Kotarbinski L'Éristique — Cas Particulier de La Théorie de La LutteB

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    12-Jan-2016

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une analyse de l'ristique comme lutte

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  • L'ERISTIQUE CAS PARTICULIER DE L A T I-I t O R I E

    DE LA LUTTE

    THADEE KOTARB1NSKI

    Nous nous proposons d'envisager i c i l a controverse c omme uneforme part iculire de lut te et d'en tudier la technique de ce pointde vue. Par lutte, on entend ic i un ensemble d'activits de dif frentssujets (dans u n cas part iculier de deux sujets) tendant des butsincompatibles, qu i en ont conscience et qui s'efforcent de se gnermutuellement dans leurs efforts. La controverse est un change d'opi-nions entre personnes (le cas chant deux personnes), dont chacunetend prouver l a justesse de sa thse, laquelle es t incompat ibleavec celle d'aut rui. Tou t en tant une sorte d'change d'opinions,la controverse, conue de cette faon, est dans une certaine mesure,une conversation; d'aut re part , compte tenu de l' incompat ibilit desbuts des participants, elle appart ient la not ion gnrale de la lutte.Nous n'avons pas l' intent ion d'envisager la controverse sous le pre-mier aspect, mais sous le second, c.--d. en tant que lut te et non entant que conversation. I l est indispensable de rappeler que nous con-sidrons ic i la lut te dans toute sa gnralit, ne rduisant pas l'ten-due de cette not ion celle de combat armes la main ou de conf lit caractre d'host ilit. La df init ion susmentionne embrasse aussi l aconcurrence commerc iale, les compt it ions sportives, les jeux c or-porels, intellectuels, etc.

    La technique des lut tes milit aires a t dveloppe d u point devue prat ique et thorique par des militaires ; l'ceuvre de ClausevitzDer Krieg en est un exemple, et quant it d'autres ouvrages v isant. suivre le ry thme des volut ions dans cet art drivant des vicissi-tudes des sciences fondamentales et de toutes les sciences de l ' in-gnieur. L'ris t ique, c.--d. l ' a r t de l a controverse, q u i a pr is sonlan dj au temps des sophistes grecs, a t rouv son expression sys-tmatique dans les oeuvres d'Aris tote et ensuite, d'une aut re faondans l'ceuvre de Maximos traitant Des objections invincibles. De toutefaon, c'est probablement t out rcemment, peut-tre dans ce sicle,que s'est veill l' intrt pour des questions qui embrassent ces deuxdomaines et bien d'autres, savoir pour des questions de la thoriegnrale de la lutte, la not ion de lut te entendue dans toute sa gn-ralit comme nous l'avons di t prcdemment. I l suf f it que nous c i-tions u n ouvrage de Lasker, novateur sous cet gard, int i t ul DerKampt (New York, 1907), et parmi les oeuvres les plus rcentes, celle

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  • d'Anatol Rapoport Fights, Games and Debates (Ann Arbor, 1961).J'ai essay de brosser un croquis d'une t el le tude dans u n c ritportant le t it re Sur les problmes de la thorie gnrale de la lut te(Varsovie, 1938). Dans l'tude actuelle i l s 'agira de prouver que lesrecommandations connues de l'ris t ique n e sont que l'applicat iondes recommandations de la technique gnrale de la lut te ce genrepart iculier qu'est l 'art de la controverse.

    Prenons, pou r commencer, l a direc t ive d e surprendre. E n quo iconsiste-t-elle, entendue dans toute sa gnralit ? El le consiste, pa-rait-il, l a prise d'une at t itude dsavantageuse et surprenante l afois pour l'adversaire. I l va de soi que les rgles du jeu sont vala-bles aussi bien s ur le champ de bataille, que dans l'escrime, l abourse, au bridge ou enf in dans une controverse ent re l'accusateuret l'avocat devant un t ribunal. Dans ce cas-la, nous appliquons l anotion de la thorie gnrale de la lut te au domaine de la contro-verse.

