Réflexions critiques face à une bifurcation ?· qu’ils structurent le dynamisme du système et l’aident…

  • Published on
    15-Sep-2018

  • View
    212

  • Download
    0

Embed Size (px)

Transcript

<ul><li><p>7</p><p>La mondialisation est un phnomne historiquement constitu, une tape dans le devenir Monde du capitalisme. Elle ne se rduit pas la simple mise en connexion des marchs nationaux. Sur le plan conomique elle dsigne la cration dun vritable march mondial d-segment, dcloi-sonn, portant sur les biens, les services, les facteurs de production du capital, les hommes, les ides et les valeurs. Elle implique la perte de centralit des marchs nationaux qui cessent dtre des units conomiques reprsentatives et, inversement, elle se traduit par la construction dun nouvel espace o les firmes transnationales refaonnent les marchs nationaux. La rgulation mar-chande est transversale et impose aux espaces gographiques le mme sys-tme capitaliste financiaris ; mais cette identit se dit dans une diffrencia-tion territoriale hirarchique. De grands tats issus de ce que lon appelait le Tiers Monde, les BRICS Brsil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud depuis avril 2011 accdent une situation de richesse globale, ingalement distri-bue. Les ingalits entre pays se creusent en fonction des diffrentiels de croissance et des potentiels dmographiques. La mise en quivalence de la mondialisation et du mode de production capitaliste demande explication.</p><p>Quest-ce qui se mondialise ? Qui porte la mondialisation ? Deux rponses sont possibles. En effet, on a dabord celle qui se centre sur le mode de pro-duction capitaliste avec Marx et dsigne le mode de production reconnu comme spcifique historiquement, comme fond sur lextraction de la plus-value et sur lexploitation du travail vivant par le travail abstrait, command par le capital. Cette approche a t et demeure conteste par dimportants </p><p>Rflexions critiques face une bifurcation historique</p><p>Andr ToselPhilosophe, professeur mrite des universits</p></li><li><p>8A</p><p>nd</p><p>r T</p><p>osel</p><p>sociologues allemands comme Max Weber et Georg Simmel ou par des co-nomistes nolibraux comme Friedrich Hayek. Dans lapproche de ces der-niers, lexploitation du travail, la dsappropriation de tout contrle du travail que subissent les travailleurs sont une condition de rationalit et le capitalisme mondial est une figure non pas de la raison, mais de la rationalit instrumen-tale absolument ncessaire. Pour Marx ou ses disciples, les tenants de lcono-mie-monde comme Immanuel Wallerstein ou Samir Amin, Giovanni Arrighi, cette rationalit nest que partielle et superficielle ; elle recle une irrationalit dont tmoignent les crises et les dysfonctions diverses qui accompagnent la mondialisation du systme. Pour les sociologues et les nolibraux, ces crises au contraire ne sont que des tats normaux de crise ; ils sont fonctionnels en ce quils structurent le dynamisme du systme et laident voluer dans le sens dune croissance infinie du capital. Dans le premier cas, la mondialisation est celle dun mode de production spcifique caractris par une rationalit provisoire et finalement vou lautodestruction si nulle relve sociale ne se manifeste. Dans le second cas, la mondialisation est la forme acheve dun systme fond sur une conomie rationnelle indpassable.</p><p>Nous optons pour la premire approche et nous comptons sur sa fcondit heuristique pour la justifier, faute de pouvoir pntrer dans une discussion approfondie. Cest l un prsuppos que nous reconnaissons comme tel. Nous optons pour lapproche de Marx revue et corrige par les thoriciens de lco-nomie-monde dont le fondateur a t Fernand Braudel qui ne fut pas marxiste. Nous nous situons dans la problmatique post-marxiste de Wallerstein. Cest le mode de production capitaliste qui se mondialise avec son impratif cat-gorique de laugmentation dun taux de profit et sa drive financire actuelle, la croissance infinie de lArgent.</p><p>Un peu de mthodologie : le carr des relations structurales du systme-monde</p><p> des fins de clart dexposition, je prciserai des rgles de mthode : je reprendrai et jactualiserai sommairement lanalyse opre dans les cinquante thses qui constituent lintroduction de mon tude Du retour du religieux (Andr Tosel, 2011). La difficult thorique dans lanalyse critique de la mondialisation est de bien saisir le concept de global en vitant de le rabattre sur celui de linternational. Trop dapproches font du global un niveau qui absorbe et confond les autres niveaux et rduit son jeu complexe dchelles un rapport en extriorit entre deux lments, sans saffronter la question de la relation des niveaux. Ainsi en ce qui concerne le devenir des tats-nations il est tentant