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Document généré le 15 sep. 2018 20:30 Revue québécoise de science politique Les arguments de causalité et de conséquence dans les débats politiques télévisés : l’exemple du débat des chefs lors des élections canadiennes de 1993 André Gosselin et Gilles Gauthier L’élection fédérale canadienne de 1993 Numéro 27, printemps 1995 URI : id.erudit.org/iderudit/040372ar DOI : 10.7202/040372ar Aller au sommaire du numéro Éditeur(s) Société québécoise de science politique ISSN 1189-9565 (imprimé) 1918-6592 (numérique) Découvrir la revue Citer cet article Gosselin, A. & Gauthier, G. (1995). Les arguments de causalité et de conséquence dans les débats politiques télévisés : l’exemple du débat des chefs lors des élections canadiennes de 1993. Revue québécoise de science politique, (27), 149–174. doi:10.7202/040372ar Résumé de l'article Cette étude propose une analyse des arguments de causalité et de conséquence employés dans le discours politique afin d’en clarifier quelques dimensions pragmatiques, syntaxiques et sémantiques, en prenant pour objet le débat télévisé des chefs, en français, tenu lors des élections fédérales canadiennes d’octobre 1993. Quatre types d’arguments de causalité sont explorés : l’argument du mérite, l’argument de justification, l'argument de chance et l'argument de responsabilité. Les six arguments de conséquence analysés sont ceux de l’effet pervers, de l’inanité, de la mise en péril, de l’engagement fatal, de la prédiction autocréatrice et de l’excès de volonté. Les auteurs proposent une formalisation de ces deux catégories d’arguments et une application qui en montre la fécondité théorique. Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter en ligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique- dutilisation/] Cet article est diffusé et préservé par Érudit. Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université du Québec à Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org Tous droits réservés © Société québécoise de science politique, 1995

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    Revue qubcoise de science politique

    Les arguments de causalit et de consquence dans lesdbats politiques tlviss : lexemple du dbat deschefs lors des lections canadiennes de 1993

    Andr Gosselin et Gilles Gauthier

    Llection fdrale canadienne de 1993Numro 27, printemps 1995

    URI : id.erudit.org/iderudit/040372arDOI : 10.7202/040372ar

    Aller au sommaire du numro

    diteur(s)

    Socit qubcoise de science politique

    ISSN 1189-9565 (imprim)

    1918-6592 (numrique)

    Dcouvrir la revue

    Citer cet article

    Gosselin, A. & Gauthier, G. (1995). Les arguments de causalitet de consquence dans les dbats politiques tlviss :lexemple du dbat des chefs lors des lections canadiennes de1993. Revue qubcoise de science politique, (27), 149174.doi:10.7202/040372ar

    Rsum de l'article

    Cette tude propose une analyse des arguments de causalit etde consquence employs dans le discours politique afin denclarifier quelques dimensions pragmatiques, syntaxiques etsmantiques, en prenant pour objet le dbat tlvis des chefs,en franais, tenu lors des lections fdrales canadiennesdoctobre 1993. Quatre types darguments de causalit sontexplors : largument du mrite, largument de justification,l'argument de chance et l'argument de responsabilit. Les sixarguments de consquence analyss sont ceux de leffetpervers, de linanit, de la mise en pril, de lengagement fatal,de la prdiction autocratrice et de lexcs de volont. Lesauteurs proposent une formalisation de ces deux catgoriesdarguments et une application qui en montre la fconditthorique.

    Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des servicesd'rudit (y compris la reproduction) est assujettie sa politique d'utilisation que vouspouvez consulter en ligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/]

    Cet article est diffus et prserv par rudit.

    rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de lUniversitde Montral, lUniversit Laval et lUniversit du Qubec Montral. Il a pourmission la promotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org

    Tous droits rservs Socit qubcoise de sciencepolitique, 1995

    https://id.erudit.org/iderudit/040372arhttp://dx.doi.org/10.7202/040372arhttps://www.erudit.org/fr/revues/rqsp/1995-n27-rqsp2521/https://www.erudit.org/fr/revues/rqsp/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/http://www.erudit.org

  • LES ARGUMENTS DE CAUSALITE ET DE CONSQUENCE DANS LES DBATS POLITIQUES TLVISS : LTXEMPLE DU DBAT DES CHEFS LORS DES LECTIONS CANADIENNES DE 1993

    Andr Gosselin Gilles Gauthier Universit Laval

    Cette tude propose une analyse des arguments de causalit et de consquence employs dans le discours politique afin d'en clarifier quelques dimensions pragmatiques, syntaxiques et smantiques, en prenant pour objet le dbat tlvis des chefs, en franais, tenu lors des lections fdrales canadiennes d'octobre 1993. Quatre types d'arguments de causalit sont explors: l'argument du mrite, l'argument de justification, l'argument de chance et l'argument de responsabilit. Les six arguments de consquence analyss sont ceux de l'effet pervers, de l'inanit, de la mise en pril, de l'engagement fatal, de la prdiction autocratrice et de l'excs de volont. Les auteurs proposent une formalisation de ces deux catgories d'arguments et une application qui en montre la fcondit thorique.

    Andr Gosselin et Gilles Gauthier, dpartement d'information et de communication, Universit Laval, Sainte-Foy (Qubec), G1K 7P4.

    Revue qubcoise de science politique, no 27, printemps 1995.

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    L'une des cls du succs en politique rside dans la double habilet du politicien convaincre l'opinion publique que l'adversaire est directement responsable de ce qui va mal et se faire attribuer le mrite de ce qui va bien. En somme, la survie en politique est en grande partie une affaire de discours et de rhtorique. De nombreuses tudes portent sur les diffrents aspects de la rhtorique politique1. Nous nous intresserons ici aux arguments de causalit et de consquence. Nous en proposerons une analyse afin d'en clarifier quelques dimensions pragmatiques, syntaxiques et smantiques, en prenant pour objet le dbat tlvis des chefs, en franais, tenu lors des lections fdrales canadiennes d'octobre 1993.

    Aprs plus de trente ans d'analyse des dbats politiques tlviss soit depuis la fameuse confrontation entre Kennedy et Nixon lors de la campagne la prsidence amricaine de 1960 le champ de recherche sur les dbats tlviss est relativement balis. Cinq grandes modalits d'analyse sont reconnaissables2. La plus importante par le volume des recherches qu'elle produit est certainement l'analyse des effets des dbats, bien qu' l'instar de plusieurs recherches sur la rception des mdias elle a plus gagn en questionnements mthodologiques et conceptuels qu'en certitudes thoriques et empiriques. L'analyse de type normatif, thique ou de philosophie politique des dbats s'est aussi impose trs tt, notamment pour juger de la pertinence de ce type d'exercice en dmocratie et des rgles institutionnelles qui devraient l'encadrer. Une troisime forme d'analyse, qu'on pourrait dire politique ou stratgique, a

    1. Voir, par exemple, B. Brummett, Contemporary Apocalyptic Rhetoric, New York, Praeger, 1991 ; M. Pfau et H. C. Kenski, Attack Politics, New York, Praeger, 1990; J. K. Tulis, The Rhetorical Presidency, Princeton, Princeton University Press, 1987; D. N. McClosky, The Rhetoric of Economies, Madison, The University of Wisconsin Press, 1985.

