L’HISTOIRE SLAVO-BULGARE

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INALCO Anne universitaire 2004-2005

LHISTOIRE SLAVO-BULGAREDe Paisij de HilendarTraduction et commentaire

DREA prsent par Athanase Popov

Jury : Jack Feuillet Bernard Lor

PREMIERE PARTIE : PRESENTATION

Je me demandai si je navais pas si nous navions pas jusqu prsent jug [le peuple bulgare] la lgre. En y rflchissant, je me rendis compte que nous lavions connu surtout par les rapports de ses rivaux ou ennemis Serbes, Roumains et Hellnes. 1

Avant-propos

Rponse la question : Pourquoi lHistoire slavo-bulgare de Paisij2 de Hilendar annonce un Eveil national commun aux Bulgares et aux Macdoniens ?

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Lon Brun, Le cas bulgare (Notes dun ancien combattant), Extrait de la Revue de Paris du 1er septembre 1920, Paris 1920, reproduit dans Ivan Iltchev, op. cit., p. 323. 2 N.B. Pour lensemble du texte, cest la translittration des slavistes qui est adopte, sauf lorsque certains auteurs ont publi dans une langue occidentale avec leur nom transcrit selon lusage dune de ces langues. Pour les non-initis, rappelons que = , = ju, = ja, = c, = , = , = ou (rserv aux patronymes serbocroates). A ces signes, il faut aujouter pour translittrer le grand jer, et pour translittrer le petit jer.

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La plupart des livres sur lhistoire de la Bulgarie prsentent Paisij de Hilendar comme le fondateur de lEveil national bulgare, mais ces crits strotyps sont intellectuellement peu satisfaisants. Il faut dire

que dans lnorme quantit de publications hagiographiques, peu de livres sont des contributions utiles ltude de luvre du moine qui, lun des premiers, exhorta les slaves orthodoxes de laire culturelle et linguistique bulgare cultiver la fiert de leurs origines. Dans lensemble, les chercheurs de la premire moiti du vingtime sicle (surtout Jordan Ivanov, Bojan Penev et Velo Velev) ont peu prs puis la connaissance philologique de Paisij. En ce qui concerne la langue quil emploie, peu dtudes pousses ou de monographies exhaustives y ont t consacres. Ltude minutieuse des sources de lHistoire slavobulgare nest pas acheve. Luvre intgrale de Cesare Baronius, crite en latin, na jamais fait lobjet dune tude historique et philologique exhaustive, sans doute parce quelle est indisponible la Bibliothque nationale de Sofija et difficile trouver ailleurs ; seul Velo Velev a pris la peine dtudier linfluence de ldition russe, commande par Pierre le Grand, sur lHistoire slavo-bulgare3. Enfin le travail de Bonju Angelov est surtout utile en ce quil a fait une tude exhaustive des auteurs bulgares qui ont crit au sicle de Paisij4.

Pour ce qui concerne la bibliographie plus rcente, un ouvrage est particulirment prcieux : il sagit de louvrage paru loccasion du bicentenaire de lHistoire slavo-bulgare : Paisij Hilendarski i negovata epoha Sofija, 19625. Toutes les tudes postrieures renvoient plus ou moins au texte de lHistoire slavo-bulgare, en la paraphrasant outrance, mais sans jamais oser dire quelque chose de diffrent ou de vraiment nouveau. Mme les travaux de Bonju Angelov, auxquels nous nous rfrons abondamment, ne font gure autre chose que replacer le texteUn article en italien est lui aussi frquemment cit : Riccardo Picchio, Gli annali des Baronio Skarga et la Storia di Paisij Hilendarski , Ricerche Slavistiche, III, Roma, 1954, p. 212-233. 4 Son matre ouvrage restera jamais Svremennici na Paisij, Sofija, Editions de lAcadmie des Sciences de Bulgarie, 1963, 2 Tomes. 5 Paisij de Hlendar et son poque (1762-1962), mlanges parus loccasion du bicentenaire de lHistoire slavobulgare, Sofija, Editions de lAcadmie des Sciences de Bulgarie, 1962. (en bulgare, avec des rsums en russe, en allemand et quelquefois en franais)3

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du livre dans le contexte de lpoque de son criture (1762). La premire analyse nuance et sans mnagement du texte mme de lHistoire slavobulgare date, notre connaissance, de 2003. Il sagit dun article de Nadja Danova qui dnonce les effets nfastes, jamais dmontrs auparavant, quau eus lHistoire slavo-bulgare sur le dveloppement de lidentit bulgare moderne6. Il existe aussi une tude dsidologise de la rception de ce texte clbre7.

