Reconnaissance de l’émotion faciale et schizophrénie

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  • Lvolution psychiatrique 74 (2009) 123135

    Disponible en ligne sur www.sciencedirect.com

    Visages

    Reconnaissance de lmotion faciale et schizophrnie

    Facial emotion recognition in schizophreniaValrian Chambon a,, Jean-Yves Baudouin a,b

    a Doctorant, UMR 5229 CNRS, centre de neuroscience cognitive, institut des sciences cognitives,67, boulevard Pinel, 69675 Bron cedex, France

    b Matre de Confrence, dpartement de psychologie, universit de Bourgogne, ple AAFE,esplanade Erasme, BP 26513, 21065 Dijon cedex, France

    Recu le 1er aout 2008 ; accept le 18 decembre 2008Disponible sur Internet le 4 fevrier 2009

    Rsum

    La schizophrnie se caractrise par une large gamme de dficits dans les comptences interpersonnelles.Une manire daborder ces dficits consiste naturellement explorer la capacit des patients schizophrnes traiter des stimuli dont limportance psychosociale est avre : les visages, par exemple. Il est aujourdhuiadmis que les patients schizophrnes souffrent de difficults importantes en matire de reconnaissance et dediscrimination faciales. Ces difficults ont t mises en vidence dans des paradigmes varis, incluant destests de reconnaissance didentit, dmotion ou dge. Ltendue de ces troubles suggre laltration dunmcanisme de traitement commun tous les types dinformation faciale. ce titre, le processus dextractiondes informations configurales a t considr comme un candidat privilgi. Nanmoins, peu dtudes ontdirectement test cette hypothse. Aprs avoir procd une revue de la littrature, nous prsenterons unesrie dtudes destines valuer limplication probable des informations de configuration dans le traitementdysfonctionnel de lmotion faciale chez le patient schizophrne. 2008 Elsevier Masson SAS. Tous droits rservs.

    Abstract

    A broad range of deficits in interpersonal skills characterizes schizophrenia. A natural way to tackle thesedeficits is to explore the ability of schizophrenic patients to process stimuli that have a well-establishedpsychosocial content: faces, for instance. Schizophrenia deficits in facial recognition and discriminationhave been studied extensively and most investigators have pointed out that patients with schizophrenia

    Toute rfrence cet article doit porter mention : Chambon V, Baudouin JY. Reconnaissance de lmotion faciale etschizophrnie. Evol psychiatr 2009; 74.

    Auteur correspondant.Adresses e-mail : chambon@isc.cnrs.fr, valerian.chambon@isc.cnrs.fr (V. Chambon).

    0014-3855/$ see front matter 2008 Elsevier Masson SAS. Tous droits rservs.doi:10.1016/j.evopsy.2008.12.014

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    perform less well than non-patients and psychiatric controls in numerous facial paradigms, including facialidentity, emotion and age recognition tests. The extent of the schizophrenic deficit suggests the alteration ofa processing mechanism common to all kinds of facial information and the configural information extractionprocess has then been regarded as a probable candidate. Nevertheless, only a few studies directly tested thehypothesis. In what follows, we draw a general schema of the schizophrenia deficit in facial processing,next we present a series of studies investigating the putative implication of configural information in theabnormal processing of facial emotion in the disease. 2008 Elsevier Masson SAS. All rights reserved.

    Mots cls : Visage ; Identit ; motion ; Schizophrnie ; Informations configuralesKeywords: Face; Identity; Emotion; Schizophrenia; Configural information

    1. Introduction

    Les visages constituent une catgorie de stimuli bien particulire. la fois marqueur delidentit personnelle et du statut social de lindividu (le sexe, lorigine ethnique ou lge, parexemple), le visage reprsente galement un moyen de communication dont le contenu, biensouvent, excde ce que les mots seuls ne peuvent transmettre. De fait, il est depuis longtempsadmis que la reconnaissance et linterprtation des informations faciales jouent un rle majeurdans la rgulation de nos comportements sociaux. En tmoignent, invariablement, les difficultsdadaptation sociale que rencontrent les patients souffrant dun trouble, slectif ou diffus, dutraitement de linformation faciale : cest le cas de la prosopagnosie [1], des troubles du spectreautistique [2], mais galement de la schizophrnie [3].

