L'©clairage r©ciproque de la sociolinguistique et de la dialectologie

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  • L'clairage rciproque de la sociolinguistique et de la dialectologie

    Karin Flikeid Dpartement de langues modernes et classiques Universit Saint Mary's

    La dialectologie et la sociolinguistique sont toutes les deux des disciplines dont le domaine d'tude est celui des dialectes ; alors que la premire est hritire d'une longue tradition, la seconde a connu un essor plus rcent. Progressivement, il y a eu rapprochement entre les deux. L'tude quantitative de la stratification des dialectes sociaux ur-bains, bien que parfois situe exclusivement dans le champ limit de l'observation synchronique, s'est bientt enrichie d'une perspective dia-chronique travers l'tude de la dynamique du changement linguisti-que. Pour tablir l'histoire des variantes synchroniques urbaines et les situer par rapport leur distribution gographique dans les rgions avoi-sinantes, les sources d'information privilgies ont t les observations dialectologiques existantes. Les limitations inhrentes la dialecto-logie, qui exclut dlibrment les sources de variation autres que gogra-phiques, en se cantonnant dans une couche sociale ou une tranche d'ge unique, souvent travers une seule observation par endroit, ont fait natre le besoin de voir cette discipline se doter d'une dimension sociale. Par ailleurs, l'tude de la diffusion spatiale et historique, aspect central de la dialectologie traditionnelle, se rvle trop schmatique, ce qui explique que des chercheurs contemporains commencent montrer

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    comment on peut mieux saisir les processus de diffusion en tenant

    compte galement de la distribution sociale. En mme temps, ces

    chercheurs reprochent aux sociolinguistes de travailler souvent dans le

    vide, en ignorant l'apport pertinent de la dialectologie, notamment pour

    ce qui est de la variabilit des dialectes souches dans le cas des varits

    coloniales du Nouveau Monde.

    Le prsent texte sera ncessairement ax autant sur la rflexion m-thodologique que sur les rsultats prcis de nos travaux de recherche sur la variation sociale et spatiale dans l'acadien de la Nouvelle-Ecosse ; ces rsultats serviront essentiellement d'illustration cette mthodologie. La premire tape consistera situer les deux disciplines en question, la dialectologie et la sociolinguistique, l'une par rapport l'autre, du point de vue de leur domaine d'intrt et du terrain qui leur est commun. Ensuite, il sera utile de passer en revue quelques-unes des critiques mises par les sociolinguistes propos des travaux antrieurs en dia-lectologie. Nous verrons que certaines critiques s'avrent non justifies et reposent en ralit sur une mconnaissance des objectifs spcifiques l'une et l'autre discipline. C'est notamment en raison de cette dif-frence d'objectifs qu'il est illusoire de prconiser qu'on transfre en bloc les mthodes de la sociolinguistique la dialectologie. Par contre, d'autres objections la mthodologie traditionnelle, souleves la fois par les sociolinguistes et par les praticiens contemporains de la dialec-tologie, paraissent justifies et fondamentales et doivent tre prises en compte si on veut laborer une thorie et une mthodologie de l'tude de la variation spatiale.

    Parmi les questions cls qui doivent guider cette laboration tho-

    rique et mthodologique, il y en a deux qui seront examines de plus

    prs, d'autant plus qu'elles se posent de faon concrte dans le cadre

    de nos propres recherches sur l'acadien, savoir, premirement, dans

    quelle mesure un seul informateur peut reprsenter une varit ou un

    dialecte, et, deuximement, si une dimension sociale est rellement n-

    cessaire dans toute dmarche dialectologique.

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    DIALECTOLOGIE ET SOCIOLINGUISTIQUE: OBJECTIFS CONTRASTS

    Avant de tenter une dfinition contrastive, il faut d'abord noter qu'il est possible de considrer que chacune des deux disciplines englobe le domaine de l'autre. D'un ct, l'examen d'ouvrages gnraux rcents sur la dialectologie montre que la sociolinguistique y est vue comme faisant partie de la dialectologie, celle-ci tant dfinie comme l'tude des dialectes, y compris les dialectes sociaux. D'un autre ct, si on envisage la sociolinguistique comme l'tude de la variation linguistique, cette variation sera conue dans toutes ses dimensions: sociale, stylis-tique, diachronique, structurale, et aussi spatiale. Mais, pour la plupart d'entre nous, les termes sociolinguistique et dialectologie voquent chacun un ensemble d'orientations qu'on tend situer chronologique-ment, l'un ayant pris la relve de l'autre, avec un dplacement des proccupations allant du rural vers l'urbain, du spatial vers le social, de la diachronie vers la synchronie et, de faon concrte, des cartes vers les graphiques.

