Julien Bonhomme - Les ancêtres et le disque dur-Visions d'iboga en Noir et Blanc

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Julien Bonhomme - Les ancêtres et le disque dur-Visions d'iboga en Noir et Blanc

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  • LES ANCTRES ET LE DISQUE DUR :VISIONS DIBOGA EN NOIR ET BLANC

    JULIEN BONHOMME 1

    Le 12 mars 2007, li b o g a est class au tableau des stupfiants par arrtdu ministre de la Sant en raison de ses proprits hallucinognes et desa grande toxicit . Cette dcision fait suite au dcs suspect dun jeunetoxicomane en juillet 2006, en Ardche, aprs que ce dernier eutconsomm une infusion di b o g a dans le cadre dune cure de dsintoxica-tion organise par une association qui propose galement des stages dedveloppement personnel. La Tabernanthe iboga est une plante arbustivedAfrique centrale traditionnellement utilise des fins visionnaires dans leB w i t i , un rite initiatique du Gabon. Depuis quelque temps dj, sa consom-mation se dveloppe sur le sol franais dans le cadre de divers stages oucures souvent directement inspirs du Bwiti. Reposant notamment sur lessupposes proprits anti-addictives de li b o g a, cet engouement a pris suf-fisamment dimportance dans les dernires annes pour attirer lattentionde lAgence franaise de scurit sanitaire des produits de sant, mais ausside la Mission interministrielle de vigilance et de lutte contre les drivessectaires. Linterdiction de li b o g a survient deux ans peine aprs celle del a y a h u a s c a (Banisteriopsis caapi), une liane hallucinogne utilise dansde nombreux chamanismes dAmazonie occidentale, mais aussi dans lecadre de cures pour toxicomanes. Linterdiction de ces deux hallucinognesvgtaux sinscrit dans la politique interventionniste des pouvoirs publicsconcernant les drogues et la consommation de produits psychotropes,les sectes et les nouveaux mouvements religieux, les thrapies alter-natives et lexercice illgal de la mdecine. Elle tmoigne galement encreux de lintrt dune frange de la population pour ces plantes psychoac-tives et pour les traditions religieuses dont elles dpendent.

    Quels sont alors les contextes et les conceptions dans lesquels sinscri-

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  • vent ces usages occidentaux de li b o g a ? Cet article tche dapporter desrponses cette question en esquissant une comparaison entre les usagesOccidentaux contemporains et les usages traditionnels dans le B w i t i 2. Ceregard comparatiste implique de sabstenir de tout jugement de valeur, etnotamment de ne pas penser les usages europens ou amricains comme undvoiement de la tradition rituelle authentique, une fausse monnaie spiri-tuelle : aussi agac puisse-t-il tre par certaines lucubrations New Age,lanthropologue se doit de considrer les uns et les autres comme des faitssocioculturels galement dignes dtre pris au srieux. Le comparatisme nesuppose en outre nul grand partage entre eux et nous , nulle ruptureradicale entre les initis africains et les consommateurs occidentaux. Il sagitmoins dopposer que darticuler les diffrents contextes dusage de li b o g a.Les usages occidentaux se construisent en effet dans un rapport, souventexplicite, aux usages initiatiques africains. Des rseaux transnationaux sesont ainsi progressivement constitus, rendant possible la circulation desacteurs, des substances, des conceptions et des usages entre lAfrique,lEurope et lAmrique. Mais le travail de mdiation de ces passeurs occi-dentaux ou africains naboutit pas une dissolution de la diffrence cultu-relle. Ces allers-retours supposent galement des oprations de traduction.O r, toute traduction est aussi une trahison. Ladaptation occidentale del i b o g a implique en effet toute une srie de rinterprtations, de dcalageset de malentendus productifs 3. Usages africains et occidentaux del i b o g a sont donc pris dans des jeux de transformation. Pour tudier le syn-crtisme chrtien luvre dans le Bwiti des Fang du Gabon, Andr Mary(1999) mobilise la notion d entre-deux culturel . Cet article propose unretournement symtrique de la perspective pour analyser les situationsdentre-deux culturel que supposent les usages occidentaux de li b o g a 4.

    De liboga libogane

    Cest le botaniste Henri Baillon qui identifie lespce Tabernantheiboga en 1884 partir dun chantillon rapport du Gabon. Son alcalodeprincipal, appel ibogane, est isol en 1901, ce qui ouvre la voie auxtudes biochimiques et pharmacologiques. Les travaux scientifiques sontrelancs en 1952 par la dcouverte que libogane possde une structurechimique homologue la srotonine, un important neurotransmetteurcrbral. Entre-temps, un mdicament base dextrait sec de racinesdiboga est apparu en 1939 sur le march franais sous le nom deLambarne, en hommage Albert Schweitzer et son hpital install

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  • Lambarn au Gabon. Il sagit dun stimulant neuromusculaire effaantla fatigue, indiqu en cas de dpression, asthnie, convalescence, maladiesinfectieuses, effort physique ou intellectuel anormal fournir par un sujetsain5 . Avant labandon de sa commercialisation la fin des annes 1960,les sportifs en feront grand usage, si bien que la prparation pharmaceu-tique se retrouve classe parmi les produits dopants.