    2. Voir G. Gauthier, L'analyse du contenu des dbats politiques tlviss, Herms, no 17, paratre. Ainsi que G. Gauthier, Les dbats politiques tlviss. Propositions d'analyse, Etudes de communication publique, n 9, Qubec, Dpartement d'information et de communication, Universit Laval.

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    consist mettre en relief tout le processus de ngociation et les considrations partisanes qui prsident l'organisation et la tenue d'un dbat. Ce type d'analyse dbouche sur une quatrime approche, formelle ou scnique, qui tente de prendre la mesure, gnralement par le biais de la smiologie et de l'approche cinmatographique, du format du dbat, de sa mise en scne et du jeu physique des acteurs dans un tel cadre. Enfin, la cinquime approche possible du dbat est celle de l'analyse de son contenu et du message en soi, elle-mme subdivisible en quelques grands genres qui se sous-subdivisent et se recoupent leur tour: analyse linguistique (lexicographique, nonciative, pragmatique), analyse thmatique et de contenu (notamment en termes d'enjeux et d'agenda), analyse rhtorique (des procds discursifs qui donnent loquence au discours dans une vise persuasive du public), analyse stratgique (des procds discursifs et des tactiques oratoires qui sont d'abord choisis en fonction de l'exigence d'affrontement avec un adversaire), et analyse argumentative (des procds nonciatifs et du contenu propositionnel des dbats).

    Le modle thorique que nous cherchons dvelopper sur les arguments de causalit et de consquence, notamment lorsqu'ils sont mis de l'avant lors d'une confrontation tlvise entre chefs de partis, chevauche les analyses de type rhtorique, stratgique et argumentatif. Une analyse rhtorique des arguments de causalit et de consquence s'impose car ce type d'arguments est en premire ligne des arguments qui servent convaincre le public. L'analyse stratgique est galement ncessaire car ce sont des procds discursifs qui sont construits et slectionns dans un contexte d'affrontement, partir de la feuille de route de l'adversaire et de ses positions politiques. Enfin, comme les arguments de causalit et de consquence ont un contenu propositionnel, comme ils sont lis logiquement les uns aux autres (comme le sont a priori les catgories de cause et d'effet), et comme ils servent mobiliser des arguments ad hominem parfois implicites, parfois explicites, une analyse argumentative permettra non seulement de rvler les objets et enjeux sur lesquels de tels arguments se dploient, mais aussi les

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    combinaisons rcurrentes entre arguments propositionnels et arguments non propositionnels.

    Les arguments de causalit et de consquence

    Le point de dpart de notre rflexion sur les arguments de causalit et sur la typologie que nous en proposons rside dans la thorie des attributions causales dveloppe par les psychosociologues cognitivistes. Dans sa conception la plus tendue, cette thorie rfre au processus gnral par lequel l'individu explique les vnements qui l'entourent. De manire plus spcifique, elle analyse notamment les conditions qui dterminent la manire dont les individus expliquent les russites et les checs des gens qu'ils considrent positivement (y compris eux-mmes) et les actions russies ou rates de ceux qu'ils considrent ngativement (leurs ennemis, leurs adversaires, leurs concurrents, etc.).

    Les premiers thoriciens de l'attribution causale (Heider, Kelley, Jones, Davis) ont dvelopp en ces termes une observation qui relve du sens commun, savoir que l' intention d'un individu d'expliquer les actions d'un autrui considr ngativement ou son intention de justifier ses propres actions (ou celles de ceux qu'il considre positivement) procdent l'une et l'autre par deux types de cause : la conduite est attribue soit des facteurs internes, c'est--dire des attributs que l'individu estime personnels comme la personnalit, les croyances, les intentions, les motivations, les attitudes, etc., soit des facteurs considrs comme externes, savoir des proprits non pas de l'individu mais de la situation dans laquelle il se trouve, tels les institutions, les vnements, les circonstances, les rles, les tches, le hasard, la chance, etc.

    Les psychosociologues de l'attribution causale ont ensuite cherch dcrire et mesurer, notamment par exprimentation en laboratoire, les prdispositions psychologiques et les circonstances sociales qui font que les individus, en regard de leurs succs, ont fortement tendance invoquer des causes internes (on attribue principalement sa personne le crdit de ses succs), alors qu'ils mobilisent surtout des causes extrieures, vues comme hors de leur

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    volont, pour expliquer leurs checs. Face leurs adversaires par contre, le mcanisme d'attribution causale jouera en sens inverse : les individus tenteront d'expliquer les russites apparentes de leurs opposants en invoquant des causes externes prsentes donc comme indpendantes de leur volont mais ayant jou en leur faveur tandis qu'ils seront ports sur les facteurs internes et dispositionnels pour expliquer les checs de ces adversaires.

    En nous inspirant de la thorie des attributions causales et de l'hypothse du biais de complaisance qui lui est sous-jacente, nous proposons de considrer et de dnommer de manire suivante les quatre grands arguments de causalit que nous retiendrons pour notre analyse du discours politique: 1 - l'argument du mrite qui consiste pour l'acteur s'attribuer le crdit d'un tat de choses considr comme positif; 2-l'argument de justification consistant, pour l'acteur, attribuer au contexte ou aux facteurs environnants un tat de choses ngatif qu'on pourrait associer ses actions et dcisions; 3-l'argument de chance qui consiste refuser l'adversaire le mrite d'un tat de choses positif en prtendant qu'il a seulement bnfici de circonstances favorables; 4-l'argument de responsabilit consistant tenir l'adversaire responsable d'un tat de choses considr comme ngatif, c'est--dire prtendre qu'il est l'origine de cet tat de choses et qu'il doit en rendre compte autrui ou s'en expliquer.

    Alors que les arguments de causalit sont relatifs aux tats de choses qui existent et que les acteurs cherchent expliquer, les arguments de consquence concernent plutt les tats de choses qui sont venir ou qui pourraient faire partie d'un futur proche puisqu'ils sont contenus dans les projets, les programmes ou les intentions politiques des acteurs. La stratgie cognitive et argumentative de l'acteur, en l'occurrence de l'acteur politique, consiste se demander ici comment il peut attirer l'attention du public et le persuader que les projets en apparence justes, vertueux et lgitimes de l'opposant comportent en fait des consquences non prvues tellement indsirables qu'il est inutile ou dangereux d'y souscrire.

