment de son tre (der Grund seines Seins), mais l'tre du fondement (das Sein des Grundes) (id.) : il n'est qu' partir de possibilits qu'il actualise, mais chaque actualisation correspond un choix par lequel apparat ce qu'il n'est pas. Le projet manifeste de quelle manire le Dasein est l'tre de l'origine : la structure du projet est ainsi la nga-tive (Nichtigkeitj (p. 342/285), parce que chaque projection doit sup-porter et assumer ce qu'elle refuse. Cette ngative existentiale, analyse Heidegger, n'est ni dficit, ni manque ou manquement, qui supposeraient une positivit ontologique dans une clart ou une vi-dence pralable. La ngative est l'assurance du pouvoir-tre propre du Dasein : c'est la structure mme du souci. Ainsi le Dasein ne se charge-t-il pas factuellement de fautes, en manquant un idal, par exemple : il est, l'origine de son tre, en faute ( 58, p. 343/286)

    Que signifie alors pour le Dasein la dcouverte de son tre-fautif, par l'appel de la conscience morale? C'est un rappel de l'origine, ou plutt, l'origine, qui indique au Dasein qu'il doit accueillir la ngative dans son existence, retrouver ses possibilits propres, ce qu'il ne peut entendre qu'en se dgageant de l'emprise du on. L'inversion dvoilante de Heidegger est donc boucle : faire de la faute le rsultat du mal, entendu comme privation du bien- positivit ontologique inad-missible, correspond l'entreprise de dissimulation du On, dans lequel se rfugie le Dasein fuyant l'tranget de son esseulement. Cette inversion, qui place donc l'tre-en-faute l'origine, permet Heidegger de dconstruire la gense des thiques de la subjectivit morale, mais aussi de prendre ses distances relativement Scheler. Scheler est perspicace, dit-il, lorsqu'il ralise l'inversion ncessaire entre bonne et mauvaise conscience, et lorsqu'il interprte la bonne conscience comme un dficit vcu de la mauvaise conscience. Mais il commet une erreur sur le statut du Dasein, en l'objectivant comme tant-personnel. Car un tel dfaut ne peut pas tre vcu : la bonne conscience c'est la fuite hors du champ de l'interpellation de la conscience morale, ce n'est pas un phnomne de la conscience morale. C'est la deuxime perspective d'une critique de la thorie des valeurs, dont Heidegger saisit bien qu'elle sera la clef de toutes les

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    thiques onto-thologiques du futur. Une telle thorie prsuppose en effet une ontologie implicite du Dasein, qui y est vis comme un summum ens, comme l'tant dont il y a (le plus)8 se proccuper ( 59, p. 351/ 293). Une telle proccupation, dit Heidegger, ouvre deux directions possibles : soit la ralisation de valeurs, soit la dter-mination de normes satisfaire. Dans la mesure o l'exprience de la conscience morale ne donne, on l'a vu, aucun contenu informatif, se proccuper du Dasein revient lui fournir les normes qu'il attend, qui seront des instructions sres pour un calcul de l'action ( 59, p. 352/294). Mais une thique matrielle des valeurs, dit Heidegger, pas plus qu'une thique formelle, ne peuvent se fonder sur l'appel de la conscience morale.

    Vers une thique apophatique? Cinq noncs sur l'action Si l'on rassemble dans une figure cohrente les principaux

    renversements que Heidegger introduit par l'analyse ontologique de la conscience morale, alors on est en droit de se poser la question suivante : l'apophase des thories morales classiques n'ouvre-t-elle pas la voie une thique apophatique, une thique de la nga-tive, seule lgitime dans l'explicitation de l'appel de la conscience morale par le Dasein? N'oublions pas que Heidegger s'appuie sur le principe ontologique selon lequel la mthode est dtermine par l'objet. Or une thique, en tant qu'elle a quelque chose dire quant l'action, n'est autorise le faire que si elle prend appui sur \'ethos de qui agit. Faisons le point sur ce qui peut faire appui. Le premier nonc vient en conclusion du paragraphe 59 (p. 353/294) : couter proprement l'appel, c'est se mettre factivement l'action (sich in das faktische Handeln bringen). Faute d'une prescriptivit dgage par un contenu de l'appel sous forme de consignes pratiques, la conscience morale ne commande qu'une seule chose : la ngative, qui ne concerne pas les reprsentations d'un sujet ou ses dlibra-tions entreprises avec l'aide de telles reprsentations, mais Passomp-tion du refus de tel agir, plutt que la valorisation de ce qui a t choisi. Ce qui signifie l'engagement factuel dans l'action, comme man-ifestation de cette ngative. Cet nonc est cohrent avec le ren-versement qui refuse que le Dasein devienne tant-dont-on-se-proc-cupe; un tel tant n'a plus de possibilit d'agir, dans l'attente indfinie o il se trouve de maximes pour le guider.

    Le deuxime nonc dclare qu'il n'y a pas de rplique l'appel ( 60), et que le Dasein ne l'entend qu'en gardant le silence :

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    si l'appel ne se discute pas, c'est que le Dasein en saisit ici encore la ngative, lorsque le positivisme du On l'interprte comme un dficit qui l'invalide. Heidegger peut alors esquisser la structure de YEntschlossenheit, la rsolution, comme mode de PErschlossenheit du Dasein ralis par l'appel : garder le silence / se garder prt affron-ter l'angoisse / se projeter sur l'tre-en-faute le plus propre.