    Cest dans ce contexte que survient un vnement dcisif qui trans-forme liboga en un objet chaud circulant dans diffrents rseaux etdonnant matire controverses. En 1962, lun de ses amis chimiste offrede libogane Howard Lotsof, un jeune hronomane amricain. Avidedexpriences, il essaie cette nouvelle drogue. Aprs un long trip , il serveille en pleine forme, nprouvant plus aucune envie de prendre delhrone. Dconcert, il teste libogane auprs dautres toxicomanes :cinq des sept sujets de lexprience auraient abandonn pendant au moinssix mois leur consommation de drogues, sans ressentir les symptmeshabituels du manque. Lotsof devient alors un porte-parole convaincu delibogane, sacharnant confirmer et promouvoir ses proprits anti-addictives. Pendant son exprience, il aurait mme entendu une voix luiannonant sa vocation : Tu feras connatre libogane au monde entierafin de le dlivrer (Beal & de Rienzo, 1997 : 26). Liboga fait ainsi sonentre dans le champ des drogues, mais pas selon la manire laquelle onaurait pu sattendre : liboga serait une drogue antidrogue. Selon ses par-tisans, liboga aurait en effet le pouvoir dinterrompre la dpendance diverses substances addictives (opiacs, cocane, amphtamines, alcool,nicotine). Ce serait en outre un vritable interrupteur de laddiction,contrairement aux drogues de substitution 6.

    Lotsof sait que, pour russir dans son entreprise, il doit faire appel auxscientifiques. Il sadresse ainsi au National Institute on Drug Abuse(NIDA) et plusieurs laboratoires pharmaceutiques, qui restent sceptiquesface ce projet trop proche des expriences sur le LSD du mouvement psy-chdlique. La mfiance est dautant plus vive que libogane est entre-temps devenue interdite aux tats-Unis ( la suite du LSD) et classe parmiles drogues par lOMS (en 1967-1968). Lotsof parvient tout de mme convaincre des scientifiques (pharmacologues, mdecins, psychiatres) detravailler sur la molcule. Conscient des enjeux financiers, il dpose auxtats-Unis, entre 1985 et 1992, cinq brevets sur lutilisation thrapeutiquede libogane pour soigner diverses formes daddiction7. En 1986, il cregalement une socit, NDA International, c h a rge de la commercialisa-tion dune spcialit pharmaceutique compose de glules de chlorhydratedibogane, appele Endabuse. En 1987, il parvient runir Paris le pre-

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  • mier symposium international sur libogane, rassemblant des scientifiquesde diverses disciplines, dont un ethnologue franais qui travaille sur leBwiti au Gabon. La mme anne, il effectue un voyage au Gabon o il rus-sit rencontrer le prsident Omar Bongo et son conseiller scientifique,Jean-Nol Gassita, pharmacologue-pharmacien et fervent avocat del i b o g a. Omar Bongo lui aurait alors offert 40 kg de racines di b o g acomme cadeau du Gabon lAmrique et au monde , avant de classerla plante au patrimoine national de son pays et de linterdire lexportation.

    Les laboratoires refusent toutefois de sengager dans le projet de Lotsoftant que la dmarche scientifique suivre pour tout mdicament naura past respecte : avant tout essai clinique, il faut procder des exprimenta-tions sur modle animal. partir de 1989, des rats servent ainsi tudier lese ffets biochimiques de libogane sur les rcepteurs crbraux impliqusdans le syndrome de la dpendance toxicomaniaque. Selon les deux princi-pales thories en concurrence, libogane interromprait laddiction en dtrui-sant des cellules dans une zone du cervelet contrlant les comportementscompulsifs (son pouvoir thrapeutique serait donc li sa toxicit) ou bienen bloquant la capacit des drogues stimuler la dcharge dopaminerg i q u edans le cerveau. Mais les scientifiques restent extrmement mfiants enversle pouvoir hallucinogne de la molcule, ne prenant pas en compte dansleurs tudes le rle des visions, qui nest dailleurs tout simplement pas tes-table partir du modle animal. Ils laborent mme un alcalode de synthsedriv de libogane mais ne possdant aucun effet hallucinogne. La coali-tion entre les scientifiques spcialistes de lexprimentation animale et lesanciens toxicomanes promoteurs de libogane est donc structurellementbancale. Les uns sintressent aux effets biochimiques de la substance, alorsque les autres insistent sur les effets psychologiques de la vision. Cette oppo-sition reproduit une hsitation propre la culture occidentale dans ses faonsde considrer les produits psychotropes, hsitation qui recoupe la partitionconvenue entre corps et psychisme depuis lavnement du naturalismemoderne et qui se traduit dans le champ de la toxicomanie par la distinctionentre dpendance physique et dpendance psychologique (Pignarre, 1999).Les recherches sous la houlette du NIDA sont finalement abandonnes en1995, pour des raisons la fois scientifiques, idologiques et financires.

    Les recher