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    La typologie des arguments de consquence que nous retenons trouve davantage ses origines dans l'histoire des ides politiques (Hirschman), la sociologie de la connaissance (Merton, Boudon et Elster) et l'pistmologie des sciences sociales (Popper et Hayek) que dans la psychosociologie cognitive. Dans un essai remarquable sur ce qu'il croit tre le noyau de la rhtorique ractionnaire dploye depuis deux sicles en Occident, Albert Hirschman3 a insist sur trois arguments-cls qui seraient au coeur des attaques des conservateurs contre les agents du progrs: 1- l'argument de l'effet pervers (perversity) selon lequel les initiatives visant amliorer l'ordre social, politique ou conomique existant rsultent invariablement en des effets radicalement contraires au but recherch; 2- l'argument de l'inanit (futility) qui pose que les projets de transformation de l'ordre institu sont vains, inoprants ou sans effet aucun; 3- et l'argument de la mise en pril (jeopardy) qui stipule que les programmes rformistes ont une trs fcheuse tendance compromettre ou, plus encore, rduire nant des acquis, avantages et droits prcdemment obtenus, souvent de peine et de misre.

    ce triptyque argumentatif qui peut servir tout acteur politique, de gauche comme de droite, pour discrditer les positions de l'adversaire, on peut ajouter trois autres arguments dlaisss par Hirschman bien que relevant eux aussi de la famille des consquences non prvues: 4-l'argument de l'engagement fatal qui consiste attaquer une politique de l'adversaire sous prtexte que celle-ci ouvre la porte une deuxime action nettement moins dsirable, qui entrane elle-mme une troisime action encore moins souhaitable, et ainsi de suite dans une spirale o il est difficile de deviner la conclusion finale4; 5- l'argument de la prophtie

    3. Voir A. Hirschman, Deux sicles de rhtorique ractionnaire, Paris, Fayard, 1991.

    4. Perelman, Sproule, Kahane et de nombreux autres thoriciens de l'argumentation ont fait mention de cet argument d'attaque fond sur le paradoxe des consquences, qu'ils ont baptis de diffrentes expressions telles que l'argument de direction, du doigt dans l'engrenage ou de la pente savonneuse {slippery slope). C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca, Trait de l'argumentation, Bruxelles, Ed. de l'Institut de Sociologie, 1970. J. M.

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    autoralisatrice consistant signifier l'adversaire que ses croyances errones peuvent crer leur propre ralit5; 6-l'argument de l'excs de volont (ou du volontarisme) qui consiste dire que l'adversaire cherche obtenir volontairement ce qui ne peut s'obtenir que spontanment ou par un processus d'ensemble ou d'agrgation des actions individuelles qui chappe toute volont agissante6.

    Il n'est pas sr videmment que dans un dbat tlvis tous ces arguments soient invoqus. Ce qui est davantage certain, c'est que les arguments de causalit et de consquence prsentent une structure immanente qui rend possibles diffrentes combinaisons argumentatives, et que ds lors il convient d'en tablir la nomenclature et l'organisation afin d'en voir les expressions possibles. La figure suivante prsente ces arguments dans une structure arborescente qui offre une premire synthse de notre typologie. Elle montre que les arguments de causalit et de consquence peuvent constituer les deux faces d'une mme argumentation. Par

    Sproule, Argument. Language and its Influence, New York, McGraw-Hill, 1980. H. Kahane, Logic and Contemporary Rhetoric, Belmont Calif., Wadsworth, 1988.

    5. La thse des prophties qui s'autoralisent peut tre redoutable comme argument d'attaque, notamment lors des situations de conflit, de guerre ou de lutte sociale. Le lieu commun qui, dans ce contexte, traduit quelque peu grossirement ce procd rhtorique consiste dire que l'hostilit engendre presque toujours l'hostilit: si vous persistez, dans l'erreur, percevoir le camp d'en face comme refusant de cooprer, votre croyance errone le poussera agir d'une faon qui confirme vos attentes, soit le refus de cooprer. Pour une illustration de l'utilisation de cet argument dans le contexte des relations interaciales, voir: Robert Merton, lments de thorie et de mthode sociologique, Paris, Pion, 1965, p. 144-145; traduit de Social Theory and Social Structure, Glencoe, The Free Press, 1957.

    6. L'argument soutient, autrement dit, qu'il existe des tats de fait qui ne peuvent se raliser que comme des consquences secondaires d'actions conues d'autres fins. Ds qu'on cherche obtenir de tels bienfaits par l'action volontaire, ils nous chappent. Cet argument (qu'on pourrait baptiser, sur une proposition de Jon Elster, l'argument de l'excs de volont), consiste dnoncer les excs de volont de certains acteurs politiques, lorsque ceux-ci se donnent pour finalit des avantages de situation qui ne peuvent se raliser que par le mcanisme des consquences non intentionnelles. Jon Elster, Le laboureur et ses enfants, Paris, Minuit, 1986.

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    exemple, un acteur peut vouloir se justifier ou se dfendre d'une mauvaise situation qu'on lui attribue, selon lui tort, en prtextant que c'est pcher par excs de volont que de croire ou faire croire qu'on peut amliorer cette situation. Autre exemple: un acteur politique peut attaquer un adversaire en prtendant que ce dernier est l'origine du malheur qui arrive (argument de responsabilit), et qu'un tel tat de choses est une consquence non prvue de sa politique dans ce domaine (nous verrons que ce type d'argumentation bi-polaire est trs prsent dans le dbat). Un tel schma illustre d'ailleurs que, plus que tout autre argument, c'est l'argument de responsabilit qui est au centre du modle et qui fait la transition la plus vidente entre arguments de causalit et de consquence. On comprend ainsi pourquoi la notion d'attribution de responsabilit (sur laquelle nous reviendrons dans notre conclusion) commence occuper une place importante dans la recherche sur la formation des croyances politiques, de l'opinion publique et, plus particulirement, les effets cognitifs des dbats tlviss ou de toute autre forme mdiatise de communication politique7.

    Ce schma arborescent serait incomplet s'il ne faisait pas mention des contre-arguments standard que peuvent invoquer les acteurs politiques lorsqu'ils sont la cible d'une argumentation de consquence. Hirschman a bien vu qu'

    7. Voir parmi d'autres : S. Iyengar, "How Citizens Think about National Issues : A Matter of Responsibility", American Journal of Political Science, vol. 33, no 4, 1989, p. 878-900. S. Iyengar, "Television News and Citizen's Explanations of National Affairs" ,American Political Science Review, vol. 81 , no 3, 1987, p. 815-831. D. F. Thompson, "Moral Responsibility of Public Officials: The Problem of Many Hands", American Political Science Review, no 74, 1980, p. 905-916. K. M. McGraw, "Avoiding Blame: An Experimental Investigation of Political Excuses and Justifications", British Journal of Political Science, no 20, 1990, p. 119-142. D. R. Kinder, D. R. Kiewiet, "Economic Discontent and Political Behavior: The Rle of Personal Grievances and Collective Economic Judgments in Congressional Voting", American Journal of Political Science, vol. 23, no 3, 1978, p. 495-527. M. Peffley, J. T. Williams, "Attributing Presidential Responsibility for National Economic Problems", American Politics Quarterly, vol. 13, no 4, 1985, p. 393-425. A. I. Abramowitz, D. J. Lanoue, S. Ramesh, "Economic Conditions, Causal Attributions, and Political Evaluations in the 1984 Presidential Election", Journal of Politics, vol. 50, no 4, 1988, p. 848-863.

  • Fjqgrg 1 .

