Littéraire sous Louis XIV || Remarques sur la genèse des "Lettres portugaises"

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  • Remarques sur la gense des "Lettres portugaises"Author(s): J. ChupeauSource: Revue d'Histoire littraire de la France, 69e Anne, No. 3/4, Littraire sous Louis XIV(May - Aug., 1969), pp. 506-524Published by: Presses Universitaires de FranceStable URL: http://www.jstor.org/stable/40523543 .Accessed: 04/09/2013 21:21

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  • REMARQUES SUR LA GENSE DES LETTRES PORTUGAISES

    En faisant des Lettres portugaises une sorte de mtore, la l- gende de l'authenticit privilgiait le mystre. Le mrite le plus certain de l'attribution des Lettres Guilleragues a t d'ouvrir la voie une recherche de la vrit dont le premier objectif doit tre l'lucidation des circonstances relles de la composition de l'uvre.

    L'hypothse selon laquelle une aventure vritable aurait donn Guilleragues l'ide de ces lettres passionnes, sinon leur modle, n'a trouv jusqu' ce jour aucune confirmation. Aussi bien n'est-elle fonde que sur des tmoignages suspects. Ni la rvlation des li- braires trangers, qui dsignrent Chamilly comme le destinataire des lettres, ni l'pisode curieux d'un roman paru en 1672, o il est fait tat de lettres authentiques, dtenues par Chamilly et jetes la mer, ni le tmoignage tardif de Saint-Simon ne font preuve l. A supposer qu'une liaison amoureuse ait bien exist entre M. de Chamilly, officier de l'arme franaise au Portugal, et Mariana Alcoforado, la religieuse du couvent de Beja en qui Ton a cru re- trouver l'hrone des Lettres, l'histoire n'a rien retenu de cette hy- pothtique aventure galante. Guilleragues lui-mme en aurait con- serv peu de chose, au demeurant, puisque les rares dtails mat- riels du texte ne s'accordent pas avec la situation des prtendus modles historiques ; quant la chronologie des lettres, elle est incertaine, comme la localisation du couvent de Mariane. Le seul intrt de ces recherches est de souligner, finalement, combien les Lettres portugaises chappent l'anecdote. La vrit dont se nourrit le texte n'est pas celle de la chronique galante et si Guilleragues a pu s'inspirer d'un fait rel, son uvre s'en dgage pour construire sa propre vrit.

    Puisque les Lettres portugaises ne sont pas un livre clefs, mieux vaut donc renoncer la qute d'une source anecdotique suppose,

    1. Ces divers tmoignages sont analyss par F. Deloffre et J. Rougeot dans l'intro- duction leur dition critique des Lettres portugaises, Editions Garnier Frres, Paris, 1962, p. vin et ix.

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  • GENSE DES LETTRES PORTUGAISES 507

    portugaise ou franaise, qui, si elle a jamais exist, est reste en dfinitive trangre l'uvre cre *. L'actualit de la campagne de Portugal et le got du public pour les histoires vritables justifient suffisamment l'artifice de prsentation des lettres et le choix du cadre portugais pour que l'on puisse faire, en conscience, l'conomie d'une hypothse invrifiable et oiseuse, qui est plus une squelle du mythe de l'authenticit qu'une suggestion dicte par les qualits intrinsques du texte 2.

    Pour avoir accord une importance abusive au mythe portugais, on a oubli que les Lettres s'adressaient avant tout tous ceux qui se connaissent en sentiments . Complte par le souci d'offrir au public un texte irrprochable, cette dclaration de l'avis au lecteur souligne la valeur exemplaire des cinq lettres 3 : leur intrt n'est pas dans la banale aventure galante qui leur sert de prtexte mais dans l'intensit de la passion qui les anime comme dans la qualit de son expression. Telle est, croyons-nous, la vritable rai- son d'tre des Portugaises : modles de tendresse , elles portent tmoignage de l'expression sincre d'un amour passionn.

    Cette ide se trouve confirme par un document ancien, le seul qui nous apporte quelque lumire sur la gense de l'uvre. D'aprs un auteur du temps, Vanel, les Lettres auraient t crites la demande d'une princesse, en qui nous reconnaissons la protectrice de Guilleragues, Henriette d'Angleterre, pour lui montrer com- ment pouvait crire une femme prvenue d'une forte passion 4. L'indication est d'autant plus plausible que divers tmoignages at- testent l'existence, dans les cercles mondains, d'un courant d'intrt pour l'expression pistolaire de la passion. Par del Madame et Guil- leragues, c'est toute une socit galante et spirituelle qui se montre alors curieuse de sincrit dans les lettres d'amour.