Selon lHistoire de la Bulgarie des origines nos jours, Editions Horvath8, Paisij de Hilendar est le premier formuler les aspirations nationales du peuple bulgare , mais en son temps, la gense dun sentiment national macdonien distinct du sentiment national bulgare na pas encore commenc. Il serait n Bansko, ville qui, par son dveloppement rapide, devint un centre industriel et commercial de la Macdoine orientale 9. Paisij fit vraisemblablement un voyage en Autriche, Sremski Karlovci. En ce qui concerne ses relations avec lhellnisme de son poque, lon sait de manire certaine que par suite de la situation privilgie dont bnficiait le patriarcat grec de Constantinople, celui-ci prsentait la population chrtienne de la Pninsule balkanique comme grecque. La Sublime Porte ne distinguait pas parmi ces chrtiens des Grecs, des Serbes, des Bulgares, des Albanais, mais les traitait tous de rum milleti, cest--dire peuple grec. Cette circonstance tait extrmement avantageuse pour le clerg grec qui, du point de vue ecclsiastique, prdominait dans les terres bulgares. Les vques et hauts fonctionnaires ecclsiastiques en Bulgarie taient Grecs. Le service religieux tait chant en langue grecque au lieu de ltre

Problemt na nacionalnata identinost v uebnikarskata kninina, publicistikata i istoriografijata prez XVIIIXIX vek , in Balkanskite identinosti v blgarskata kultura, tome 4, Editions Kralica Mab, 2003, p. 11-92. 7 Cf. Chapitre sur Paisij dans Rumen Daskalov, Kak se misli blgarskoto Vzradane, Sofija, Lik, 2002. 8 Histoire de la Bulgarie des origines nos jours, Roanne, Editions Horvath, collection Histoire des nations europennes, 1977, p. 270. Les livres sur lhistoire des Balkans qui sont parus dans cette collection reprennent tous les thses des historiographes officiels des pays concerns, mme si louvrage en question a t prfac par Georges Castellan, en lui apportant ainsi, jusqu un certain point, sa caution scientifique. Cest parce que ce livre nest pas disponible la vente, pas plus que le Que sais-je de Georges Castellan sur lhistoire de la Bulgarie, qui reprend galement les thses de lhistoriographie marxiste-lniniste, que Dimitrina Aslanian a entrepris de publier son Histoire de la Bulgarie en autodition, mais en ayant recours aux services dun diffuseur. 9 Op. cit., p. 269.

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en slavon. 10. Cette prsentation traditionnelle ne peut reprsenter quun point de dpart dune rflexion sur la vie et luvre de Paisij de Hilendar, laquelle ne devrait surtout pas tre lue comme un pamphlet antigrec. En effet, lide dun double joug , voire dun double esclavage inflig par les Grecs et par les Turcs est une ide du Vzradane qui doit tre fortement nuance, mme si elle figure aussi chez des auteurs occidentaux. Ainsi, Jack Feuillet crit propos de lattitude du clerg phanariote : Le pays est entirement sous la coupe de prlats grecs qui maintiennent ses habitants dans labtissement le plus complet. Non contents dextirper toute trace de culture slave, les phanariotes sefforcent dhellniser les fidles afin de faire deux des auxiliaires de leur politique en leur promettant une amlioration trs hypothtique : toute promotion sociale tant entre leurs mains, les rares Bulgares formant llite intellectuelle du pays sont fortement hellniss. Les autres () en sont rduits rester analphabtes. Le clerg grec les a relgus au rle danimaux craintifs et soumis, menacs danathme la moindre dsobissance. 11. Sil est incontestable que lHistoire slavo-bulgare a toutes les apparances dun pamphlet, elle nest pour autant pas dirige contre la nation grecque moderne, car elle ne traite que dhistoire byzantine. En outre, les sentiments antigrecs de lpoque de lEveil national bulgare sont en ralit prioritairement dirigs contre le clerg et la bourgeoisie phanariotes, qui ne reprsentent quune infime partie de la population hellnophone sous lEmpire ottoman. Lmergence du sentiment national grec moderne est trs tardive, et lpoque de Paisij, la plupart des chrtiens orthodoxes de lEmpire ont le sentiment dappartenir la mme communaut. Cest la rception de lHistoire slavo-bulgare qui a fait de Paisij un auteur antigrec. En effet, le texte a t retouch par Hristaki Pavlovi, le premier diteur du texte en 1844 (le livre sappelle Livre des rois). De nombreux passages ont t complts de faon diffrencier encore plus clairement les Grecs et les Bulgares. Hristaki Pavlovi souligne que les Grecs descendent de Jean, le

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Op. cit., p. 270. Sofroni Vraanski Vie et tribulations du pcheur Sofroni, Introduction et notes tablies par Jack Feuillet, Sofija-Presse, 1981, p. 55-56.

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quatrime fils de Japhet, celui-ci le fils de No, alors que les Bulgares descendent de Mosoch, le sixime fils de Japhet12. Lide que les Bulgares sont un peuple lu qui a touff la fiert des Grecs par le pass existe bien chez Paisij, mais dans la mesure o la nation grecque moderne nest pas encore entirement forme son poque, et dans la mesure o le critre linguistique est insatisfaisant (de nombreux slaves parlent mieux le grec que leur idiome natal), lHistoire slavo-bulgare est un texte intempestif qui na servi cautionner une politique nationale que longtemps aprs avoir t crit. Les annes 1840 voient merger une forte propagande antigrecque chez les instigateurs de lEveil national bulgare, car lpoque les relations entre les deux communauts nationales sont devenues tendues. Ce nest pas encore le cas lpoque de Paisij. Les Bulgares daujourdhui lisent en ralit lHistoire slavobulgare la lumire duvres littraires comme le pamphlet antigrec La Bulgarie notre mre (Mati Bolgarija), uvre clbre de Neofit Bozveli. Pour la premire fois, les Grecs sont ouvertement accuss de vouloir assimiler les Valaques, les Serbes et les Bulgares ,