    Et la not ion de menace ? 11 en est de mme. Elle revt une forme demenace d'un coup physique s i le combat se droule les armes lamain, soit une f orme de chantage, c.--d. d'extorsion, s i p. ex. quel-qu'un rclame une ranon et en cas de refus menace de rvler unscandale; une forme d- c h e c a l a r e i n e , q u a nd o n c r e o s t e ns i b l em e n t

    sur l'chiquier une s ituat ion telle que, faute de jouer un coup d-fensif, le joueur perd une f igure de grande valeur. Une des formesde menace se prsente lorsque, au cours d'une dispute, on fait com-prendre a l'adversaire qu'en cas d'une argumentat ion dtermine onaura recours a u rappel d'vnements dont l'actualisat ion pourrai tporter prjudice la preuve de sa thse. La menace dans une con-troverse est donc un cas part iculier de la technique gnrale de lalutte; l a not ion peut en tre df inie c omme suit : c'est manifester al'adversaire o u c rer e t manifester l a poss ibilit de se comporterd'une manire dfavorable pour le but adverse au cas on i l se com-porterait d'une faon dtermine, indsirable pour l'autre.

    On pourrait dployer un argument parei l au sujet de l a chargede faire l a preuve, appele onus probandi. C'est une not ion part i-culirement importante dans la technique de la controverse. Bien desfois perd sa cause, soit au t ribunal, soit dans une dispute, la part iequi, af in de faire entendre sa raison, doit faire des efforts pour ren-verser l a thse des adversaires, t andis que ces derniers n 'ont pasbesoin de le faire: leur thse subsistera mme quand ses adhrentsse contentent de dmont rer l' insuff isance d u bien fond des argu-ments de ceux qu i veulent renverser leurs raisons ou b ien mmequand i l s n e s e donnent pas l a pe ine de di re quelque chose

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  • au cas o les adversaires se mont reraient incapables de le faire. I lest important de savoir charger l'adversaire de faire la preuve. Est-cebien quelque chose de part iculier la controverse ? ne serait-ce pasplutt un postulat important pour rat ionaliser les mthodes de toutelutte ? Une part ie veut bien se placer ds le premier instant dans laposition de celui qu i seul t ient l 'objet d u conf lit , donc dans uneposition plus favorable pour arriver son but en comparaison avecla posit ion de la part ie oppose. Cette dernire doit prendre cet objetsi elle veut le possder. Si, quant nous, i l nous suff it d'une dfen-se, eux, i ls ont besoin d'une attaque; en gnral i l est plus ais dedfendre que d'attaquer, cela rc lame moins de dpense de force.Dans la concurrence pour acqurir des dbouchs, i l est souhaitabled'allcher temps des preneurs pour ses marchandises. S i l a mar-chandise pla t au client, notre s ituat ion sera plus favorable que celled'une maison concurrente. Ay ant allcher le mme client, elle severra dvance. Du f ait mme de l' inert ie, pour ne pas parler ducalcul de dpense de forces, la marchandise place la premire con-t inuera bnf ic ier d ' un coulement d j acquis, t andis que l amaison concurrente dev rait f a i re des dmarches p o u r f a i re s up-planter la marchandise du concurrent par la sienne. Que de publi-cit, de facilits, de paiement et de t ransport sont ncessaires.