    Il est aujourdhui admis que les patients schizophrnes souffrent de difficults importantes enmatire de reconnaissance et de discrimination faciales. Ces difficults ont t mises en videncedans des paradigmes varis, incluant des tests de reconnaissance didentit, dmotion ou dge[48]. Si ces troubles semblent affecter particulirement la catgorie des visages, leur nature etleur tendue font encore toutefois lobjet de vives controverses :

    ces difficults sont-elles gnralisables lensemble des informations faciales ou sont-ellesplus prononces pour un type dinformation en particulier (lexpression faciale, par exemple) ?Naturellement, la mise en vidence dun trouble diffrentiel est susceptible davoir des rper-cussions qui dpassent le seul champ dinvestigation de la schizophrnie. On touche ici laquestion de la modularit de lesprit [9] : que des dficits puissent affecter, dans la schizophrnieou ailleurs, le traitement dune catgorie spcifique ou dun type dinformation particulier sug-gre lexistence de mcanismes crbraux (ou modules ) spcifiquement ddis au traitementde cette catgorie ;

    la deuxime interrogation est directement lie la premire. La schizophrnie est une pathologiepsychiatrique caractrise par un large ventail de dficits cognitifs ; il nest donc pas exclu queles troubles que prsentent les patients schizophrnes en matire de traitement facial rsultent,en amont, de laltration dune aptitude plus gnrale, affectant les registres du langage, de lammoire, de la perception ou de lattention par exemple ;

    enfin, la schizophrnie est une affection trop htrogne pour tre apprhende dun seul blocet, de fait, il est peu probable quun seul mcanisme explique toutes ses manifestations. Il estdonc indispensable daborder la question dimension par dimension, en examinant plus avant

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    les liens que ce dficit pour le traitement des visages entretient avec les diffrents symptmesde la maladie.

    Nous verrons au final que lorientation actuelle des recherches invite considrer le dficitsous la perspective de mcanismes gnraux, susceptibles de mobiliser des processus communs toutes les informations faciales dune part (identit, motion, ge), et dont le champ dapplicationdborde la seule catgorie des visages dautre part. Plusieurs hypothses, souvent complmen-taires, concourent aujourdhui claircir la nature de ces processus. Parmi elles, lhypothsedun traitement anormal des informations dites configurales figure au premier plan et nousprsenterons en seconde partie une srie dtudes destines valuer limplication probable deces informations dans le traitement, normal ou dysfonctionnel, des visages.

    2. Un dcit de traitement gnralis toute linformation faciale ?

    Un dbat dans la littrature a longtemps partag les chercheurs : sil est admis que les patientsschizophrnes ont des difficults avec le traitement du matriel facial, ces difficults affectent-ellestoutes les informations vhicules par le visage ? Cette perturbation semble au moins spcifiquede la catgorie des visages puisquon ne la retrouve pas pour le traitement de stimuli non faciaux,mme complexes. Dans une exprience qui manipule des visages dgrads non reconnais-sables et non-dgrads reconnaissables , Williams et al. [10] ont en effet montr de manireconvaincante que les performances des patients schizophrnes en reconnaissance ne diffraientdes sujets tmoins que pour les visages non-dgrads, cest--dire nettement identifiables commedes visages et traits comme tels.

    Cette perturbation, spcifique de la catgorie visage , pourrait tre occasionne par uneincapacit traiter, puis intgrer les traits caractristiques qui vhiculent une significationsociale ou qui impliquent une valuation affective [11]. De fait, on peut raisonnablement supposerque ce dficit devrait tre encore plus marqu pour lmotion faciale, puisque linformationvhicule possde en ce cas une signification double, affective et sociale. De fait, la positionqui la dabord emport a t celle de la spcicit : les patients schizophrnes prsenteraient undficit caractristique pour le traitement des motions faciales.

    2.1. Lhypothse dun dcit spcique au traitement de lmotion faciale

    En soi, cette hypothse na rien de surprenant. La perturbation de laffect est un des traitscardinaux de la schizophrnie [12] et des problmes avec le traitement de lexpression facialemotionnelle ont t souligns ds les premires descriptions de la maladie [13]. Plus rcem-ment, de nombreuses tudes ont relev des contradictions entre lexpression corporelle etlexprience motionnelle subjective des patients schizophrnes. Lorsquon leur prsente surun cran des scnes motionnellement connotes, les patients schizophrnes affichent en effetune expressivit faciale rduite alors quils rapportent une exprience subjective de la scnemotionnelle similaire celle des sujets tmoins [14,15]. Lactivit faciale spontane et volon-taire des patients schizophrnes (imitation et simulation de six motions basiques) est galementmoins importante que celle de sujets dpressifs et certains auteurs considrent cette rductionde lexpressivit comme un facteur de trait de la schizophrnie [16]. En 1999, Yecker et al.ont concu une exprience qui rplique en partie ces observations [17] : la tche consistait imiter lexpression dun visage prsent sur un cran ou produire une expression faciale nom-me voix haute par lexprimentateur. Dans les deux conditions, les patients schizophrnes

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    tendaient produire des motions moins intenses que les sujets tmoins et que les sujets dpres-sifs.