    C'est dans ce contexte chronologique qu'il faut examiner les cri-tiques mises par la sociolinguistique propos de la pratique antrieure en dialectologie. Mais il faut aller au-del de cette perspective temporelle troite ; pour comparer les deux orientations en connaissance de cause, il faut revenir aux objectifs, aux questions lucider et aux mthodo-logies contemporaines possibles et ralistes.

    Pour bien saisir les reproches adresss la dialectologie tradi-tionnelle par les sociolinguistes, il est important de comprendre dans quels buts ceux-ci pouvaient avoir recours aux donnes dialectologiques. Cela pouvait tre, par exemple, pour ajouter une dimension de temps rel aux tudes en temps apparent, confirmer la direction d'un changement, l'ancrer dans des observations antrieures relles. Un autre but pouvait tre de mieux connatre les origines d'un changement d au contact avec un dialecte extrieur. Consultes dans cette optique, les donnes des atlas linguistiques paraissaient tout de suite inadquates. On leur reprochait un manque de reprsentativit, du fait qu'elles se limitaient une seule couche sociale, celle des communauts rurales, et qu'elles laissaient de ct les varits urbaines. On aurait voulu connatre la frquence et la densit d'utilisation de chaque phnomne linguistique

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    ainsi que sa distribution sociale. La dimension dynamique aurait d

    tre reprsente sur les cartes travers les groupes d'ge.

    En fait, c'tait imposer des objectifs qui n'taient pas ceux qui avaient inspir les travaux antrieurs en dialectologie. L'examen direct des objectifs contrasts des deux disciplines fait clairement ressortir la justification de certains choix de la dialectologie. Celle-ci avait un objectif essentiellement diachronique, la reconstruction des tapes ant-rieures: reconstituer l'histoire des mots, de la morphologie et des structures syntaxiques partir de la distribution des formes actuelles (Dauzat, 1922, p. 27). Les cartes linguistiques constituaient un outil de recherche pour cette entreprise. De ce point de vue, la critique sur la reprsentativit devient sans pertinence. Le but n'tait pas de connatre la distribution contemporaine en soi, mais de rpondre des questions sur l'histoire linguistique. La dialectologie visait retrouver le basi-lecte, la varit la plus proche des tapes antrieures, peu importe le nombre de gens qui la parlaient. La sociolinguistique avait un tout autre programme : elle cherchait, dans une communaut linguistique donne, dterminer l'ensemble des varits actuelles, leur importance respective et leurs relations les unes par rapport aux autres.

    Les dialectologues avaient conscience de la diffrenciation sociale,

    mais leur choix tait de la contrler en choisissant des informateurs

    reprsentatifs de la varit la plus ancienne, et ce en rapport avec l'ob-

    jectif diachronique. Un autre but tait de prserver cette varit, comme

    point de rfrence pour des tudes subsquentes. Au fur et mesure

    que s'accumulaient les observations sur cette varit sociale particulire,

    un souci de comparabilit assurait la continuation de ce choix. Il y avait

    galement des limitations relles ce qu'on pouvait faire: comme

    l'admettait Jaberg (1936, p. 20), il aurait fallu interroger des personnes

    d'ges diffrents et appartenant diffrentes classes sociales. Si nous

    y avons renonc, c'est qu'il fallait tenir compte des possibilits pratiques

    de l'enqute. Peu aprs, lorsque les travaux d'laboration d'atlas lin-

    guistiques commencrent aux tats-Unis sous la direction de Kurath,

    avec la participation directe de Jaberg et de son collaborateur Jud, une

    dimension sociale fut introduite. Nanmoins, compte tenu du nombre

    de points couvrir, celle-ci ne pouvait tre que rudimentaire ; l'exploi-

    tation des fins sociolinguistiques doit tout moment tenir compte de

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    l'importance que revt la variation individuelle dans un cas o l'chan-tillonnage est aussi modeste (Johnston, 1985).

    Alors que la dialectologie cherchait contrler la dimension so-ciale, la sociolinguistique avait tendance contrler la dimension go-graphique en se penchant sur une communaut unique. Elle avait en cela des prcurseurs dans la tradition de la dialectologie, qui n'tait pas exclusivement oriente vers la distribution spatiale. Les travaux de Gauchat (1905) sur la communaut de Charmey en Suisse et ceux de Sommerfelt (1930) au pays de Galles constituent des exemples prcoces. Dans les tudes sociolinguistiques, c'est le fait de contrler la dimension gographique qui permet l'examen en profondeur, avec un nombre ad-quat d'informateurs pour accder la reprsentativit. Il est cependant vident que la transposition directe de cette approche la reprsentation spatiale aboutirait une impasse. Le cumul des deux objectifs de repr-sentativit se heurte une impossibilit pratique, l'impossibilit d'une profondeur sociale chaque p