    Il v a sans dire que la direct ive recommandant de charger l'adver-saire de la preuve constitue un cas part iculier d'une direct ive plusgnrale de la thorie de la lutte. Elle revt dans diffrents domainesdiffrentes f ormes verbales, mais l ' enjeu est partout l e mme. L esujet A tend ce que l'objet S soit pourv u dans le laps de tempsT d'une qualit P, le sujet B tend ce que l'objet S soit dpourvuen ce temps de cette qualit P. Le sujet A tche donc d'at t ribuer

    l'objet S, avant d'ent rer dans la lut te, une telle qualit K que lapossession de la qualit P au cours du temps T soit garant ie par ledroulement des transformations spontanes du sujet S, sans rc la-mer une intervent ion de la part de A, le cas chant, par le drou-lement dtermin d la persvrance reposant sur l' inert ie (K=P).Dans une telle s ituat ion B devra dpenser de l'nergie sous telle outelle aut re f orme (ef fort d'ingniosit, ef f ort physique, t rav ail d ' unappareil, activits financires, etc.) pour que l'objet S ne soit pas pour-vu de la qualit P dans le laps de temps T. Du point de vue du sujet Ac'est une perspective idale. Dans l a prat ique i l est dif f ic i le d'as -surer le droulement spontan des transformations de notre S, ce quiserait le plus dsirable, bien sr. D'habitude i l f aut veiller sur ra f -faire, intervenir dans le droulement des transformat ions spontaneset avant tout parer les coups de l'adversaire, c.--d. se dfendre ef -

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  • fectivement tandis que la part ie oppose doit se charger d'attaquer.S'il est vident que charger la part ie oppose de faire la preuve n'estrien d'autre qu'une applicat ion de la direct ive gnrale de la tho-rie de la lut te, de la direc t ion de s'organiser de sorte qu'on puissese contenter de v ei l ler dfendre Paf faire, e n laissant l 'adver-saire l ' init iat ive de l'at taque, s ' i l e n est ains i, i l serait intressantd'envisager l'essentiel de l'at taque et c elui d e l a dfense e n t antque not ions de la thorie gnrale de la lut te, de mme que de serendre compte de la f orme qu'elles revtent dans le domaine de lathorie de l a controverse. Donc pa r at taque nous entendons uneactivit ayant pour but de provoquer un changement dsirable pourcelui qu i agit et inds irable pour l'adversaire; l a dfense consiste,en revanche, agir de sorte qu'on puisse supprimer l'ef fet de l 'at -taque. Dans le domaine de la controverse l'at taque revt une formede mot ivat ion dirige vers l'annulaf ion de la thse de l'adversaire; ladfense, une forme de rsistance cette mot ivat ion. Les Grecs eurentune dnominat ion spciale pour dterminer cette fonct ion dans unecontroverse, savoir nryzo.

    Envisageons le sujet considr sous un aut re aspect. Les voix quise font entendre dans les pages des manuels de l 'art milit aire, f ontl'loge de l' init iat ive de combat. I l y a beaucoup de raisons qui plai-dent en f av eur d e l ' init iat iv e de modif icat ions dans l a s ituat ionrciproque des combattants avant que ne le fasse l'adversaire. Deprime abord, une t el le recommandat ion semble t re incompat ibleavec la supriorit, af f irme ci-dessus, de l a dfense s ur l'at taque.Nous avons dtermin l'at taque comme modif icat ion du status quo;en faisant l'loge de l' init iat ive, i l en rsulte que nous faisons l'logede l'attaque. Toutefois on peut donner ic i deux rpliques: t out d'a-bord, mme s'il en tait ainsi, i l n'y aurait rien d'trange. Des recom-mandations connues concernant la lut te en gnral, sont des recom-mandations assez lastiques, elles portent s ur des circonstances va-riables, elles supposent de nombreuses restrictions ains i que des ex-ceptions. De telles recommandations peuvent, en consquence, co&is -ter mme si elles conseillent d'entreprendre des actions incompatiblesen principe. Nous ne tenons pas dans cette considration enseignerun systme cohrent de principes de la lut te en gnral; not re des-sein n'est r ien qu'une preuve illus t re pa r des exemples concretsque beaucoup de directives d'apparence spcif ique de controverse nesont qu'une ritrat ion de ces direct ives gnrales de l a lut t e ap-plique la controverse. Deuximement, en ce cas-l i l s'avre s im-plement qu'aucune oppos it ion de recommandat ion n'est e n jeu. I lest plus ais de s 'arranger pour que la dfense suff ise et que l'at -