de conclure leur disparition tendancielle en faveur de la notion dEmpire. Ainsi les thoriciens Antonio Negri et Michael Hardt dans un livre homonyme devenu fameux font retour cette notion en prcisant quil sagit </p></li><li><p>9R</p><p>flexion</p><p>s critiqu</p><p>es face un</p><p>e bifu</p><p>rcation h</p><p>istoriqu</p><p>e</p><p>dun Empire-Monde, unique, capitaliste et guerrier, qui est la fois le sommet dune pyramide couronnant les autres niveaux et un conteneur de ces niveaux quil rduit. Cette vision a eu le mrite de prsenter une riche vue densemble et de librer une perspective critique en posant que cet Empire contenait et rprimait tout la fois la possibilit de sa transformation rvolutionnaire en produisant une multitude appele dominer le capital. Cette perspective est en fait cependant utopique : elle idalise dans une sorte de nouvelle philosophie de lhistoire universelle le global comme le but du procs historique et fait de la multitude lquivalent du dveloppement ncessaire des forces productives propre la vulgate marxiste. La difficult est de concevoir correctement le jeu dchelles qui fait quau niveau local ou national ou international se jouent et se ralisent des processus transnationaux qui prennent la structure de rseaux transfrontaliers, tent aux tats leur marge daction ancienne et dpossdent plus ou moins compltement les peuples de leur souverainet conomique, sociale et politique. On peut donner comme exemple de ces lieux locaux les villes globales (une quarantaine dans le monde) qui sont dcisives en ce qui concerne les transactions commerciales, les oprations financires, les industries haute valeur ajoute, les circuits informationnels, la production des connaissances, la vie culturelle et, bien sr, la direction politique effec-tive qui dborde les institutions ad hoc. Comme exemples de ces rseaux qui passent par ces villes et les intgrent comme des noeuds essentiels, on peut citer les rseaux complexes expression numrique gravitant autour de lUnion europenne qui nest ni un tat ni une fdration, mais une entit composite. Dpourvue de lgitimit dmocratique, cette entit condamne subir sa politique destructrice et aveugle les tats la composant et elle sanc-tionne la dominance des tats les plus forts, en soutenant les entreprises et les banques les plus puissantes. Ces rseaux intgrent des institutions diverses lues ou cooptes, des organisations de lobbying, des agences de notation, des bourses, des organisations financires prives ou semi publiques (la Banque europenne), des cartels reprsentant des entreprises ou des groupes de pres-sion, des systmes lectroniques dinformation et de gestion. Ces rseaux se nourrissent dune arme parasitaire et grassement prbende dexperts plus ou moins comptents, dpositaires dune autorit soustraite tout contrle.</p><p>L se ralise ce jeu dchelles o le global, complexe et rticul, labore sans cesse ses politiques et les impose aux autres niveaux. Ces derniers doivent inscrire ces politiques en leur textualit propre. Ainsi une usine, une entreprise installe dans un territoire particulier est-elle manuvre comme un pion. Le jeu dchelles apparat alors comme un jeu de stratgie en faisant apparatre ses motivations conomiques et financires, ne serait-ce que parce quil obit lobligation absolue de rapporter des profits dun taux gal 15 %, sous peine de disparition de lusine en question. Le local ou le national ou le rgional ralisent le global et ce dernier sinvestit dans limmanence </p></li><li><p>10A</p><p>nd</p><p>r T</p><p>osel</p><p>des autres niveaux. Il resterait laborer les catgories de ces interactions qui impliquent tout la fois sur- et sous- dtermination, investissements et dsin-vestissements, localisations et dlocalisations ou relocalisations.</p><p>Nous proposons de considrer le systme-monde contemporain depuis quatre points de vue qui constituent autant de moments, de pratiques structu-res en transformation et en relations diverses (conditionnements, dtermina-tions, oppositions) quil faudrait analyser de manire prcise. Tenons-nous-en une approximation. Le premier niveau est celui de lconomique. Il est constitu par ces rseaux </p><p>qui prtendent la gouvernance de lconomie mondiale en rgime de libre march et de concurrence totale. Il a pour units les rseaux dentreprises, de banques, dorganisations de consulting et dexpertise divers et il obit limpratif de laccumulation infinie au prix des ingalits croissantes. Il se diffrencie en fonction de rapports de force. Il produit une hirarchie en refondation permanente et il obtient le primat politique. Lconomie est devenue politique et la politique tend se rsorber dans lconomique capi-taliste. Cette conomie est profondment transforme par la gnralisation des rseaux informatiques communicationnels qui sont la fois des indus-tries forte valeur ajout, des moyens de collecte de donnes sans prcdent et des formes de contrle des populations en temps rel.