Les conséquences de l’imprimerie sur l’écriture .185 Michel MELOT Les conséquences de l’imprimerie

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    Les consquences de limprimerie sur lcriture latine Michel MELOT

    Dans lhistoire de lcriture, lune des dates les plus importantes est sans doute celle de linvention de limprimerie, ou plutt celle, devrait-on dire, de la rencontre entre linvention des caractres mobiles et lalphabet latin. Car limprimerie, sous la forme dempreintes, de sceaux, destampages a toujours exist. Quant linvention des caractres mobiles, elle eut lieu en Chine vers 1100 utilisant des caractres en bois, puis en terre cuite. Linvention dcisive au milieu du 14me sicle en Allemagne nest donc pas celle du caractre mobile, ni celle de limprimerie et encore moins celle du livre qui, sous la forme du codex, remonte aux premiers sicles de notre re et stait dj considrablement rpandu sous forme de manuscrits la fin du moyen-ge. Linvention dcisive nest pas mme celle de la typographie. Les caractres en mtal apparurent en Chine sous les Yuan (1279 1368) et le plus ancien imprim en caractres mtalliques est un ouvrage coren de 1377, trois quarts de sicles avant Gutenberg.1 Pourquoi ces inventions ne connurent-elle leur dveloppement quen Europe au 15me sicle et neurent pas le mme succs dans les pays dOrient qui les ont dcouvertes ? Beaucoup de raisons expliquent cet tonnant dcalage dans le temps. Je ne retiendrai que celles qui sont le plus souvent voques : les progrs de la mtallurgie, la mise en place dun systme conomique nouveau et enfin, lexistence dune criture alphabtique latine fonde sur le phontisme.

    Le livre connat donc en Europe partir du 13me sicle un essor dj considrable qui a conduit une parcellisation du travail des copistes pour produire des livres manuscrits en srie. La demande est croissante, notamment dans les universits, appelant cette "criture mcanique" qui fascine les inventeurs de la Renaissance. Si le nombre de manuscrits produits dans chaque pays dEurope se comptait dj en centaines de milliers, les 30000 incunables connus que permit limprimerie firent passer la production plusieurs millions dexemplaires avant 1500. Le livre cependant nest pas un phnomne nouveau : il nest pas n de limprimerie; il est le fruit de linvention du codex, cette forme de pliage qui permet une lecture facile et de lintroduction progressive du papier en Europe depuis le monde chinois et arabe au 13me sicle.2 La presse nest pas non plus une nouveaut : elle est connue des imprimeurs dimages xylographiques, images de dvotion ou cartes jouer. Quelle est alors linvention attribue Gutenberg ? La nouveaut vient des progrs de la mtallurgie, considrables en Europe et particulirement en Allemagne, lie en partie au dveloppement des armes et de

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    lartillerie. Ceci nous rappelle que la typographie est avant tout un art du mtal et son progrs d linvention dun alliage, plomb, tain et antimoine dont la formule est garde secrte. Gutenberg est le fils dun orfvre, matre des monnaies de larchevque de Mayence. Son prcurseur, Prokop Waldvogel de Braganciis est issu dune famille de mtallurgistes de Prague.

    La seconde raison du succs est plus complexe : cest ladquation du livre comme objet fabriqu en srie au mode de production capitaliste qui se met alors en place dans les pays les plus riches dEurope, ceux o se dveloppe un commerce international : les valles du Rhin, du Danube, du Rhne mais aussi de la Seine et de la Tamise. On a beaucoup crit sur cette conomie qui peut faire de la pense, grce lcriture mcanique, un produit industriel et commercial, ainsi que sur ses rpercussions sur les formes de socit et sur les rformes religieuses.3 On a bien vu aussi que lcriture chinoise "avait but sur le caractre fig de la socit chinoise et la puissance dune bureaucratie"4 qui concentrait tout pouvoir et sopposait tout changement. Le besoin de diffuser la pense, de la matrialiser et de la faire circuler dans des livres est videmment une condition ncessaire au dveloppement de limprimerie.

