Le rôle de la matière dans la théorie aristotélicienne du devenir

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  • LE RLE DE LA MATIRE DANS LA THORIE ARISTOTLICIENNEDU DEVENIR

    Annick Jaulin

    P.U.F. | Revue de mtaphysique et de morale

    2003/1 - n 37pages 23 32

    ISSN 0035-1571

    Article disponible en ligne l'adresse:--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    http://www.cairn.info/revue-de-metaphysique-et-de-morale-2003-1-page-23.htm--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Pour citer cet article :--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Jaulin Annick, Le rle de la matire dans la thorie aristotlicienne du devenir , Revue de mtaphysique et de morale, 2003/1 n 37, p. 23-32. DOI : 10.3917/rmm.031.0023--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

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    RSUM. Lintroduction par Aristote de la matire dans la thorie des contrairesest une correction des modles du devenir proposs par ses prdcesseurs : il est dsor-mais possible de penser ensemble devenir et ordre. La matire rcuse le dilemme deltre et du non-tre qui rendait impossible toute thorie de la gnration. Cette intro-duction de la matire commande, lintrieur de la pense dAristote, la distinctionentre deux sortes de dynamis, et la distinction corrlative de deux sortes de moteurs :les moteurs mus et immobiles. La matire est ainsi autant cause dordre que de contin-gence.

    ABSTRACT. The introduction of matter into the theory of contraries by Aristotleputs right earlier versions of kinsis suggested by his predecessors : thinking kinsisand order together is henceforth possible. Matter resolves the dilemma of being ornot-being which was making any theory of generation impossible. That introduction ofmatter commands, in Aristotles thinking, the distinction between two sorts of dynamisand the correlative distinction between two sorts of movers : the moved movers and theunchanging ones. Matter is thus as much cause of order as of contingency.

    Les analyses aristotliciennes relatives la matire ne peuvent laisser indif-frent quiconque sintresse aux modles du devenir dans lAntiquit, car cestune affirmation constante chez Aristote que lintroduction de la matire constituele point par o passe son apport fondamental la correction des thories ant-rieures du devenir. Avec Aristote, la matire nest plus seulement la cause plusou moins indsirable du devenir ce rhume quil faudrait soigner et interrom-pre , elle devient un principe et un principe dordre sans lequel le devenir nepeut pas trouver sa thorie : loin que la matire soppose lordre, elle permet,au contraire, de le penser. Par cette position de la matire en principe, Aristoteprtend corriger lensemble des thories antrieures du devenir (la platoniciennecomme celles des physiologues), quelles que soient leurs diffrences par ailleurs,

    1. On traite ici seulement de cet aspect prcis et limit de la matire chez Aristote, car letraitement gnral de ce thme quivaudrait un expos de lensemble de la pense aristotlicienne ;il a, de plus, suscit dans les annes rcentes un grand nombre dtudes et de dbats dans lespublications de langue anglaise. Pour une plus ample information, voir M. L. GILL, Aristotle onSubstance : The Paradox of Unity, Princeton, 1989.

    Revue de Mtaphysique et de Morale, No 1/2003

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    runies sous une commune qualification de thories des contraires, car unethorie des contraires sans la matire ne donne quun modle incohrent dudevenir. Le propos se limitera donc ici dcrire les caractres de la matire parlesquels est rendue possible et justifie la thorie aristotlicienne du devenir.

    LA NCESSIT DE LA MATIRE

    Que la matire doive ncessairement tre pose comme un principe est laconsquence affirme sans ambigut en deux passages qui exposent clairementla prise en considration des thories antrieures relatives aux principes (Phy-sique, I, 5 et 7 ; Mtaphysique, 1075a 27) :

    En tout cas, tous prennent pour principes les contraires pavnte" dh; tajnantiva ajrca;"poiou'sin [Phys., 188a 19].Tous, en effet, produisent toutes choses partir des contraires pavnte" ga;r ejxejnantivwn poiou'si pavnta [Mta., 1075a 28].

