La causalité aristotélicienne et la structure de pensée scotiste

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  • La causalit6 aristot6licienne et la structure de pens6e scotiste

    Andrt de MURALT*

    RtsumC Cette ttude prksente en quelque sorte le bilan des recherches de Iauteur, et en explicite le

    principe dintelligibilite. Les themes abordts sont aussi divers que les dimensions de la philoso- phie elle-m le principe en est lanalyse des structures de penste, cest-a-dire une methode permettant de dtgager Iintelligibilitt des choses qui se prksentent A Iexpkrience humaine, en en ordonnant les tl6ments empiriques. Or, cest la philosophie qui r6vele Iintelligibilit6 des choses. L a mtthode danalyse des structures de penste permet donc de comprendre aussi bien la diversitt des choses que la sptcificitt des doctrines, en ordonnant les premieres A leurs causes premieres et les secondes en un systeme intelligible, dont les BIBments, les doctrines specifiques, se rtpondent les unes aux autres et sordonnent une structure dintelligibilitt premiere, partici- pke par chacune et indissociable du systeme quelle constitue avec toutes.

    Le projet est ambitieux; le principe en est dune extreme simplicitt. I1 reside dans le fait em- piriquement incontestable des questions premieres de lintellect humain, auxquelles repondent la pluralitt des causes. Lanalyse des structures de penste est donc une m6thode dinduction causale, qui prend un tour spkcifique selon Iordre quelle institue entre les causes: causalit6 re- ciproque de causes totales, ou causalit6 concourante non rtciproque de causes partielles. Le premier ordre determine la structure de pensCe aristottlicienne; le second, la structure de pen- ske scotiste. Le passage de Iun A Iautre est la rkvolution doctrinale la plus importante que 1Oc- cident ait vkcue, la seule vtritable a proprement parler, puisquelle commande le courant domi- nant de la philosophie occidentale jusquh nos jours. On sen rend bien compte en suivant les implications de la structure de penste scotiste dans les cas examines ici: composition de la sub- stance, intellection, volition, relation de la toute-puissance divine et de la puissance active crt6e.

    Les lignes qui suivent rksument en quelque sorte les recherches que jai menkes jusquici et prksentent le principe danalyse qui fonde leur comprk- hension. Fernand Brunner en suivit le dkveloppement dks le dkbut de notre amitik il y a quarante ans avec une sympathie perspicace et vigilante. Lorsque par conskquent la revue Diulecticu me demanda de contribuer a un numkro dhommage a sa mkmoire, cest avec joie que jai choisi un thkme qui prolon- g&t nos discussions et tkmoigniit de lestime et de la reconnaissance due son ceuvre philosophique.

    * Professeur de philosophie m6di6vale A IUniversit6 de Geneve

    Dialectica Vol. 47, No 2-3 (1993)

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    Mes recherches ont port6 dabord sur le criticisme kantien, comme il se doit dans notre pays, puis sur la phCnomCnologie husserlienne. Celle-ci attira mon attention sur la notion dintentionnalitk, et par conskquent sur la noCti- que mCdiCvale, particulibrement sur 1 intentio thomiste et la repruesentutio scotiste. Saint Thomas dAquin et Jean Duns Scot ne cessant de se rkfkrer h Aristote, et chacun prktendant a une interprktation correcte de cet auteur, cest le champ universe1 du savoir philosophique tel que le dkcrit le quelle constitue avec les autres.

    Cest 18 en effet lune des voies par laquelle lintelligence humaine peut pretendre atteindre philosophiquement le vrai: lanalyse des structures de penske intellige la chose en mCme temps quelle comprend organiquement les doctrines dans leur multiplicitk et leur unit6 propres. Nous ne sommes sans doute pas capables dintelliger le vrai dans une intuition immCdiate et soli- taire; le mieux qui puisse nous arriver est de saisir, dans la proportion et lana- logie, lordre quentretiennent les structures de pensCe entre elles et par rap- port B la premibre dentre elles, dans la communautk concr2te des penseurs de lhistoire. Si lanalyse des structures de penske est exacte, la comprChension de leur unit6 entre elles et selon leur ordre B la premibre dentre elles ne court le risque ni de mkconnaitre leur multiplicitC ni dattenter B leur spkcificitk ni de stkriliser leur fkconditk possible. Et laspiration du philosophe atteindre le vrai peut lkgitimement prktendre rester honnCte, cest-&dire Cviter lillu- sion et la passion, IidCologie et la mauvaise foi.