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  • taque soit superflue, mais si pour chacune des deux part ies procderune attaque se prsente comme une possibilit la plus avantageuse,

    c'est alors que la possibilit de donner le mot d'ordre l' init iat iveentre en jeu. Et de nouveau, ceci est valable pour diffrents domainesde lutte. Nous nous en sommes convaincus, t out en examinant c i-dessus la recommandat ion de charger l'adversaire de faire la preuve.A cette f in, i l est souhaitable de le dvancer dans l a prise d'unebonne posit ion. Nous nous expliquons: devancer, c.--d. int roduireune modif icat ion dtermine avant qu' i l puisse int roduire une modi-f ication d'aprs son propre choix. I l est bien facile d' illus t rer encorela rgle d'ant ic ipat ion en question. Dans l e cas d'enchres, gagnecelui q u i s'est dclar l e premier of f r i r une somme dtermine.Un aut re enchrisseur, pour obtenir, dev rait of f r i r une somme plusleve. De mme dans les controverses, on doi t prendre l' init iat ivesoit par tablissement avant l'adversaire de l ' ordre d u jour, s i l acontroverse est rgle par quelque prsidence, soit en prenant la pa-role le premier au dbut de la discussion. On a alors la chance devoir la controverse s'axer sur le sujet qui nous est connu, tandis quel'argumentat ion de la part ie oppose devra s'accorder avec le pointde vue que nous avons dvelopp, et avec le systme de not ions quenous avons mis en jeu.

    Ici se manifeste la relat iv it des conseils d'agonist ique (qu' i l noussoit permis d'invoquer ce mot grec pour baptiser la connaissance desrgles gnrales de l a lut te), par consquent l a relat iv it des con-seils d'rist ique, art de la controverse. Ne serait-ce pas plus raison-nable parfois de prendre la parole vers la f in de la discussion bienque, comme nous l'avons remarqu, existent aussi autant de raisonsvalables pour parler en f in de discussion que de prendre la paroleau dbut mme ? Tout dpend des circonstances. Quand on a af faireavec un adversaire actif , qu i a la langue dlie et t rouve aismentdes arguments pert inents contre les objections imputes, en ce cas i lest plus raisonnable de met t re ses object ions s ur l e tapis lorsquel'adversaire n'aura plus l'occasion de les combattre. C'est justementle priv ilge du dernier orateur. Est-ce bien le cas de la controverseseulement ? Point du tout. Examinons la situat ion et la tactique d'unpetit groupe parlementaire qui ne peut rsoudre des problmes d ufait d'av oir sa disposit ion la majorit des voix, qu i pourtant peutrussir rsoudre plus d'une quest ion quand i l sera mme dejouer un rle de balancier, c omme l ' on dit . Ses membres attendentle moment o d'autres fractions auront dpos leurs dclarations et,si leurs v oix contrebalancent celles de leurs adversaires, c'est alorsque not re groupe dcidera avec sa majorit, d'adopter ou bien de

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  • rejeter le projet de loi qu'on a soumis au vote. S'ils tmoignaient leurssympathies plus tt, cela pourrait avoir une inf luence ngat ive s urles prfrences dclares par d'autres et inf luencer le rsultat du voted'une faon tout f ait dif frente. I l se passe souvent au cours descomptitions sport ives qu'arrive a u but en premier l ieu c elui q u ia conserv sa pleine v igueur et a devanc ses r iv aux parce qu' i l admarr vers l a f i n de la course. I l est avantageux pour le solistede se prsenter le dernier au concours des virtuoses, car une bonneexcution fait toujours impression sur les membres du jury et i l peutarriver qu' ils mettent alors un jugement dist inguant celui qui les aimpressionns en dernier lieu. I l va sans d i re que, compte tenu detoutes les divergences existant entre l'atmosphre lgr...

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