    D'o en rsulte un troisime nonc. Si l'appel de la conscience morale a permis la dprise du on, la rsolution est un retour dans le monde, et dans l'tre-avec. La rsolution est ce qui mutualise le souci, dit Heidegger, mais, une fois de plus, dans l'abstention : La rsolu-tion soi-mme met justement le Dasein dans la possibilit de laisser tre les autres qui sont-avec dans leur pouvoir-tre le plus propre et de contribuer dcouvrir celui-ci avec eux dans le souci qui anticipe pour librer ( 60, p. 356/298). L'tre en commun est dtermin partir du pouvoir-tre soi-mme, et l'action collective devient, au sens propre, impensable.

    Sauf prendre en considration un quatrime nonc : l'appel de la conscience morale convoque au cur de la situation ( 60, p. 359/300). L'action collective est reprsente classiquement comme organise par des dcisions prises parmi des possibilits offertes. Mais l'offre des possibilits a dj orient toutes les dcisions, qui, finalement, ne sont prises par personne, mais rsultent du cours des choses, comme celles qui s'imposaient. Pour Heidegger, action collective et dcisions ne sont que la fuite dans le on. Il faut donc pratiquer un nouveau renversement au terme duquel ce n'est pas la situation qui provoque la rsolution, mais la rsolution qui dvoile la situation9. Ainsi, la rsolution n'est pas une dcision d'agir, elle est plutt la dcouverte que rien n'est dj dtermin, et qu'il ne s'agit pas simplement de suivre la pente de ce qui est disponible. Mais cette indtermination est ce qui libre le Dasein pour qu'il accde soi-mme, et dsormais dans l'tre-avec. Mais cet accs soi, c'est la mise en lumire du l dans lequel le Da-sein se replace par la rsolution, aprs la dprise permise par l'appel de la conscience morale. Heidegger insiste sur la rumliche Bedeutung, sur la signification spatiale qu'il y a dans le terme situation, imperceptible en allemand. La situation se dgagera par l'action, parce qu'aucun cadre informatif ne peut tre fourni par avance, et parce que la situation est l'uvre d'abord de la ngative, plutt que de la construction planifie.

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    Le cinquime nonc est plus difficile; il formule un des vitements majeurs d'tre et Temps : En tant que rsolu le Dasein agit dj (p. 359/300), ce qui s'accorde tout fait avec le premier nonc. Mais Heidegger ajoute aussitt : Nous vitons intention-nellement le mot "agir". Car pour l'adopter dans notre terminologie, il faudrait arriver le recomprendre assez amplement pour que l'activit englobe jusqu' la passivit de la rsistance ( 60, p. 359/300). Pourquoi donc cet viter (vermeiden) ne fonctionne-t-il pas lorsque Heidegger le signifie? Nous voyons dans cette reprise une confir-mation de notre hypothse interprtative : l'agir (Handeln) du Dasein ne doit pas tre pens dans la positivit ontologique, comme le terme allemand le suggre, sous peine de ruiner les rsultats de l'analyse de la conscience morale. Il y a une relative neutralit du franais agir-action activit, li son absence de connotation anthropologique, et qui permet une orientation purement structurale de l'action/raction et de l'activit/passivit, comme elle fonctionne chez Rousseau10, loin de tout arrire-plan mtaphysique. Peut-tre pourrait-on dire que l'thique vritable, celle qui prend en compte le dvoilement du Dasein ralis par l'appel de la conscience morale, est d'abord une thique de la rsistance, qui n'est au fond qu'un mode de l'thique de l'acquiescement l'tre que Nietzsche dveloppe partir du stocisme? Car c'est bien travers cette rsistance et cette ngative que le Dasein se rend, dans l'analyse de Heidegger, transparent soi-mme.

    B) La rptition de la Lettre Ds sa premire phrase, la Lettre sur l'humanisme dclare :

    Nous ne pensons pas encore de faon assez dcisive l'essence de l'agir. C'est une rptition directe de l'vitement que nous avons signal dans l'analytique de la conscience morale. C'est dire que la Lettre aura une double fonction : rpter l'interdit d'une thique s'autorisant de l'ontologie mais en l'lucidant de I' extrieur et non plus du champ conceptuel de la philosophie de l'ontologie fonda-mentale. Ces deux fonctions sont explicites ensemble (p. 151-155) : La question de la relation entre ces deux disciplines (thique et ontologie) est dsormais sans fondement (keinen Boden mehr), et : Toutefois, pour rendre discernable et en mme temps com-prhensible cette tentative de penser l'intrieur de la philosophie subsistante, il fallait d'abord parler partir de l'horizon de cette philosophie et se servir des termes qui lui sont familiers. Il semble donc que le malentendu de l'existentialisme, s'autorisant d'une