    I1 ny a dans un tel propos ni syncrktisme ni rkductionnisme. Car, sil est possible den rester au premier moment de lanalyse, cest-&-dire de ne pas ex- pliciter formellement le rapport B la structure dintelligibilitk premibre, il nest pas lCgitime en revanche de considCrer la multiplicitk des structures de pensCe

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    du seul point de vue de la premibre dentre elles. Le comparatisme procbde de la premibre manibre. La synthbse quil opbre nest pas exempte de quelques confusion ni ne protbge de tout syncrktisme, puisquelle demeure engagCe dans la multiplicitC des structures comparkes. La deuxibme attitude entraine inkvitablement une tentative de rkduction que lon peut juste titre qualifier de dogmatique, dans la mesure oii elle pose la structure premiere a priori, sans aucune justification inductive. Or il ny a aucune raison pour dCcrCter a priori que 1Aristote historique prksente la structure de penske premibre a laquelle il est fait allusion ici. Car il est probable que cette structure na jamais ktk expli- citke parfaitement B ce jour, ni par Aristote ni par lkcole thomiste, ni par au- cun philosophe ou interprbte. Cest lanalyse des structures de pensee, menCe dans la plknitude de ses deux dimensions, qui peut permettre comparative- ment et inductivement de la dkgager. I1 est pourtant raisonnable de penser qu Aristote en a indiquk les linkaments principaux, particulibrement par son induction de la notion de causalitC. Notion si fkconde chez lui quelle permet en effet dentrevoir de manibre exemplaire ce que peut Ctre une structure de penske originaire et premibre, rkgissant in recto la penske aristotklicienne elle- m6me et in obliquo le des doctrines qui sy opposent, tout en ne pouvant kviter den participer.

    Tel est le thbme de la presente ktude. Aprbs avoir bribvement expos6 la fonction structurelle quexerce la notion de causalit6 dans lceuvre dAristote, elle montrera comment linterprktation scotiste et occamienne de cette notion dktermine une structure de pensCe qui na pas fini de rbgner de nos jours. Et si ce propos nest pas illusoire, il appardtra que lentreprise qui consiste a satta- cher a Aristote ne devra pas tant ktablir ce quila dit que ce quil a voulu dire, cest-&-dire, selon ce qui a CtC Cvoquk ici des struc- tures de penske, concevoir la philosophie elle-mCme dans sa multiplicitC et son unite propres.

    D Yristote a Scot et Occam

    Les causes pour Aristote sont ces principes du rkel qui rkpondent aux in- terrogations premibres, cest-&-dire aux questions simples et irrkductibles, que peut poser toute intelligence humaine dans son exercice le plus commun. Pour rkpondre adkquatement a linterrogation qui sadresse B elles, elles doi- vent Ctre premibres et par soi, non pas dkrivkes et par accident. En ce sens, elles sont totales en leur ordre, mais non suffisantes. Elles concourent deux B deux comme causes rkciproques de la causalit6 en acte lune de lautre. Cette rkciprocitk causale engendre un effet un et le mCme, qui est leur causalit6 en acte et qui constitue soit 1unitC par soi de la substance, soit lunitC par soi de

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    lacte du mouvant et de lacte du mQ, par exemple 1unitC par soi de lobjet connu ou dCsirC en acte et du sujet connaissant ou dCsirant en acte. - On de- vine dCja par ces exemples lampleur de la fonction structurelle de la notion de causalitC. - Les causes Ctant dCterminCment multiples, elles peuvent sexercer par soi dans leur multiplicitk a lCgard du mCme effet, et leur combinaison par soi varier selon un ordre dCterminC. On peut ainsi considkrer comme causes rCciproques et totales lune de la causalit6 de lautre non seulement la matibre et la forme, non seulement lefficient et la fin, ces deux dernibres Ctant seules expresskment dCnommCes rkciproques dans le cClbbre texte des Physiques, mais encore la matibre et lefficient, la forme et la fin. Cette doctrine implique, . comme son anahgon logico-critique, la notion de lanalogie, cest-a-dire de luniversalitk logique dune mCme notion selon la proportion de ses modes et, comme son analogue mktaphysique, la distinction de ce qui est en tant que substance et quidditC davec ce qui est en tant qu acte et exercice.

    LinterprCtation de la notion de causalit6 par la philosophie de Scot et Oc- cam donne la contre-Cpreuve exacte et quasiment terme a terme de cette brbve dkfinition. La philosophie de Scot et dOccam nopbre en effet rien de moins quune rCvolution totale de la position aristotClicienne. On sait Cvidem- ment que Scot et Occam ne sont pas aristotCliciens, et lon peut citer nombre de thbmes doctrinaux sur lesquels ils sopposent a Aristote (la distinction for- melle de Scot, le et le wolontarisrne>> #Occam par exemple). Mais ce ne sont la que des mises en Quvre dune rkvolution structurelle beau- coup plus radicale et plus simple, qui renverse la notion aristotklicienne de la causalite au profit de la notion universelle et univoque du concours non rkci- proque de causes partielles, et qui rend la position aristotClicienne B la fois inintelligible et inutile a toute la philosophie ultCrieure. Or cette rCvolution passa inaperpe aux yeux mCme de ceux qui IopCrbrent. Scot savait que sa distinction formelle nktait pas la distinction de raison dAristote ou de Saint Thomas, Occam savait quil nCtait pas aristotelicien en dCfendant la notion dune intellection absolue de toute causalit6 objective. Mais lun et l