    Structure des arguments de causalit et de consquence

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    chacun de ses arguments de consquence correspond un contre-argument type. Contre l'argument de la mise en pril, les partisans du progrs peuvent soutenir qu'on ne peut esprer prserver ou renforcer les conqutes antrieures qu'en adoptant une nouvelle rforme (c'est l'argument du soutien rciproque). Contre la thse de l'inanit se dresse, de la mme faon, la thse du sens de l'Histoire (chaque rforme est ncessaire et incontournable parce qu'elle va dans le sens de l'Histoire). L'ide qu'il est possible de reconstruire toute la socit selon un modle prconu (appelons cette ide, suivant une proposition de Friedrich Hayek, Ia thse du constructivisme) est la contre-thse de l'argument de l'effet pervers. Les trois autres arguments de consquence que nous avons retenus trouvent galement en face d'eux des arguments de rponse que l'attaqu invoquera souvent pour sa dfense. Perelman a bien vu que l'argument de l'engagement fatal peut tre contr par un argument du gaspillage qui consiste dire que, puisque l'on a dj commenc une uvre, accept des sacrifices qui seraient perdus en cas de renoncement l'entreprise, il faut poursuivre dans la mme direction8. Le reproche de la prdiction cratrice peut aussi tre contest par une argumentation prsente comme une prdiction pure ou une anticipation parfaitement objective et rationnelle. Enfin, l'accusation d'un excs de volont sera gnralement rcuse par un argument de dmission, de laisser-faire au sens pjoratif, comme si on faisait grief au locuteur d'abandonner et d'abdiquer face au problme en cause. L'argumentation politique reposant sur les consquences non prvues et exprimant une attitude plutt conservatrice comporte donc des doublets progressistes (ou disons plus volontaristes) qui, certes, ne sont pas des paires symtriques parfaites, mais plutt des arguments standard qui correspondent une logique pratique et informelle.

    L'argument de responsabilit, comme argument de causalit, prsente dans ce schma une caractristique singulire. Comme il s'agit de l'argument qui semble le plus souvent brandi dans le discours politique, les acteurs viss par

    8. C. Perelman, et L. Olbrechts-Tyteca, op. cit., p. 375.

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    lui ont accs une gamme varie de contre-arguments pour chapper en partie au blme. Il peut s'agir un premier degr des arguments centrs sur les consquences non prvues (effet pervers, engagement fatal, prdiction autocratrice, excs de volont), comme si l'acteur acceptait une part de responsabilit mais une part seulement (ses intentions taient louables malgr les rsultats). Si de tels arguments sont le plus souvent des arguments d'attaque, ils peuvent aussi tre employs dans certaines circonstances comme des arguments de dfense: l'acteur se justifie en disant qu'il n'avait pas prvu un certain effet pervers ou encore que l'objet du blme qu'on lui fait ne peut tre corrig par sa seule volont (argument de l'excs de volont).

    Les contre-arguments standard aux arguments de consquence non prvue notamment les arguments du dterminisme historique, du gaspillage et du soutien rciproque sont aussi potentiellement des arguments de dfense contre tout argument de responsabilit, qu'il soit formul en termes de consquences non prvues ou non. Un acteur peut chercher se disculper totalement de toute accusation (et de toute responsabilit lie cette accusation) en prtextant un dterminisme historique ou un complot par exemple.

    Plusieurs autres contre-arguments, non lis au principe des consquences non prvues, peuvent permettre un agent de se soustraire, compltement ou partiellement, une situation fcheuse dont on le tient responsable: appel l'ignorance, appel au pire scnario, comparaison avec le pass ou le futur, argument de la responsabilit partage ou collective, dni de victimes, appel la loyaut, appel l'thique de conviction, etc9. Pour mieux caractriser l'ensemble des contre-arguments mobilisables vis--vis un argument de responsabilit, Austin a propos une distinction utile. Lorsque quelqu'un est accus d'un vnement malheureux, dit-il, il a pour sa dfense deux choix. Dans le

    9. Voir: M. B. Scott, S. M. Lyman, "Accounts", American Sociological Review, vol. 33, no 1, 1968, p. 46-62. K. M. McGraw, "Avoiding Blame: An Experimental Investigation of Political Excuses and Justifications", British Journal of Political Science, no 20, 1990, p. 119-142.

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    premier cas, il peut accepter la responsabilit de cette situation (c'est--dire accepter qu'elle soit le rsultat de sa conduite), tout en cherchant montrer que ce n'est pas aussi grave que cela en a l'air ou qu'il n'y a pas que des consquences ngatives, au contraire (c'est ce que Austin appelle la justification). Dans le second cas, l'agent admettra qu'il s'agit d'un vnement malheureux, mais refusera d'en accepter toute la responsabilit, voire une part de responsabilit (c'est ce que Austin appelle l'excuse)10.

    L'argument de justification dans notre modle se dfinit comme une excuse au sens de Austin. Nous prfrons conserver le terme de justification, d'autant plus que toute une littrature en philosophie du droit attribue cette notion le sens que nous lui donnons11. Pour des raisons d'espace, notre analyse du dbat des chefs ne tiendra pas compte des actes de justification au sens de Austin. Il importe toutefois de souligner que ce second type d'argument est sans doute trs prsent dans le discours politique et qu'il est, avec l'argument de la responsabilit, au cur de l'argumentation propositionnelle construite sur les notions de cause et de consquence.

    10. Voici comment Austin prsente la justification d'une part et l'excuse d'autre part: One way of going about this is to admit flatly that he, X, did do that very thing, A, but to argue that it was a good thing, or the right or sensible thing, or a permissible thing to do, either in general or at least in the special circumstances to the occasion. To take this line is to justify the action, to give reasons for doing it: not to say, to brazen it out, to glory in it, or the like. A different way of going about it is to admit that it wasn't a good thing to have done, but to argue that it is not quite fair or correct to say baldly "X did A". We may say it isn't fair just to say X dit it; perhaps he was under somebody's influence, or was nudged. Or, it isn't fair to say he did simply A - he was really doing something quite different and A was only incidental, or he was looking at the whole thing quite differently. Naturally these arguments can be combined or overlap or run into each other. In the one defence, briefly, we accept responsability but deny that it was bad; in the other, we admit that it was bad but don't accept full, or even any, responsability". John L. Austin, "A Plea for Excuses", Proceedings of the Aristotelian Society, 57, 1956, p. 1-30.

    11. Voir: K. Greenawalt, "The Perplexing Borders of Justification and Excuse", Columbia Law Review, vol. 84, no 8, 1984, p. 1897-1927.

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    Le dbat du 3 octobre 1993

    Dans le cadre des lections fdrales canadiennes du 25 octobre 1993, deux dbats tlviss furent organiss entre les chefs des principaux partis politiques en prsence. Le premier se droula en franais le dimanche 3 octobre; le second en anglais le lundi 4 octobre. Le dbat franais qui fera ici l'objet de notre attention fut diffus sur les ondes de la Socit Radio-Canada de vingt heures vingt-deux heures.