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    orientation ontologique pour ouvrir le chantier d'une thique sous le nom d'humanisme soit rfr par Heidegger l'impossibilit dans laquelle se trouve la rflexion conceptuelle de pouvoir accder la pense de l'tre, et que, lui, Heidegger, en soit indirectement la source de par la ncessit mthodologique dans laquelle i[ s'est trouv de parler encore la langue de la philosophie dans tre et Temps. Mais si l'on y regarde de plus prs, le problme ne parat pas aussi lisible, et autre chose se joue dans la Lettre qui est le dgagement d'une nouvelle perspective de penser l'action, que Heidegger nomme le faire (Tun) et qui signifie la clture ultime de toute thique philosophique. En d'autres termes, la rptition de l'interdit se fait partir des mmes bases dans la Lettre et dans tre et Temps] mais dans la premire, elle trouve en chemin la Kehre qui la radicalise et qui fait de l'thique philosophique le symptme mme de la fin de la philosophie.

    Le repli L'origine de l'thique, dit la Lettre, c'est le repli de la pense face

    son lment : les termes tels que "logique", "thique", "physique", n'apparaissent eux-mmes qu'au moment o la pense originelle est sur son dclin. (...) Elle est sur son dclin, quand elle est en repli11 face son lment (es aus seinem Element weicht) (p. 35). Si Heidegger s'carte de l'ordre classique de la prsentation de la division de la philosophie dans le stocisme (1. logique, comme tude des propositions du discours, 2. physique, comme tude du monde, claircissant les devoirs de 3. l'thique) et qu'il place l'thique au cur du dispositif, c'est que la philosophie n'est plus pour lui la pen-se originelle, mais dj son repli. Que la philosophie se structure en ces trois disciplines, loin d'tre la marque de son adquation ce qui est, en montre, au contraire, la perte et l'loignement. Pour Heidegger, la pense qui perd de vue sa tche originale : penser l'tre, devient la philosophie qui se technicise rapidement en un processus d'explicitation par les causes ultimes. Ce qui s'est dplac considrablement depuis tre et Temps, est bien la question de Y historicit, comme on le sait : la possibilit d'une analyse ontologique du Dasein est perdue jamais, depuis que s'est dvoile l'histoire de l'oubli de l'tre, et rebours, cette analytique a eu un double rsultat contradictoire, de librer la question de l'tre tout en favorisant son oubli aggrav dans les philosophies de l'existence. C'est un repli con-templatif, loin du dsir qui fait tre (p. 37), crit Heidegger, qui fait

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    de la philosophie une gestionnaire de la ralit (Wirklichkeit) et la rend incomptente s'orienter sur l'tre dsir qui s'accomplit en pouvoir {Sein als das Vermgend-Mgende). Or ce dsir est port par le langage, comme l'nonait dj tre et Temps. Cette perte du questionnement du langage oriente la philosophie comme mtaphysique, en menant une explicitation de l'ensemble de l'tant travers son interprtation pralable. Ce qui signifie que la rptition de la question de l'thique, si elle veut se mettre distance du repli, ne peut se faire que par la reprise de la question du langage et de la parole.

    Le sjour l'vitement de l'agir rpond immdiatement, dans l'conomie de

    la Lettre, l'ouverture de cette question du langage, comme centre de la question de l'thicit. Le langage est la maison de l'tre, crit Heidegger dans une formule clbre (p. 27). Mais il rpte cet nonc plus loin (p. 85) : Le langage est bien plutt la maison de l'tre dans laquelle l'homme habite et de cette sorte ek-siste (darin wohnend der Mensch ek-sistiert). Or, seule la pense grecque, selon Heidegger, et dans son dploiement prsocratique, a pu accder cette clart : Vethos est tymologiquement le sjour de l'homme, au sein de la physis, proximit de la question de l'tre, dans la dimension de la parole. L'thicit de l'homme est ainsi, originellement, la relation qu'il noue avec l'tre par le langage. Ce qui diffre ici de l'analyse du Dasein est que, de manire cette fois tout fait explicite, c'est le langage lui-mme qui revendique l'homme dans son ethos historique-ment dtermin (et non plus le Dasein dans son esseulement) prendre en charge la question de l'tre. Or, ce pouvoir de la parole est la fois fragile et irrvocable. Fragile lorsque que la pense connat le dvalement (Verfallen) et se replie dans la technicit conceptuelle : (tre et Temps) appelle dchance (Verfallen) l'oubli de la vrit de l'tre au profit d'une invasion de l'tant non pens dans son essence (p. 81). Irrvocable, parce que l'accs la pense reste ouvert tant que a appelle, et qu'il y a du silence pour que l'coute soit possible; c'est la voie ouverte par la posie, celle de Hlderlin en particulier de par sa proximit avec le penser grec.