    Cette rduction de lexpressivit faciale est un signe de pauvret affective, lune des caract-ristiques majeures des symptmes ngatifs de la schizophrnie. Or, Shaw et al. ont montr que laproduction daffects inappropris, telle quelle est prcisment mesure par lchelle dvaluationdes symptmes ngatifs (SANS) ([18]), tait corrle avec les performances des patients enreconnaissance de lexpression faciale [19]. La plupart des tudes conduites avec du matrielmotionnel facial indiquent en gnral que les patients sont moins prcis que les sujets tmoinslorsquil sagit didentifier ou discriminer des motions faciales [3,2025]. Ces observations sontgalement vrifies lorsque lon compare les performances des patients schizophrnes celles detmoins psychiatriques, apparis en ge et niveau dducation. Walker et al. [3], par exemple, ontpropos des schizophrnes et des patients souffrant de troubles affectifs une batterie de tests,comprenant :

    deux tches de discrimination faciale et motionnelle ; une tche de dnomination motionnelle (emotion labelling) ; et une tche motionnelle choix multiples.

    Cette batterie de tests, rpute pour son efficacit distinguer les patients atteints de lsionsde lhmisphre gauche des patients atteints de lsions de lhmisphre droit, offrait aux auteursloccasion de tester lhypothse, chez les patients schizophrnes, dun dysfonctionnement marqude lhmisphre gauche dysfonctionnement qui pourrait rendre compte de la spcificit du dficitobserv pour le traitement de lmotion faciale. Les rsultats obtenus sont assez loquents : tandisque les patients schizophrnes prsentent, relativement aux sujets tmoins non psychiatriques, unpattern de performances globalement dgrades, leurs rsultats sont significativement infrieurs ceux des patients souffrant de troubles affectifs pour la tche de dnomination motionnelle.Au total, si les patients schizophrnes se montrent capables de dchiffrer correctement lidentitdun visage, leurs performances semblent indiquer nanmoins un dficit marqu pour lextractiondes traits motionnels saillants.

    Cette tude, qui corrobore lhypothse dun dficit rigoureusement spcifique la perceptionmotionnelle faciale, rplique des rsultats dj valids par des groupes de recherche antrieurs[26,27]). Mais parmi ces tudes, lexprience de Walker et al. [3] est la seule coupler tches dejugement motionnel et tches de jugement non motionnel, cest--dire se doter dune tchecontrle. Ce point est dune importance particulire car la plupart des tudes utilisant un plandiffrentiel similaire rapportent, chez les patients, des difficults associes dans les tches nonmotionnelles.

    2.2. La notion de dcit spcique rediscute

    Si les patients schizophrnes prouvent des difficults avec le traitement des expressionsfaciales motionnelles, ces difficults peuvent galement stendre dautres aspects du visage,incluant la reconnaissance, la familiarit ou encore lge [4,6,2832]. La mise en vidence de cesdficits associs plaide naturellement en faveur dun problme gnralis toutes les informa-tions faciales ; ce problme merge, nous lavons vu, lorsque les performances des participantsaux tches de reconnaissance motionnelle sont contrastes avec les performances obtenueslors de tests de perception faciale non motionnelle. De fait, on est en droit de se demandersi lapparente spcificit du dficit pour le traitement des motions faciales nest pas seulement

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    le produit dune insuffisance mthodologique. titre dexemple, Novic et al. [31] nobserventaucune diffrence entre les patients schizophrnes et les sujets tmoins lors dune tche de recon-naissance des motions faciales lorsquils contrlent les performances des participants un testde perception de visages non-motionnels (e.g. le test de Benton). Feinberg et al. retrouvent desperformances sensiblement identiques chez un groupe de patients schizophrnes, associ ungroupe de sujets tmoins et de patients dpressifs, auxquels ils ont prsent 21 photographiesde visages exprimant des motions fondamentales [4]. Les deux premires tches consistaient reconnatre lidentit dun visage indpendamment de lmotion exprime ; deux tches dereconnaissance et de dnomination motionnelles taient ensuite proposes. Les performancesdes patients dpressifs diffraient de celles des tmoins seulement dans la tche de dnominationmotionnelle, tandis que les patients schizophrnes montraient, relativement aux tmoins sains,des rsultats dficitaires dans les quatre tches et obtenaient des rsultats plus mauvais que lespatients dpressifs dans toutes les tches motionnelles.

    Ces rsultats ont t galement confirms avec des visages, non plus statiques, mais enmouvement, chez des populations schizophrne et dpressive galement [33]. Trois tches taientprsentes : une tche de reconnaissance dexpressions faciales, une tche didentification devisages clbres et une tche de reconnaissance de visages non familiers. Les performancesgnrales des patients se sont rvles significativement plus faibles que celles des patientsdpressifs et des sujets tmoins. On notera que, si les scores les plus bas obtenus par lesschizophrnes lont t dans le...