    Les deux dbats mirent aux prises Kim Campbell, chef du Parti progressiste-conservateur et premire ministre du Canada; Jean Chrtien, chef du Parti libral du Canada et chef de l'opposition au parlement; Audrey McLaughlin, chef du Nouveau parti dmocratique; Lucien Bouchard, chef du Bloc qubcois et Preston Manning, chef du Parti de la rforme (Reform Party). Ce dernier, tant donn son incapacit s'exprimer en franais, dut se contenter d'un rle de second plan lors du dbat en franais: il fit une dclaration d'ouverture, une dclaration de fermeture, une seule intervention en cours de dbat et rpondit trois questions poses par des journalistes. proprement parler, il ne prit pas vraiment part au dbat dans la mesure o il ne participa pas aux changes libres.

    Les autres participants dvelopprent un certain nombre d'arguments de causalit et de consquence plus d'une vingtaine que nous chercherons maintenant caractriser.

    Des arguments de causalit

    Des diffrents types d'arguments de causalit et de consquence que nous avons identifis, ce sont les arguments de responsabilit qui sont les plus utiliss lors du dbat: plus du tiers de tous les arguments retenus par notre analyse appartiennent cette catgorie. On peut dj infrer de cette importante proportion une considration gnrale: la vise premire des participants un dbat politique tlvis est de mettre en vidence de supposs fautes et checs de l'adversaire. Une bonne part des arguments de responsabilit peuvent tre qualifis de simples. Ce sont les arguments qui sont dvelopps quand un participant cherche seulement

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    rendre responsable un (seul) opposant d'un tat de choses ngatif. Quand, par ailleurs, un semblable reproche s'adresse plus d'un opposant, quand il se double d'une seconde intention ou encore quand l'argument est associ un autre type d'argument de cause ou de consquence, on a alors affaire un argument de responsabilit dit complexe.

    Dans le dbat d'octobre 1993, les principaux arguments de responsabilit simples ont t formuls l'endroit de Kim Campbell. La chose s'explique par le fait qu'elle est chef du gouvernement sortant et donc susceptible de la mise en cause la plus immdiate. Tous les autres participants, un moment ou un autre, la rendent responsable de quelque aspect dfavorable de la situation politique canadienne. C'est Audrey McLaughlin qui mne l'attaque avec le plus de rgularit; tout au long du dbat, elle fait reproche au gouvernement conservateur d'avoir cr le chmage et augment la dette. Jean Chrtien prend lui aussi partie le gouvernement sortant pour avoir augment les impts et maintenu un taux d'intrts [et un dollar] lev[s].

    En une occasion, Chrtien double un argument de responsabilit d'un argument d'effet pervers: il reproche aux Conservateurs d'avoir mal gr le secteur des pcheries en ayant trop accord de permis. Il laisse alors entendre que les Conservateurs ont sans doute voulu bien faire en attribuant des permis de pche au plus grand nombre possible de personnes afin qu'elles puissent assurer leur gagne-pain, avec cet effet non prvu par eux et peut-tre contraire leur intention que les stocks de poissons sont menacs d'puisement et n'assurent plus de revenus suffisants aux pcheurs.

    Jean Chrtien formule ces arguments de responsabilit et d'effet pervers en raction une attaque de Campbell pour le premier et en rponse des questions poses par des membres de l'assistance (et donc trs tardivement dans le dbat) pour les deux autres. Les accusations du chef de l'opposition l'gard des Conservateurs apparaissent ainsi moins prmdites et moins planifies que celles de McLaughlin. Sa principale proccupation est probablement moins d'attaquer le gouvernement de Kim Campbell que de faire lui-mme bonne figure.

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    Cette retenue est galement pratique par Lucien Bouchard pour une raison tout autre (que nous aurons l'occasion d'expliciter plus loin). En fait, le chef du Bloc qubcois ne formule qu'un seul argument de responsabilit simple contre les Conservateurs quand il les accuse d'avoir fait preuve de laxisme dans la question autochtone. Lucien Bouchard double ensuite son argument de causalit d'un argument de consquence, notamment de mise en pril, lorsqu'il laisse entendre que dans le dossier des autochtones et de la contrebande, la politique du gouvernement aurait pu conduire au pire, soit l'insurrection. Autrement dit, Lucien Bouchard met en cause les capacits d'anticipation et de prvision du gouvernement conservateur quant aux rsultats de ses politiques.

    Jean Chrtien fait lui aussi l'objet d'attaques sous la forme d'arguments simples de responsabilit. Kim Campbell cherche deux reprises reporter sur les gouvernements libraux du pass les fautes qui sont aujourd'hui reproches aux Conservateurs. Lucien Bouchard formule galement l'endroit du chef libral un argument de responsabilit en l'accusant d'avoir contribu briser le lien de confiance qui existait entre le Qubec et le Canada et d'avoir ainsi tu Meech.

    Des arguments complexes de responsabilit sont par ailleurs dvelopps par les participants au dbat. Un premier groupe d'arguments de ce type est formul par Lucien Bouchard quand il critique conjointement les Partis libral et conservateur. Comme nous venons de l'voquer, Bouchard n'attaque pas Campbell de faon trs appuye parce qu'elle ne constitue qu'une partie seulement de sa cible. Bouchard veut s'en prendre plus globalement aux vieux partis et par l au systme fdral lui-mme12. On comprend pourquoi Bouchard dveloppe un tel argument complexe de responsabilit plutt que l'argument simple d'attaque contre Campbell : c'est que dfendant la souverainet du Qubec, il

    12. Les vieux partis fdralistes s'changent le pouvoir depuis toujours Ottawa et ils nous ont entrans dans le dsastre financier que nous avons prsentement. Il faut un vrai changement.

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    prconise un changement de rgime. cet gard, le Parti libral et le Parti conservateur, les Rouges et les Bleus, sont pour lui interchangeables.

    Thoriquement, Audrey McLaughlin se trouve dans la mme position que Lucien Bouchard. Elle cherche mettre de l'avant une option de rechange. Elle s'en prend en mme temps au Parti libral et au Parti conservateur et concentre son attaque sur le gouvernement sortant. En une seule occasion seulement, elle s'en prend conjointement aux deux partis traditionnels en dnonant l'cart entre les riches et les pauvres que les politiques des gouvernements conservateurs et libraux ont cr.

    Un second argument complexe de responsabilit utilis lors du dbat rsulte d'une double intention: celle d'accabler le Parti conservateur mais aussi et surtout d'associer cet opprobre Lucien Bouchard du fait qu'il fut un temps ministre dans le cabinet de l'ancien premier ministre Brian Mulroney. Jean Chrtien et Audrey McLaughlin dveloppent tous deux cet argument de culpabilit par association. Le chef libral y a recours pour ragir une attaque de Bouchard accusant conjointement les Conservateurs et les Libraux de mal grer les dpenses publiques13. McLaughlin mne une charge semblable bien que plus agressive14.