    La stratgie heideggerienne consiste ainsi montrer comment le repli (de la pense) rend inaccessible pour nous le sjour (dans la proximit de l'tre). Il le rend sensible en nous prsentant l'cart qui spare une traduction moderne du fragment 119 d'Heraclite d'une

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    autre traduction, oriente cette fois vers l'horizon de la pense grecque originelle : Le caractre propre d'un homme est son dmon; L'homme habite, pour autant qu'il est homme, dans la proximit du dieu (p. 145). Cette diffrence est une double dcision capitale que prend Heidegger. D'abord, du point de vue hermneu-tique. Schleiermacher avait bien montr l'alternative dans laquelle se trouve celui qui s'engage dans une traduction authentique (eigentliche bersetzen) : Ou bien le traducteur laisse l'crivain le plus tranquille possible et fait que le lecteur aille sa rencontre, ou bien il laisse le lecteur le plus tranquille possible et fait que l'crivain aille a rencontre. (...) tout mlange produirait un rsultat ncessaire-ment fort insatisfaisant, et // serait craindre que la rencontre entre l'crivain et le lecteur n'choue totalement13. Ce qui fonde une alter-native aussi rigoureuse, et qui anticipe le problme de la traduction radicale chez Quine, est que, selon Schleiermacher, chaque homme pour une part est domin par la langue qu'il parle; lui et sa pense sont un produit de celle-ci. (...) Mais par ailleurs, tout homme pensant librement, de manire indpendante, contribue former la langue (p. 41). Or, on ne peut penser, donc contribuer former la langue, qu' partir de ce que la langue a fait de nous. Et la dcision hermneutique de Heidegger s'oriente dans la premire voie, qui est de laisser l'crivain tranquille, selon le propos de Schleiermacher, c'est--dire de tenter de retrouver un espace de pense qui nous mette en relation avec l'horizon grec d'avant le repli.

    La deuxime dcision est une consquence directe de la premire. Elle consiste dsigner le moment de l'entre en scne de l'thique dans la pense- moment que l'analyse de la conscience morale d'tre et Temps n'avait fait, ainsi faut-il le comprendre dsormais, que rpter. En ce sens, peut-tre faudra-t-il admettre in fine, que c'est cette analyse qui rpte la Lettre et non l'inverse, car c'est l l'essence mme de la rsolution : rsolution rsolue la rptition d'elle-mme ( 62, p. 367/308). Dans la traduction moderne, le sjour est, pourrait-on dire, intrioris dans une conscience : ce qui fait l'unit de l'homme dans une essence, c'est la possibilit de se singulariser sous l'influence d'une instance obscure permanente agissant en sous-main. Comme on s'en souvient, l'analyse de la conscience morale livrait exactement le contraire de cette reprsentation moderne : la rsolution tait l'indtermination absolue, que seule la dprise du On permettait de prparer. Pour Heidegger, trois mots suffisent donc expliciter Pessence de Ythos

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    (das Wesen des Ethos), et en eux se tient le seul trait d'thique possible : r Go v0p(i)7Tou af|jwv. C'est, dclare Heidegger, dj l'thique originelle (ursprunglische EthiKj (p. 151).

    La question de l'humanisme Comment cette thique originelle s'est-elle replie et pourquoi

    est-elle devenue inaudible? Pour saisir ce dvalement, il faut considrer le dveloppement et les mutations de l'humanisme. La question de l'humanisme est certes pose par Beaufret, mais c'est parce que le texte de Sartre reprsente, du point de vue heideggerien, la menace la plus proche d'une obstruction de l'accs l'thique. La Lettre sur l'humanisme s'appuie sur une rupture demeure clbre et que nous n'interrogerons pas dans le cadre restreint de ce travail, entre la pense grecque et la romanit. Il est dit ici explicitement que la romanit interprte la padeia comme humanitas. Cette inter-prtation est un saut hermneutique opr cette fois dans l'autre direction (laisser le lecteur tranquille) qui est pour Heidegger une incorporation (Einverleibung)u d'un penser dans une culture trangre. tre humain, c'est pouvoir exhiber les qualits par l'intriorisation la plus complte et la plus profonde (eruditio et institutio) de la culture porte par la langue. Ainsi, Yhumanitas est-elle une interprtation anagogique de la padeia] ce n'est pas sa transposition pure ou sa transmission dans une tradition, car elle suppose plus leve la culture qui la reoit. Mais cette gense de l'humanisme ferme l'accs l'ethos tel qu'il subsistait encore dans l'hellnisme tardif, celui des noplatoniciens ou du stocisme qui tait dj historiquement un repli de la pense, dans lequel Vethos n'tait plus envisag que dans le dploiement des trois disciplines de la philosophie, et si possible, dans la cohrence ou l'intersection de leurs systmes respectifs. La romanit transforme ainsi le sjour dans la proximit de l'tre en formation de la virtus par l'intgration en une culture, dont Heidegger a par ailleurs prsent l'orientation pragma-tique. Ne demeure que la possibilit de faire rfrence, mais comme un dsir qui se leurre, quelque chose de perdu, et cependant qui vibre encore de quelque manire et nous fait signe. L'humanisme de Gthe est pour Heidegger une hermneutique sans espoir, qui accompagne, comme la deuxime face de la monnaie, l'effort uni-versel de la Raison, qui ne peut encore totalement s'affranchir d'une qute de l'origine. Il appartiendra au romantisme de creuser cette autre face; ce qui isole rsolument Hlderlin, comme non-humaniste.