    Je ne referai pas lanalyse de ces conditions historiques dj trs tudies et qui nous entranerait trop loin, mais jinsisterai en revanche sur le troisime facteur qui explique pourquoi lexploitation massive de la typographie eut lieu en Europe et non en Orient : il sagit de la structure de lcriture latine et des conceptions qui la fondent. Lalphabet latin, outre sa grande conomie de signes, repose sur un postulat selon lequel chaque lettre de lalphabet figure un son du langage, dune faon absolument arbitraire et normalise. Selon ce principe chaque lettre de lalphabet garde sa mme valeur quelle que soit les variantes de sa forme : un A majuscule figure le mme son que le a minuscule, les lettres monumentales ont la mme valeur phontique que les lettres cursives, bien que leur forme soit trs diffrente. Or, la mcanisation de lcriture suppose la normalisation parfaite de chaque forme de chaque caractre dont le calibrage est rigoureusement dfini pour tenir dans un cadre uniforme et une place dtermine sur la page. On conoit alors que lcriture chinoise, dont le sens est li la souplesse de chaque caractre et son quilibre fragile sur la page se prte mal la rigidit de la typographie et, de fait, les essais chinois et corens butaient sur la normalisation rigoureuse quimposent les gales et les composteurs de limprimeur, sans compter que le nombre de caractres et leur classement dans des cases posaient des problmes considrables : les premiers caractres mobiles furent classs par rimes. Au contraire, lune des tapes majeures de lentreprise de Gutenberg fut la mise au point dune machine fondre les caractres qui, par une articulation rigoureuse entre des parties fixes et des parties mobiles, en assure le parfait calibrage.

    Tel est donc lhritage que la typographie lgua notre criture : une ncessit dordre, de simplification et de normalisation implacables dans des formes dsormais coules dans le plomb et dont la diversit ne troublait en rien le sens. Un tel absolutisme graphique correspondait bien aux absolutismes politiques et religieux qui rgnaient dans les cours dEurope. Si Dieu a cr lcriture, les monarques de droit divin, la bourgeoisie daffaires et le clerg des glises surent

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    semparer de limprimerie. En France, lesthtique normative des caractres atteint son apoge avec la cration de lImprimerie royale par Louis XVI qui ordonna la fabrication des fontes de polices de caractres, les "Romains du Roi" et les "Grecs du Roi", qui sont lun des plus beaux exemples de lart classique.5 Dun autre ct, lindustrialisation du livre, en favorisant la circulation des ides faisait fermenter la dmocratie et la rforme comme cela a dj t maintes fois tudi.

    Non seulement il ne faut pas confondre lapparition du livre avec celle de la typographie, mais on peut dire que la typographie na pas immdiatement chang le livre. Les premiers livres imprims imitent les manuscrits.6 La sparation des mots, tape essentielle qui marque le passage de la lecture collective haute voix la lecture silencieuse et prive, fut introduite depuis le 11me sicle. Les artifices qui permettent de transformer une criture destine tre lue en une criture destine tre vue taient dj en place : rubriques et pieds de mouche pour signaler les parties, gloses marginales, illustrations, furent plutt des obstacles au dveloppement de lcriture mcanique. La page de titre, la pagination et les tables des matires existent dj dans les manuscrits. Mais limprimerie et la normalisation quelle impose au livre comme lcriture a favoris ces dispositifs qui permettent au lecteur de comprendre le texte du regard avant de le dchiffrer caractre aprs caractre. La normalisation des formes annonce aussi celle de lorthographe, qui fut une des consquences directes de limprimerie.

    Il fallut aussi normaliser les espaces et les matrialiser comme tout autre caractre par des plombs de diffrentes paisseurs mathmatiquement calibrs, appels cadrats, cadratins et semi-cadratins, indispensables pour normaliser la longueur des lignes et les retraits en dbut de paragraphe. Les manuscrits connaissaient dj les signes destins guider la lecture et qui nont aucune valeur phontique, sinon celle du silence. Lide dominante selon laquelle lcriture latine est une criture alphabtique et que lcriture alphabtique ne marque que la langue a laiss dans lombre le fait quune grande partie de cette criture nest pas phontique mais lie la structuration des textes et destine leur intelligence plus qu leur lecture. Les progrs de la machine crire dont la mise au point dura deux sicles depuis les premiers essais munis de plumes en 1660 jusqu la production en srie de machines Remington en 1873, nous rappellent que lcriture nest pas seulement une affaire lie au langage, mais aussi la structuration de notre pense. Sur le clavier dordinateur le plus simple quon puisse trouver en France, on dnombre au moins 68 signes dcriture. Aux 26 lettres de lalphabet sajoutent les signes diacritiques, les chiffres, les ligatures, les ponctuations, les espacements, les symboles mathmatiques ou montaires, sans compter les touches de fonction qui peuvent faire basculer lcriture dans des feuilles de style extrmement varies (polices, corps, graisses) sans pourtant en modifier la valeur phontique ! On peut donc supposer que le principe du caractre suppos purement phontique dont on considre la forme comme insignifiante, puisquelle est arbitraire, fut une des conditions du dveloppement de la typographie en Occident. Aussi on peut affirmer, aprs beaucoup de philosophes et dethnologues, que limprimerie na pas seulement contribu normaliser la forme de lcriture et formaliser la langue, par lorthographe, mais a configur la pense occidentale en gnral. La page est un "rectangle pensant" a-t-on dit, et le livre un classe