    Un pisode des Mmoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molire met bien en lumire cet intrt du public pour les lettres passion-

    1. C'est l'avis que M. Deloffre a fait nettement prvaloir dans le bref dbat qui a suivi la communication de MM. Deloffre et Rougeot au xix0 Congrs de l'Association in- ternationale des tudes franaises : Les Lettres portugaises, miracle d'amour ou miracle de culture . C.A.I.E.F., mai 1968, n 20, p. 304-307.

    2. On objectera encore que la condition religieuse de Mariane est un fait trop parti- culier pour relever de la pure invention. En vrit, on serait moins tent de voir dans l'apparente singularit de ce trait l'indice d'une source historique prcise si l'on voulait bien considrer que le climat de galanterie qui faisait la rputation de maint couvent au xvn* sicle autorisait Guilleragues imaginer sans trop de frais une telle situation. Et nous verrons plus loin que les lettres d'Hlose ne pouvaient qu'engager Guilleragues prter son hrone le visage d'une religieuse.

    3. Voir l'avis au lecteur , p. 37 de l'dition de F. Deloffre et J. Rougeot : o J'ai vu tous ceux qui se connaissent en sentiments, ou les louer, ou les chercher avec tant d'empressement, que j'ai cru que je leur ferais un singulier plaisir de les imprimer. Ce plaisir est garanti par la correction du texte que publie Barbin, lequel s'est employ, c avec beaucoup de soin et de peine , viter que les Lettres portugaises ne parussent c avec des fautes d'impression qui les eussent dfigures.

    4. Pour plus de prcisions sur ce tmoignage, on se reportera notre article o Vanel et l'nigme des Lettres portugaises , R.H.L.F., mars-avril 1968, n 2, p. 221-228. Voir aussi la note n 2 la page 523 du prsent article.

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  • 508 REVUE D'HISTOIRE LITTRAIRE DE LA FRANCE

    nes l. prise du comte d'Englesac, l'hrone de cette histoire s'est laiss aller crire quelques lettres qui font honneur sa sensibilit mais passent les bornes de la biensance. Il est vrai que, quand on aime fort son amant, [...] on lui crit volontiers un peu follement 2. Assurment, il conviendrait de faire le secret sur ce genre de cor- respondance ; mais une indiscrtion ayant dj t commise, Sylvie ne fait nul embarras de donner un exemple de ces lettres la prin- cesse qu'elle divertit par ses mmoires. Celle-ci, nous dit-on, ne sera peut-tre point fche de voir comme on crit quand on aime beaucoup ; et que cet amour n'ayant qu'un but lgitime, ne contraint point les dsirs du cur 3. A travers cette correspondance fictive, il est clair que Mme de Villedieu s'adresse ses lecteurs, et plus particulirement sans doute aux lectrices sensibles, dont elle flatte habilement la curiosit pour les lettres d'amour passionnes.

    Le seul dfaut de ce document, si proche du texte de Vanel, est d'tre postrieur de deux ans aux Lettres portugaises. Mais d'autres tmoignages, antrieurs 1669, montrent que la lettre passionne comptait dj parmi les proccupations des cercles galants. Ds 1661, dans une de ces conversations entre gens d'esprit qui sont de tradition dans les romans du temps 4, celle qui n'tait encore que Mlle Desjardins distinguait la lettre galante de la lettre d'amour inspire par un sentiment sincre. Ce sont deux crits distincts, deux styles diffrents. S'il est possible de dfinir une rhtorique de la lettre galante, il seroit bien difficile de donner des regles certaines pour les Lettres que font les gens amoureux , tant il est vrai qu'on a tant de dsordre dans l'esprit quand on est en cet estt, qu'il est impossible d'viter que les Lettres ne s'en ressentent 5. Ainsi, l'heure o la notion d'ordre rgit l'art de la prose, la lettre pas- sionne, en vertu de sa confusion naturelle, chappe au domaine de l'art : elle n'est pas objet de littrature. Aussi bien n'crira-t-on de lettres amoureuses qu' une matresse ou un amant, car la bien- sance et la discrtion empeschant l'un et l'autre de les publier, les fautes en seront ensevelies 6.

    Quelques annes plus tard, Mlle Des jardins invoque les mmes raisons, morales et littraires, pour s'excuser de ne pouvoir livrer l'impression les seules lettres pour lesquelles elle se sente quelque gnie : ces lettres-l , crit-elle, ne sont permises qu' mon cur, et si ma main a eu l'audace de luy en drober quelques-unes,

    1. La premire dition de ce roman attribu M" de Villedieu date de 1671. Nous utilisons une dition postrieure, parue Toulouse en 1701.

    2. Edition de 1701, cinquime partie, p. 193. 3. Ibid., p. 194. Par la vivacit de son attaque exclamative, tel mouveme