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    cet humanisme hermneutique, Heidegger oppose l'humanisme moderne, qui s'auto-expose dlibrment sans racine ni mmoire, aprs avoir rompu tout lien rfrentiel la pense antique. Cet humanisme est la structure des thiques modernes, dont la Lettre nous prsente trois varits : le marxisme, l'existentialisme et le chris-tianisme. Il s'agit chaque fois d'une WeltbilcP5, dont Heidegger avait pralablement, huit ans auparavant, dconstruit le projet mta-physique. Ces trois varits de l'humanisme ont donc en commun d'tre soutenues par une mtaphysique dont Heidegger se borne ici dclarer qu'il s'agit d'une interprtation pralable de l'tant qui ne pense pas la diffrence de l'tre et de l'tant (p. 53). Heidegger rfre cette dtermination trois textes, dont Holzwege ne fait pas partie. En revanche, la page ultime de la premire section (p. 230, trad. : p. 281-282) est cite, qui voque la question de Yentiret du Dasein. La Lettre montre que la mtaphysique accentue l'interprta-tion du (i)ou Ayou xou plutt comme cbou que comme you, et consomme, ainsi qu'on l'a vu, l'abandon de la question du langage. L'essence de l'homme se fonde ainsi sur l'animalitas, en tant que prsence vivante et non pas sur la proximit de l'tre dans le sjour de la parole. C'est une manifestation du positivisme ontologique : chaque fois on est pass ct de l'essence, et cela en raison du mme projet mtaphysique (p. 61). Heidegger va pouvoir ds lors distinguer les trois varits de l'humanisme, dans le traitement qu'elles font de cette question de l'essence dont il avait pos les termes dans tre et Temps : l'essence du Dasein tient dans son existence (das Wesen des Daseins liegt in seiner Existenz) ( 9, p. 73/42). L'interprtation chrtienne de cette formulation de la ques-tion ralise, pour Heidegger, la pire mprise (p. 67), selon laquelle l'existence de l'homme est la ralisation de son essence d'origine divine, mais ce n'est pas ncessairement la moins lgitime, car elle reste antrieure la pense du renversement (das Denken der Kehre von Sein und Zeit zu Zeit und Sein, p. 68-69) 1 6 . L'interprtation sartrienne, quant elle, reste totalement intrieure la mtaphysique, en mconnaissant totalement le sens de la recherche d'tre et Temps, et en ouvrant la voie d'une apologtique de la culture moderne par l'obscurcissement dfinitif de la question de Yeksister. Pour ce qui concerne en revanche l'analyse de la position de Marx, Heidegger ne l'entreprendra pas avant la page 103, dans une direc-tion qui aura des consquences comme on le sait dans l'horizon des tudes marxistes en France des annes 1960. Elle rapproche en effet

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    de manire assez surprenante l'analyse de l'alination de l'homme de celle du dvalement du Dasein, dsormais perte du sjour de l'homme. De nombreuses tudes ont comment ce passage, et nous n'y reviendrons pas. Ce que dit ce rapprochement n'est autre chose que nommer l'origine de l'historicit comme exprience de la perte de l'accs l'tre. Et c'est partir mme de cette origine de l'histoire que le matrialisme choisi par Marx comme mthode d'analyse de l'alina-tion devient problmatique, dans la mesure o il est une Weltbild, et se meut pour Heidegger sur le sol de la mtaphysique. Malgr son absence d'enracinement dans un sol grec, le marxisme retrouve d'une part l'intuition d'une perte du sjour originel du penser dans la proximit de l'tre, et assume d'autre part intgralement les effets de cet oubli en faisant le pari de l'essence de la technique, comme libra-trice de l'homme et remde historique contre l'alination. Et cela provoque, visiblement dans ce passage, l'admiration de Heidegger. Mais entreprendre la critique de l'humanisme, interprt comme dploiement mtaphysique, suppose que l'on ouvre une perspective oppose, qui se situera bien dans une conception divergente de l'agir, laissant de ct l'action technique. Cette perspective se place explicitement contre l'humanisme (gegen den Humanismus) (p. 75). On a beaucoup crit sur I'antihumanisme qu'ouvrait la Lettre. La lecture qui n'en est pas la moins pertinente est celle qu'en fait Michel Foucault et qui lui permet de montrer que Kant explicite YAufklrung comme les Grecs pensaient Yethos : la fois manire de penser et de sentir, une manire aussi d'agir et de se conduire qui tout la fois marque une appartenance et se prsente comme une tche17. On peut comprendre que dans son effort de penser l'thique hors de l'humanisme, Foucault retrouve ncessairement la piste de ce que Heidegger nomme le faire (das Tun).