    Et cela nest pas sans raison (eulogs), car les principes ne doivent treforms ni les uns des autres ni dautres choses ; et cest des principes que toutdoit tre form ; or ce sont l des proprits des premiers contraires : premiers,ils ne sont pas forms dautre chose ; contraires, ils ne sont pas forms les unsdes autres (Phys., 188a 27-30). Les premiers contraires peuvent donc prtendreau titre de principes, et cette prtention est, de plus, conforme la rationalitdes changements et des transformations : le blanc ne vient pas de nimportequel non-blanc mais du noir, et il en va de mme pour le lettr qui vient delillettr (188a 31-b8). Ainsi, quelle que soit la diffrence entre les thoriesantrieures, elles ont un point commun si on les considre non dans leur contenumais dans la forme du rapport quelles tablissent entre les contraires (selonlanalogie, dit Aristote [189a 1]) : toutes puisent dans la mme srie (sys-stoikhia) de contraires, et tablissent un rapport entre un contraire positif et uncontraire ngatif.

    La thorie des contraires, bien fonde, doit cependant tre amliore, car ilsne disent pas comment ce sera partir des contraires pw'" ejk tw'n ejnantivwne[stai, ouj levgousin (Mta., 1075a 30). On pose bien des principes, mais ladduction de ce qui existe partir deux est dfaillante. Et notamment si on enreste cette simple thorie des contraires, on vitera difficilement que lescontraires nagissent lun sur lautre, or les contraires ne peuvent subir dactionqui vienne des contraires ajpaqh' ga;r ta; ejnantiva uJp!ajllhvlwn (1075a 30),sauf perdre leur statut de principes. La thorie des contraires demande donc,

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    pour tre cohrente, lintroduction dun troisime terme (Phys., 189b 1 ;Mta., 1075a 31), ce troisime terme est la matire dont lintroduction est aussifonde en raison (eulogs, 1075a 31), puisquelle assure sa consistance unethorie qui, sans elle, na de thorie des contraires que le nom : mais tousceux qui parlent des contraires ne se servent pas des contraires si on narrangepas [leur thorie] pavnte" d!oiJ tajnantiva levgonte" ouj crw'ntai toi'" ejnantivoi",ejan mh; rJuqmivsh/ (1075b 10). Le sens de cette remarque est expliqu par lefait que si on nintroduit pas le troisime terme quest la matire, et qui nest le contraire de rien (1075a 34), alors on en vient user de lun des deuxcontraires comme dune matire (1075a 32). La cohrence interne de la thoriedes contraires, ainsi que la difficult de rduire la substance un simple jeu decontraires (Phys., 189a 30), ce qui impliquerait lexistence de formes sanssupport (un peu comme le sourire sans chat de Lewis Carroll), demande lintro-duction de ce troisime terme. Do la position aristotlicienne canonique,rsume en Phys., I, 7 : Cest pourquoi, il faut dire que les principes sont enun sens deux, en un sens trois ; et, en un sens, que ce sont les contraires, commesi on parle du lettr et de lillettr, ou du chaud et du froid, ou de lharmonieuxet du non-harmonieux ; en un sens, non, car il ne peut y avoir de passionrciproque entre les contraires. Mais cette difficult est leve son tour parlintroduction dun autre principe, le substrat (hypokeimenon) ; celui-ci, en effet,nest pas un contraire ; ainsi, dune certaine manire, les principes ne sont pasplus nombreux que les contraires, et ils sont pour ainsi dire deux par le nombre ;mais ils ne sont pas vraiment deux mais trois du fait de la diffrence de leursessences ; en effet, ltre pour lhomme est diffrent de ltre pour lillettr ; ilen va de mme pour linforme et lairain (190b 29-191a 3). Cette diffrenceessentielle sans trace quantitative est celle entre la matire substrat (homme/airain) et la privation (illettr/informe). Il faudra se souvenir de cette distinctionimperceptible entre matire et privation, car la diffrence imperceptible qui vautaussi pour la matire et la forme (la forme tant le contraire de la privation deforme) signifie limpossibilit de la sparation de la matire et de la forme. Desorte que la matire ne peut tre saisie en elle-mme : On voit quil faut unsubstrat aux contraires et que les contraires doivent tre deux. Mais dune autremanire, ce nest pas ncessaire ; car lun des deux contraires suffira, par saprsence ou son absence, pour effectuer le changement. Quant la nature quiest sujet, elle est connaissable par analogie : en effet, le rapport de lairain lastatue, ou du bois au lit [...] tel est le rapport de la matire la substance (191a 5-12). On voit en outre que la matire et le substrat sont quivalents ; lamatire est aussi identifie ltre en puissance (191b 27), bien que ce pointne soit pas ici dvelopp.