    L'un des arguments complexes de responsabilit parmi les plus remarquables consiste lier cet argument de causalit un argument de consquence par effet pervers. Le locuteur rend alors un adversaire responsable d'un tat de choses ngatif mais en soulignant que l'action de l'adversaire s'est avre nfaste du fait qu'elle a entran des consquences contraires celles qui taient recherches. Au cours du dbat,

    13. Monsieur Bouchard, ce qui nous surprend, c'est que vous tiez ministre dans le gouvernement conservateur pendant les neuf annes, une partie des neuf annes o on a eu une moyenne de 39 milliards de dficit.

    14. Monsieur Bouchard, vous tiez l dans le cabinet conservateur qui a hauss les taxes pour les Canadiennes et les Canadiens. Vous tiez l et vous avez vendu la TPS pendant les dernires lections et c'est incroyable que maintenant vous dites 'Je voudrais avoir un changement'. Vous avez vendu les politiques conservatrices.

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    Chrtien dveloppe deux arguments de ce type. En une premire occasion, il fait reproche aux Conservateurs d'avoir appliqu une politique conomique inapproprie parce qu'elle a accentu le chmage mais aussi parce qu'elle n'a pu, contrairement leurs prtentions, contenir l'augmentation des taxes et du dficit. Plus tard dans le dbat, Chrtien reprend cette mme argumentation duale combinant un argument d'effet pervers et un argument de responsabilit simple, cette fois pour s'attaquer la TPS. Il prtend que son instauration a t un gchis non seulement parce que la nouvelle taxe a suscit des complications pour le milieu des affaires, a connu des problmes de perception, a exig un plus grand nombre de percepteurs, a pouss les gens au noir, a cr des problmes d'harmonisation avec les taxes provinciales mais aussi parce que, finalement, elle rapporte moins de revenus que prvu et mme que l'ancien mode de taxation et qu'elle a donc par l contribu l'augmentation du dficit.

    En plus des arguments de responsabilit qui viennent d'tre passs en revue, l'argument du mrite est formul deux fois au cours du dbat. D'abord par Kim Campbell. Face Chrtien qui lui fait reproche de ne pas s'engager dans un programme de cration d'emplois, elle fait valoir que son gouvernement a dj pris des initiatives dans ce domaine (un changement la loi pour les prts aux petites entreprises qui a cr 85 000 nouveaux emplois). Jean Chrtien recourt aussi l'argument du mrite lorsque, en rponse une question de l'auditoire, il rappelle l'une de ses initiatives prises titre de ministre des Finances (la cration d'abris fiscaux pour les rgions loignes).

    Par ailleurs, deux arguments de causalit par justification sont galement formuls. Le premier est un argument de justification tout fait habituel ou standard, que Kim Campbell associe implicitement un argument d'excs de volont. Elle cherche excuser son gouvernement en suggrant que la principale cause du chmage est structurelle et donc hors de sa volont et en affirmant que la situation du Canada cet gard n'est pas unique.

    Le second argument de justification est plus inusit et particulier. Normalement, un argument de justification est de

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    nature dfensive: il sert disculper celui qui y a recours face une accusation porte contre lui. Au cours du dbat, Lucien Bouchard dveloppe un argument qui est bien de justification dans la mesure o il a pour fonction d'expliquer par des raisons externes un tat de choses ngatif, mais son argument a une teneur nettement offensive. C'est le systme mme du fdralisme canadien qu'il met en cause beaucoup plus que les politiques conservatrices et librales. Il est ainsi conduit, dans son attaque de Campbell et de Chrtien, prtendre que leurs actions et propositions s'avrent inefficaces non pas en raison de leur valeur propre mais, plus fondamentalement, parce que le cadre ou le mode de fonctionnement dans lequel elles s'inscrivent est lui-mme vici. D'une certaine manire, Bouchard procde moins une attaque contre Campbell et Chrtien qu' un constat sur leur incapacit agir correctement :

    Si on ne rgle pas le problme fondamental, on ne rgle rien. Les problmes conomiques que nous avons, les problmes de dficit que nous avons, l'incapacit o vous tes tous les deux de proposer une vraie rduction du dficit, puis un vrai plan de cration d'emplois, c'est parce que vous rglez pas le vrai problme.

    Il s'agit bien ici d'un argument de responsabilit : Bouchard tient ses opposants responsables de la situation conomique prcaire que traverse le Canada. Mais il se trouve lui-mme les excuser, et en cela mme son argument est un argument de justification, en spcifiant que leur responsabilit n'origine pas de leur dmrite mais d'un dfaut structurel du systme canadien et donc de considrations qui leur sont extrieures. Implicitement, ce dont Bouchard accuse Campbell et Chrtien, c'est d'un aveuglement de mauvaise foi: ne pas voir ou refuser d'admettre que le systme fonctionne mal. Par ailleurs, une partie de cet argument pourrait tre considre comme un argument de consquence par effet d'inanit. Bouchard prtend que les propositions conservatrices et

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    librales ne peuvent rien changer. Cet argument d'inanit est en quelque sorte imbriqu dans l'argument de causalit par justification.

    Un dernier argument li la notion de causalit et utilis lors du dbat est fort intressant tudier, puisqu'il s'agit en quelque sorte d'un mta-argument. Il arrive en effet que l'emploi des arguments de causalit fasse lui-mme l'objet d'un contre-argument quand, par exemple, ces arguments sont l'expression d'un biais de complaisance. Ce n'est pas parce que le biais de complaisance ou tout autre concept sur l'argumentation est d'abord une construction thorique qu'ils ne peuvent pas tre utiliss par des debaters. Nous avons alors affaire un mta-argument, c'est--dire un argument de second niveau dont la teneur n'est pas un tat de choses de premier degr mais la stratgie argumentative de l'adversaire.

    Dans le dbat des chefs, un tel mta-argument est formul par l'un des protagonistes. un certain point d'une altercation qu'elle a avec Lucien Bouchard au sujet des dpenses des deux paliers de gouvernement, Kim Campbell l'interrompt pour s'exclamer: Quand c'est notre dpense, c'est notre faute. Quand c'est vous qui dpensez leurs fonds, c'est leur crdit. Ce que Kim Campbell cherche ici maladroitement dire, c'est que Lucien Bouchard lui fait reproche des dpenses de son gouvernement alors mme qu'il louange celles du gouvernement du Qubec. Elle ne discute plus alors du contenu mme des propos de Bouchard mais de son procd argumentatif. Il s'agit l d'un mta-argument de causalit portant sur deux des expressions possibles du biais de complaisance, savoir les arguments de responsabilit et de justification utiliss par Bouchard.

    Des arguments de consquence

    Trois grands types d'arguments de consquence ont t formuls au cours du dbat tlvis d'octobre 1993: l'argument d'inanit, l'argument de l'effet pervers (gnralement en argument simple mais parfois sous forme d'argument complexe) et l'argument de prdiction cratrice.

    Quatre diffrents arguments d'inanit ont t dvelopps. Dans sa forme la plus simple, cet argument

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    consiste prtendre qu'une proposition faite par un adversaire sera sans effet ou inoprante. C'est Lucien Bouchard qui utilise le plus souvent cet argument. Il s'en prend d'abord conjointement aux deux partis traditionnels: Il n'y a rien dans les programmes conservateur et libral qui va permettre de librer une marge de manuvre.