    Le faire et la question du mal Le dploiement de la mtaphysique correspond l'extension de

    l'emprise de la technique, que Marx avait pens affronter en en faisant l'instrument de la libration de l'homme par sa praxis. Mais Heidegger pense que cette dtermination se tient tout entire dans la sphre de la technique. Car Marx montre son insu une fidlit totale la philosophie, depuis Platon et Aristote, qui faisait dj de la pense une TXVP|, processus de rflexion au service du faire et du produire (Tun und Macheri) (p. 31). Ce que Heidegger va tenter est l'extraction de la pense de l'opposition theoria/ praxis. Il va provo-

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    quer un renversement capital, au terme duquel la praxis sera oppose au faire, qui ds lors pourra tre compris comme la pense originelle : C'est ainsi que la pense est un faire. Mais un faire qui surpasse d'emble toute praxis (p. 165). Il reste donc une voie de la pense hors de la dtermination technique d'une rflexion sur l'action, enten-due comme praxis, et cette voie, c'est la posie, dans la mesure o elle seule s'enquiert de l'essence mme de la parole. Et il y a un pote qui pense plus authentiquement, parce que sa posie est hors de l'humanisme (p. 49) et se tient dans la proximit de la pense grecque originelle : Hlderlin. Ce qu'une strophe de Mnmosyne permet d'clairer quelque peu : Au figuier est mon Achille moi mort (Am Feigenbaum ist mein Achilles mir gestorbeny9. Ce redouble-ment : mein/mir la fois dsigne la patrie dont Hlderlin est le fils (mein Achilles) et sa perte irrparable (mir gestorben). Comme le conclura Heidegger, la pense venir (knftige Denkeri) ne sera plus philosophie (p. 171), non pas que se ralise l'avnement hglien du savoir absolu, mais parce qu'elle devra, si elle veut encore faire, c'est--dire penser, chapper la mtaphysique. La caractrisation du faire, alors que toute rfrence l'agir doit tre vite, laisse en suspens malgr tout la question du prsent. Que signifie, selon Heidegger, la situation qui est la ntre d'un dploiement de l'essence de la technique, relativement la perte de l'accs l'tre, lorsqu'on prend l'action humaine en considration? Cette question n'est pas tudie dans la Lettre, et l'on sait que Heidegger y consacrera principalement le recueil de 1954 : Essais et con-frences20, dont les principaux textes ont eu le retentissement que l'on sait : La question de la technique, Science et mditation, Dpassement de la mtaphysique. Une piste cependant est ouverte, nous semble-t-il, partir des pages 156-157 : En mme temps que l'indemne, dans l'claircie de l'tre, apparat le malfaisant21. L'essence du malfaisant ne consiste pas dans la pure malice de l'agir humain, elle repose dans la malignit de la fureur.

    Le mal n'est pas imputable la subjectivit personnelle, coupable d'actions ou d'abstentions d'action intentionnellement mauvaises. La question est tout autre, selon Heidegger : elle est bien trangre la mtaphysique, donc l'thique comme discipline philosophique. Si la possibilit du mal n'est pas porte par le Dasein de l'homme (p. 161), c'est qu'elle est ouverte par l'essence de l'tre. Heidegger retrouve ici la thmatique finale de l'analyse de la conscience morale, dans tre et Temps. Le paragraphe 59 disait que la ngative, le refus de tel agir,

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    tel qu'il commandait en dfinitive tout choix, tait ce qui structurait l'action. Il est dit ici que le nantiser (Nichten) n'est pas une manifestation positive de la subjectivit qui se poserait par le dire-non. De la mme manire que dans tre et Temps, le nantiser creuse l'envers de l'accs l'tre, indpendamment d'un acte du sujet (p. 159). Il y a donc une radicalisation ici de l'analyse antrieure, sans que pour autant on ne puisse y lire de renversement; le texte dissipe l'ambigut de la ngative comme refus (Abweisung) et montre comment l'idalisme a mconnu le nantiser pour avoir pos l'tre comme prsence relle. Mais retirer le nantiser du sujet, dont il tait constitutif de l'essence, dans l'exprience cartsienne du doute radi-cal, pour en situer la provenance dans l'tre lui-mme, a pour effet de dchirer l'espace de la reprsentation dans laquelle le sujet constituait la ralit, et se donnait des normes et des lois pour organiser son agir conformment sa rflexion thorique. Le mal n'est pas un cart de la reprsentation, comme chez Descartes, ni un penchant pervers enracin en l'homme22, selon Kant, mais bien le dchanement de la fureur de l'agir lorsque le nantiser de l'tre n'est plus entendu, parce que l'tre lui-mme n'est plus accessible. L'ide d'une matrise de l'histoire par la raison, ou d'une rflexivit croissante de l'Esprit dpassant ce qui lui est contraire est dissipe. Le pouvoir de la subjectivit qui, se comprenant soi-mme, peut se reprsenter son agir pour le rgler et le normer, est ruin et raval au rang de fiction mtaphysique. Aussi le mal peut-il, selon Heidegger, prsenter son vritable visage : le combat entre le sauf et le mal, qui a lieu en l'tre, est une lutte entre la prsence qui se veut tout entire et dans une fureur sans bornes (volont de volont23, reprise mtaphysique du pouvoir-tre du Dasein), et la prsence qui s'enquiert d'abord de l'tre et mnage son accs : c'est seulement de l'tre lui-mme que peut venir l'assignation (zuweisung) de ces consignes qui deviendront pour l'homme normes et lois. (...) Le vpo n'est pas seulement la loi, mais plus originellement l'assignation cache dans le dcret de l'tre. Cette assignation seule permet d'enjoindre (zuverfgen) l'homme l'tre (p. 163). Dans ce texte ultrieur qu'est le Dpassement de la mtaphysique, Heidegger prcisera encore cette approche du mal, dans ce passage clbre : La loi cache de la terre conserve celle-ci dans la modration qui se contente de la naissance et de la mort de toute chose dans le cercle assign (zuweisen) du possible, auquel chacune se conforme et qu'aucune ne connat. (...) Le peuple des abeilles habite dans son possible. La volont seule, de tous cts s'in-

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  • Didier Moreau

    stallant dans la technique, secoue la terre, et l'engage dans les grandes fatigues, dans l'usure et les variations de l'artificiel (p. 113). Le projet d'une thique philosophique, parce qu'il est d'essence tech-nique, semble dfinitivement clos par Heidegger.