    Avant cependant denvisager de manire plus prcise lincidence de la posi-

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    tion principielle de la matire sur la thorie aristotlicienne du devenir, voyonsquelles sont les consquences de cette introduction du troisime terme sur lesthories antrieures du changement.

    LA MATIRE ET LES THORIESANTRIEURES DU DEVENIR

    La distinction aristotlicienne entre un substrat lhomme et les contraires, lettr ou illettr , permet la fois de penser la transformation ou le passagede la privation ( lillettr ) la forme ( le lettr ), et la subsistance dusubstrat ( lhomme ). Ce qui est oppos (les contraires) ne subsiste pas, tandisque ce qui nest pas contraire (le substrat) subsiste. Cette distinction permetdonc de penser la coexistence dun passage et dune persistance. On dira quecette transformation qui est une altration (changement qualitatif) ne permet pasdaborder le problme autrement plus complexe de la gnration, cest--direcelui du changement substantiel. Il nen est rien, car Aristote pose galementque toute gnration vient dun sujet ou dun substrat : Les plantes et lesanimaux partir de la semence, et les gnrations substantielles se produisentsoit par changement de forme, comme la statue partir de lairain, soit paraddition comme les choses qui croissent, soit par soustraction comme lHermsqui est tir de la pierre, soit par composition comme la maison, soit par altrationcomme celles qui changent selon la matire. Tout ce qui advient de cettemanire, il est vident quil advient partir de substrats (190b 3-10). Il ny adonc pas plus de difficult penser la gnration que nimporte quel autrechangement : cest toujours sous un aspect dtermin que le changement a lieu,comme lexplique lexemple du mdecin en Phys., I, 8 : le mdecin soigne entant quil est mdecin mais construit non en tant que mdecin mais en tant queconstructeur, de mme il blanchit en tant quil est noir, et non en tant quil estmdecin ; le mdecin nest pas non plus tel sous le rapport o il est un homme.

    Laspect toujours qualifi des lments du devenir permet Aristote dersoudre les apories principales lies cette question chez ses prdcesseurs,apories qui avaient conduit certains, notamment Parmnide, nier la gnrationet mme tout mouvement. Mais cet aspect qualifi lui permet tout autant dercuser les partisans du devenir absolu, tel Cratyle qui, Hraclite redoubl, remuait seulement le doigt (1010a 12-13). Il est dailleurs remarquable quela position extrme de Cratyle, qui affirme la fois ltre et le non-tre, puisquetout ce qui est est immdiatement autre que ce quil est dans son devenirperptuel, soit considre par Aristote comme une assertion ngatrice du mou-vement, et de nature parmnidienne. Comprendre comment Aristote modifie les

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    thories antrieures du devenir revient comprendre comment il peut carter,par le mme moyen, les analyses mobilistes dHraclite et la ngation parm-nidienne du mouvement en affirmant quelles sont des variations parallles surun thme identique, celui de lun-tout : Parmnide dit quil ny a rien endehors de lun (ou de ltre, cela ne fait pas de diffrence pour Aristote), ce quisignifie que lun est tout, tandis que Hraclite, ou plutt ses disciples disent quetout est un.

    Lexistence du substrat, qui quivaut la distinction (imperceptible) de lamatire et du contraire privatif, permet dviter le dilemme o achoppait toutethorie antrieure de la gnration, et qui conduisait nier lexistence mmede la gnration : Selon eux, nul tre nest engendr, ni dtruit, parce que cequi est engendr doit ltre ncessairement ou de ltre ou du non-tre, deuxsolutions impossibles (191a 26-30). Ltre, en effet, ne peut tre engendr partir de ltre, car sil y a prexistence de ltre, il ny a pas de gnration ; ilest absurde dengendrer ltre partir de ltre, ce qui revient engendrer (ou croire engendrer) ce qui existe dj. Mais ltre ne peut pas davantage treengendr partir du non-tre, car un tre ne nat pas de rien. Lide dunecration ex nihilo est trangre la...

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