    Aprs-coup, s'adressant plus spcifiquement Jean Chrtien, il laisse entendre que malgr les politiques de cration d'emplois contenues dans le programme libral, il n'y a vritablement rien d'efficace pour crer de l'emploi. Plus loin dans le cours du dbat, il s'en prend cette fois Kim Campbell en prtendant que les prvisions conservatrices en matire de cration d'emplois relvent de la pense magique.

    Le dernier argument d'inanit est galement propos par Jean Chrtien sur un ton ironique. Rpondant une question sur la faon dont il entend grer les finances publiques, il fait valoir la possibilit d'effectuer des coupures budgtaires et en profite pour mettre en vidence ce qu'il juge tre le manque d'-propos de certaines positions conservatrices (sur le dossier des hlicoptres militaires).

    Les debaters dveloppent galement cinq arguments d'effet pervers. Quatre d'entre eux peuvent tre qualifis d'arguments simples: ils consistent prtendre qu'une mesure mise de l'avant par un adversaire aura des consquences ngatives non envisages plutt que les rsultats anticips par l'adversaire. C'est Kim Campbell qui utilise le plus cette forme d'argumentation, principalement dans l'intention de discrditer le programme libral de travaux d'infrastructures en prtendant qu'il aurait des rpercussions nfastes sur l'conomie. Elle commence d'abord par faire valoir qu'un tel programme forcerait les provinces s'endetter davantage, ce qui entranerait une augmentation des impts.

    La premire ministre reprend plus loin le mme argument de faon plus globale et radicale, en concluant pour ainsi dire un effet de mise en pril. Elle fait reproche aux Libraux d'ignorer le problme du dficit. L'ide qu'elle cherche alors exprimer est que la lutte contre le chmage et pour la

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    cration d'emplois passe par la rduction du dficit15. L'argument est ici la fois un argument d'effet pervers, doubl d'un avertissement de mise en pril. Vritable bombe retardement, le dficit entrane une augmentation du taux de taxation et mine par le fait mme la capacit d'agir de l'tat en matire de cration d'emplois. Campbell veut ainsi donner penser que les Libraux, en se dsintressant de la question du dficit, ne se donnent pas les moyens appropris pour crer des emplois.

    Deux autres arguments simples d'effet pervers sont dvelopps plus ponctuellement. Audrey McLaughlin attaque Kim Campbell en soutenant que le libre-change avec les tats-Unis a fait perdre des emplois au lieu d'en crer de nouveaux. S'attaquant par ailleurs Lucien Bouchard, elle prtend que la souverainet du Qubec, contrairement ce que le chef du Bloc qubcois peut penser, entranerait son isolement dans un monde global.

    Finalement, un argument complexe d'effet pervers est aussi formul par Kim Campbell. Il s'agit en fait de la reformulation modifie de l'argument simple qu'elle a dj utilis pour dnoncer le programme d'infrastructures des Libraux. Campbell semble considrer que c'est parce qu'il aura des effets pervers sur le taux de taxation et sur le dficit qu'il serait vou l'chec: C'est une promesse vide, Monsieur Chrtien. a ne marche pas, et vous le savez bien (...) on ne peut pas diminuer le dficit sans hausse de taxes.

    Le dernier argument de consquence dvelopp lors du dbat est un argument assez particulier qui s'apparente une prdiction autocratrice. Dans sa forme habituelle, ce genre d'argument consiste mettre en cause un adversaire en soulignant que ce sont ses croyances, par ailleurs en elles-mmes errones, qui entranent la ralit dont elles prtendent rendre compte. Jean Chrtien formule un argument

    15. Je ne sais pas sur quelle plante vous vivez, Monsieur Chrtien. Parce que votre plan ignore compltement le besoin d'liminer le dficit. [Il faut] liminer le dficit en cinq ans sans augmenter les taxes. C'est absolument ncessaire parce que c'est le dficit qui gruge nos ressources, qui menace nos programmes sociaux. Il faut reconnatre le problme mais pour les Libraux ce n'est pas un problme.

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    qui s'inspire en partie de ce schma lorsqu'il pose que si un gouvernement, dans un contexte de rcession, arrive crer une situation qui n'offre que les apparences d'une reprise conomique, il peut y avoir alors reprise relle de l'conomie16.

    En somme, Jean Chrtien espre que la population elle-mme tombera dans la mcanique de la prdiction autoralisatrice par la simple anticipation d'une relance de l'conomie. L'argumentation consiste pratiquement dire que des croyances non fondes rationnellement peuvent crer, par des moyens dtourns, la ralit qui est souhaite par tous. En d'autres termes, l'agrgation de comportements conomiques mobiliss par la croyance en une reprise de l'conomie peut, sur le plan macroconomique, fournir des dividendes pour tous.

    L'argumentation dans le dbat politique tlvis

    Le dbat tlvis des chefs de la campagne lectorale de 1993 au Canada montre que plusieurs arguments de causalit et de consquence sont employs par les protagonistes. Mis part l'argument de chance (argument de causalit) et l'argument de l'engagement fatal (argument de consquence), tous les autres arguments constituant notre typologie de dpart apparaissent dans le dbat. Au chapitre des arguments de causalit, l'argument de responsabilit vient en tte de liste quant la frquence d'utilisation (N:9), suivi par l'argument de justification (N:5) et l'argument de mrite (N:2). Dans la famille des arguments de consquence, l'effet pervers occupe la premire position (N:8), l'effet d'inanit occupe la deuxime (N:5), l'argument de la mise en pril arrive en troisime place (N:3), tandis que les arguments de prdiction cratrice (N: 1) et de l'excs de volont (N: 1) sont galit.

    L'analyse du dbat est une occasion de dpasser l'analyse formelle des arguments de causalit et de consquence, car il permet d'observer une pratique

    16. Personne veut dpenser mais lorsqu'ils verront des camions, des ouvriers bouger dans les villes, l'espoir reviendra et ce moment-l on verra cette partie de l'conomie relance.

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    particulire d'utilisation (niveau de l'analyse pragmatique), de combinaison (niveau de l'analyse syntaxique) et de formulation de sens (niveau smantique) de ce type d'argument. Les analystes des effets des mdias de masse considrent souvent qu'un certain degr d'ambigut semble accrotre l'efficacit des discours politiques, puisqu'il rend possibles de multiples interprtations pouvant satisfaire le plus grand nombre d'auditoires (ou viter de s'aliner trop d'entre eux)17. Or, notre analyse argumentative peut prciser quelques conditions de cette proposition gnrale, en suggrant que les chefs des partis, lors d'un dbat lectoral tlvis, sont nettement plus prcis dans leur analyse des problmes et le diagnostic d'une situation que dans leurs engagements et les solutions concrtes aux problmes soulevs. D'o sans doute la prpondrance des arguments de causalit sur les arguments de consquence, puisque les premiers sont relatifs un contexte pass ou prsent, tandis que les seconds sont habituellement conus, comme le montre Hirschman, pour dcrier et dnoncer les consquences non prvues des politiques d'avenir de l'adversaire.