    Conclusion : qu'est-ce qu'une thique postmtaphysique? Un constat lmentaire permet de conclure que l'interdit

    heideggerien n'a pas mis fin l'entreprise de rflexion morale, ce dont il convient de se fliciter... Mais l n'tait pas le problme de la rception de la pense de Heidegger. Ce quoi elle nous a contraint est d'envisager des thiques autrement centres que sur la rflexivit d'un sujet matre de son agir et de ses reprsentations. cette obligation, trois types de rponses peuvent tre apports, qui sont des interprtations de ce qui fonde l'interdit chez Heidegger, c'est--dire des manires de le prendre en compte, plutt que de le contourner, comme le fait Hans Jonas24. Selon la premire, qui est celle de Gadamer, il est ncessaire d'oprer une rgression en de de la cristallisation mtaphysique de l'thique travers un retour vers Aristote. L'intrt de cette perspective est qu'elle s'appuie prcis-ment sur un texte de Heidegger qui prcde de peu tre et Temps. C'est ce retour vers Aristote qui nous parat le plus significatif de la prise en compte de l'interdit heideggerien. Dans son Autoprsentation25, Gadamer dclare qu'un moment dcisif de sa formation a t sa participation au sminaire de 1923, relatif la phronsis2*, auquel assistrent galement Hans Jonas et Hannah Arendt. Dans son expos Heidegger identifie en effet Dasein -dans-son-entiret et phronimos : nous nommons phronimos celui qui dlibre convenablement "relativement ce qui est profitable pour la bonne manire d'tre du Dasein comme tel en totalit". La dlibra-tion du Dasein concerne l'tre du Dasein lui-mme, c'est--dire le fait que soit mene une existence digne de ce nom.

    partir de cette identification, Heidegger va montrer que le but de la phronsis est de rendre l'action transparente elle-mme, en dvoilant ce qui y est latent. Nous sommes effectivement dans une perspective antrieure la scission thorie/pratique. Mais Heidegger va plus loin, anticipe tre et Temps, et disqualifie par avance un no-aristotlisme qui manquerait cette essence de la phronsis, en la confondant avec une dlibration rcupratrice qui, par induction d'une loi gnrale, viserait donner un cadre probable pour l'action

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  • Heidegger et la question de l'thique : la construction d'un interdit

    future, comme le fait le consquentialisme. L'enjeu vritable de la phronsis, au contraire, est bien la rsolution se lancer dans l'action pour la discuter mesure qu'elle s'accomplit, sans intuition, sans opinion, ni savoir pralables, de faon ce qu' chaque moment, l'action soit transparente elle-mme.

    Selon la seconde interprtation, l'interdit de l'thique n'est qu'une consquence de l'effacement d'une philosophie de la conscience. C'est la thse de Habermas27 et d'Apel. On peut comprendre alors toute l'dification de la Diskurs-Ethik, comme la mise jour des structures communicationnelles a priori du logos qui organisent l'intersubjectivit, ce qui permet de fonder philosophiquement la primaut de l'thique de la responsabilit sur l'thique de la conviction, in foro interno.

    Enfin, la troisime interprtation prendrait l'interdit heideggerien au sens littral. C'est ce qui nous semble tre la position de l'anti-thorisme reprsent par W. Mitchell28 en particulier, et qui dfend la thse que la thorie morale empche la vie morale elle-mme, dans la mesure o la rflexion ne peut qu'en entraver la libre construction29. Mais le problme de l'anti-thorisme reste celui, propre Nietzsche selon Heidegger, de renverser l'opposition thorie/pratique, donc la mtaphysique, pour, en dfinitive, rester sur son sol.

    On peut concevoir dsormais l'aporie dans laquelle la rflexion heideggerienne nous abandonne : l'thique est plus que jamais une exigence, parce que le combat est dans l'tre, que nous y participons au premier chef, mais que la condition premire qui nous permet d'y prendre part est d'tre totalement dmuni et expos. L'attente sera pour nous dsormais le mode fondamental de la vie thique : attente du retour d'un dieu, attente de l'advenue de l'autre pense, dit encore Heidegger30. Or, de mme que l'attente du Dasein face l'interpellation de la conscience morale tait tout la fois suspension du temps et ouverture du silence, l'attente qui nous serait ncessaire serait d'abord de savoir ne plus rien attendre d'une pense thorique, qu'elle soit anticipatrice ou reflexive, utopique ou nostalgique, qui puisse clairer notre agir : un individu n'est pas mis en mesure par la pense d'avoir sur le monde dans sa totalit une vue si pntrante qu'il puisse donner des indications pratiques sur ce qu'il faut faire. (...) la seule mesure qui vaille pour la pense vient de la chose elle-mme31. On ne saura jamais si Heidegger s'est person-nellement pos la question qu'il prte un tudiant, dans la Lettre :

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  • Didier Moreau

    Quand crirez-vous une thique (p. 139)? Mais cette question, il a inlassablement apport la mme rponse, mme, hlas, Paul Celan : Je ne peux pas vous aider32.