    Cette ambigut entretenue par les acteurs politiques quant leurs solutions aux problmes diagnostiqus est telle qu'elle offre peu de prise aux arguments qui veulent en dvoiler les consquences non prvues. Certes, nous avons dnombr presque autant d'arguments de consquence (N: 18) que d'arguments de causalit (N: 16) dans le dbat des chefs de 1993. Cependant, le tiers de ces arguments de consquence concernent des tats de choses du pass, c'est--dire qu'on dnonce travers eux non pas les effets ignors ou occults des programmes d'avenir, mais bien les rsultats non prvus des politiques passes d'un gouvernement. C'est pourquoi, une fois sur trois environ, les arguments de consquence (notamment les arguments d'effet pervers, d'inanit et de mise en pril) servent appuyer un argument de responsabilit ou, plus rarement, un argument de justification.

    17. J. T. Klapper, The Effects of Mass Communication, Glencoe, Free Press, 1960.

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    Une autre observation gnrale nous permet d'expliquer nos rsultats: l'lection canadienne de 1993 portait davantage sur le bilan d'un gouvernement que sur des enjeux collectifs. Ds lors qu'il en est ainsi, il est normal de voir les protagonistes faire appel des arguments de causalit plutt que de consquence. En d'autres termes, plus une lection porte sur des enjeux (ou concerne plusieurs enjeux), plus elle laisse place l'usage d'arguments de consquence: les acteurs du jeu politique dbattant alors d'intentions de politiques ou de projets de socit, et de leurs consquences prvues ou imprvues. l'inverse, plus une lection porte sur le bilan d'un gouvernement, plus elle sollicite l'emploi d'arguments de causalit: la fonction du dbat tant alors de dterminer le passif et l'actif d'un ou plusieurs mandats la tte d'un gouvernement, en termes de responsabilits et de mrites, de chances et de justifications.

    Comment expliquer, par ailleurs, que les arguments de consquence soient gnralement formuls de manire plus indirecte, moins explicite ou moins labore que les arguments de causalit? Cela tient, notre avis, au fait qu'ils exigent une dmonstration plus longue qui ne convient pas toujours au dbat tlvis. Il est plus simple d'attaquer un adversaire en le rendant responsable d'un tat de fait existant et vident pour tous (chmage, rcession, etc.), que d'tablir par un raisonnement rigoureux que l'une ou l'autre de ses politiques aura, dans le futur, de tout autres effets que les effets anticips. Un des avantages, par contre, qu'offrent les arguments de consquence sur les arguments de causalit est qu'implicitement ils mobilisent avec eux des arguments ad hominem : montrer que les intentions politiques de l'adversaire mneront des consquences imprvues, c'est aussi laisser entendre que gouverner c'est prvoir et que, en ce sens, l'adversaire n'a pas les connaissances ou le savoir-faire ncessaires pour gouverner.

    Une analyse combinatoire des arguments de causalit et de consquence avec d'autres types d'arguments est certes intressante, mais elle exige un corpus plus vaste qu'un seul dbat des chefs. Ce type d'analyse syntaxique pourrait nous montrer, entre autres, quels types d'arguments ad hominem les arguments de consquence sont le plus souvent lis, s'il

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    est frquent qu'un argument de responsabilit soit associ un argument de culpabilit par association (cas rencontr dans notre corpus), ou encore en appui quel type d'argument (causalit ou consquence) les arguments d'autorit sont habituellement invoqus.

    Le modle d'argumentation dvelopp par le philosophe anglais Stephen Toulmin18 offre d'intressantes possibilits pour ce type d'analyse, car il pourrait permettre de lever le voile sur les structures d'argumentation l'intrieur desquelles les arguments de cause et de consquence prennent place. Le raisonnement politique procde trs certainement, au sens de Toulmin, d'une raison procdurale qui est loin de reposer sur le seul syllogisme dductif, et qui fait appel en fait un rseau complexe d'noncs o la vrit des noncs eux-mmes est une des questions dbattre. L'analyse de l'argumentation politique, avec en son cur les arguments de causalit et de consquence, ne peut tre fconde qu'en fonction d'une logique non formelle, contextualise ou pratique, applique cette forme d'interaction sociale et publique que sont les dbats politiques tlviss.

    En proposant un schma procdural o les diffrents noncs de l'argumentation se structurent suivant une Thse, des Donnes, une Loi de passage, un Support (qui paule la Loi de passage), une Restriction et un Indicateur de force, Toulmin pose de manire organise quelques lments thoriques qui permettent de circonscrire le statut des arguments de causalit et de consquence lorsqu'ils sont combins. Par exemple, dans une argumentation politique, un protagoniste peut noncer que le chmage s'est accru chez les pcheurs canadiens selon Statistique Canada (Donnes), et que cette situation est trs certainement (Indicateur de force) de la responsabilit du gouvernement conservateur (Thse), car sa politique apparemment gnreuse d'attribution de permis de pche a produit l'effet contraire celui anticip (Loi de passage), tant donn qu'elle a puis les stocks de poissons dans les eaux canadiennes (Support)... moins que les pcheurs canadiens n 'aient pas individuellement respect

    18. S. E. Toulmin, The Uses of Argument, Cambridge, Cambridge University Press, 1964.

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    leurs quotas (Restriction). Ce type de modlisation montre que les arguments de causalit semblent le plus souvent avoir le statut d'une thse au sein d'une argumentation, tandis que les arguments de consquence oprent comme une loi de passage entre les donnes et l'attribution de responsabilit.

    Au chapitre d'une sociologie politique du discours politique, notre analyse nous permet de poser quelques griefs aux historiens des ides politiques tel Albert Hirschman. Dans son analyse de l'argumentation de la droite contre les rformes progressistes en Occident, depuis la Rvolution franaise jusqu' nos jours, Hirschman croit dcouvrir que les arguments de l'effet pervers, de l'inanit et de la mise en pril sont les trois arguments ftiches des partisans du statu quo, qu'ils sont surutiliss, exploits outrance, et qu'en plus ils sont moralement injustes puisqu'ils paralysent ou strilisent le sain dveloppement des dbats politiques en dmocratie. Notre analyse du dbat des chefs de 1993 montre qu'il est loin d'tre certain que les objections en termes d'effets pervers, d'inanit ou de mise en pril soient formules plus souvent par les agents du conservatisme que par ceux du progrs. Les huit ans de gouvernement du Parti progressiste-conservateur ne furent pas exempts, lors du dbat, d'une argumentation fonde sur l'ironie des consquences, et ce par trois chefs de partis relativement plus progressistes que Kim Campbell. La droite ne semble pas avoir le monopole de l'argumentation par le biais du principe des consquences non voulues, et c'est sans doute tant mieux en dmocratie. Le philosophe Karl Popper et l'conomiste Friedrich Hayek estimaient que la principale tche thorique des sciences sociales rsidait dans la dcouverte des consquences non voulues des actions des individus; or, il semble que ce soit galement une fonction souhaite en dmocratie, notamment l'occasion des dbats tlviss entre principaux responsables de partis.