    Didier Moreau Institut universitaire de formation des matres, Nantes didier.moreau @ paysdelaloire.inf.fr

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    http://paysdelaloire.inf.fr

  • Heidegger et la question de l'thique : la construction d'un interdit

    I. M. Heidegger, Sein und Zeit, Tubingen, Max Niemeyer, 1984; tre et Temps, trad. F. Vezin, Paris, Gallimard, 1986.

    2 M. Heidegger, ber den Humanismus, Lettre sur l'humanisme, d. bilingue, trad. R. Munier, Paris, Aubier, 1964.

    3. Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard, 1966. 4. M. Heidegger, Introduction la mtaphysique, trad. G. Kahn, Paris, Gallimard,

    1967. 5. Nous n'ouvrirons pas ici la discussion qui porte sur la source nietzschenne de

    cette analyse. Cf. H. Birault, Heidegger et l'exprience de la pense, Paris, Gallimard, 1978, p. 619; G. Vattimo, Nietzsche interprte de Heidegger, in Heidegger, Questions ouvertes, Collge international de philosophie, Paris, 1988.

    6. Cf. Max Scheler; c'est le point de vue de Gadamer. 7. La traduction de F. Vezin ne relie pas erschliesst \'Erschlossenheit du

    Dasein, car nous n'entendons pas suffisamment l'ouvrir dans le dcouvrir. 8. C'est l'interprtation que nous faisons, pour notre compte, des thories morales du

    subjectivisme moral chez Taylor et Nagel. 9. Ci. infra. 10. Cf. Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social. I I . La traduction de Roger Munier, comme sa prsentation, n'ont pas facilit la rcep-

    tion de la Lettre sur l'humanisme. Mais personne n'a, aprs lui, voulu reprendre ce risque. Nous substituons l'cart de Munier, le repli, pour ne pas dire le flchissement.

    12. On remarquera que la traduction fait de eksiste une consquence de habite, ce que Heidegger ne dit en aucun cas.

    13. F. Schleiermacher, Des diffrentes mthodes du traduire, trad. A. Berman, Paris, Seuil, 1999.

    14. Annexion serait ici plus conforme l'essence de la romanitas selon Heidegger. 15. M. Heidegger, Die Begrndung des neuzeitlichen Weltbildes durch die Metaphysik,

    confrence du 9 juin 1938 Fribourg, reprise dans Die Zeit des Weltbildes (trad. W. Brokmeier, L'poque des conceptions du monde, in Heidegger, Chemins qui ne mnent nulle part, Paris, Gallimard, 1962).

    16. C'est dans une perspective explicitement onto-thologique, qu'il dclare dduire de la dmarche de Heidegger, que se situe Hans Jonas (Le principe responsabilit).

    17. M. Foucault, Qu'est-ce que les Lumires?, in Foucault, Dits et crits, tome 2, Paris, Gallimard, 2001.

    18. La traduction de das Tun comme le faire, reste relativement neutre quant la valeur thique du terme en allemand : conduite, agissement.

    19. F. Hlderiin, Mnemosyne, trad. Kza Han et Herbert Holl, Paris, Actes sud. 20. M. Heidegger, Essais et confrences, trad. A. Prau, Paris, Gallimard, 1958. 21. Roger Munier rpugne visiblement traduire das Bse par le mal, tout autant

    que der Heilen par le Sauf. 22. E. Kant, La religion dans les limites de la simple raison, in Kant, uvres

    philosophiques, tome 3, Paris, Gallimard, 1986, p. 46. 23. Cf. infra.

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  • 24. Hans Jonas, Le principe responsabilit, trad. J. Greisch, Paris, Cerf, 1993. 25. H. G. Gadamer, Autoprsentation, in Gadamer, La philosophie hermneutique,

    trad. J. Grondin, Paris, P.U.F., 1996. 26. M. Heidegger, Platon : Le Sophiste, trad. J.-F. Courtine et al., Paris, Gallimard,

    2001. 27. J. Habermas, Thorie de l'agir communicationnel, trad. J. L. Schlegel, Paris,

    Fayard, 1987. 28. W. T. J. Mitchell, Against Theory. Literary Studies and the New Pragmatism,

    Chicago, Chicago University Press, 1985. 29. Cf. S. Clarke et E. Simpson, Anti-Theory in Ethics and Moral Conservatism,

    New York, State University of New York, 1989. 30. M. Heidegger, interrog par Der Spiegel, Rponses et questions sur l'histoire et la

    politique, trad. J. Launay, Paris, Mercure de France, 1977. 31. Op. cit. p. 71. 32. Op. cit. p. 58.1986.

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