</p><p> Le second niveau est constitu par le juridique et le politique. Il est celui des units territoriales qui ont la forme des tats-nations et qui subissent un immense processus de dnationalisation. Ce fait majeur implique une trans-formation empirique des peuples et un effacement du principe juridique fondamental, celui de la souverainet populaire en tant que reprsente par la souverainet nationale. La dmocratie reprsentative, dj rduite un principat oligarchique qui dsapproprie les citoyens de tout pouvoir effec-tif, est elle-mme menace de dconstruction en faveur de constructions bureaucratiques et autoritaires immunises de toute surveillance publique.Ces deux moments sont caractriss par le dploiement indit dune vio-lence objective considrable : rduction des travailleurs et employs ltat dobjet-objet (on prcisera), ingalits et prcarisations qui transforment le salariat en prcariat, formation de populations poubelles, dsindustrialisa-tion de vieux tats, dsastres cologiques et perspective de guerres colo-giques.</p><p> Le troisime moment est celui du social, de la division sociale et de ses transformations. Des nouveauts importantes apparaissent. Dune part, la classe bourgeoise dirigeante traditionnelle a disparu pour laisser place une caste transnationale qui se veut cosmopolitique mais qui interprte le prin-cipe moderne de libre galit comme impratif de lexercice exclusif dune libert absolue et obit avant tout la qute du plus de jouir de lArgent. Pour elle le Monde est Commerce et Affaire. Cette caste doit contenir les </p></li><li><p>11R</p><p>flexion</p><p>s critiqu</p><p>es face un</p><p>e bifu</p><p>rcation h</p><p>istoriqu</p><p>e</p><p>divisions nes de la concurrence, mais elle conduit toujours la guerre de classes contre le travail et elle simmunise en investissant dans ltat char-g avant tout de grer la force de travail. Dautre part, la classe ouvrire centrale de type fordiste est rduite au profit dune multitude de couches sociales de dsavantags, dune masse diverse de subalternes qui rsistent, ouvriers et employs, chmeurs ou non, immigrs, indignes, etc. Toutefois cette rsistance ne parvient pas pour linstant annuler encore le prix de la dfaite historique inflige sous les auspices du nolibralisme par le capi-tal mondialis et financiaris au socialisme, au communisme et mme au rpublicanisme social. Elle est fragmente par les diffrenciations lies aux appartenances identitaires.</p><p> Le quatrime moment est celui du culturel, de lidologico-techno-scien-tifique. Cest celui o se confrontent sciences, arts, techniques, morales et philosophies, o slabore le complexe divers des idologies et des repr-sentations, des connaissances et de la rflexion, des conceptions du monde et des religions. Il est structur par les grands appareils idologiques inner-vant la vie quotidienne : cole et universit, mdias, institutions culturelles que pntre la conception dominante nolibrale dsormais en crise ouverte et qui mobilisent les technologies rvolutionnant notre mode dimaginer et de penser. Philosophiquement cest le moment o la mondialisation se rfl-chit, se dit en interrogeant les universalismes historiques en conflit et les particularismes sociaux et culturels. Cette confrontation est rendue singuli-rement aigu par lmergence de socits multiculturelles qui remettent en question la conception occidentale du monde et ses valeurs : productivisme, consumrisme, individualisme, version impriale des droits de lhomme, mpris de la nature au nom de sa domination par lhomme. Cest le ni-veau de la coexistence quotidienne et de la communication entre groupes et conceptions du monde. Lenjeu est celui de la production dun espace public de discussion et de confrontation, de dtermination de communs .Une violence subjective indite se manifeste surtout au sein de ces deux </p><p>moments. Cette violence concerne les relations entre ethnies et peuples, entre religions et visions du monde, entre majorits et minorits. Ces rela-tions renvoient lexistence de communauts, aux procs de socialisation concrte et dindividuation imaginaire o se ralise la diffrenciation eth-noculturelle. Elles sont lies des phnomnes migratoires dont lampleur relle est limite, mais irrversible. La racisation de lAutre, la peur de ltranger empchent la production dun universalisme concret intercultu-rel, et produisent une idologie de guerre entre puissances manipulant ces antagonismes.</p><p>Ces quatre moments se donnent voir dans leur intrication et leurs combi-naisons dans le processus durbanisation sauvage du monde. Le global est le global urbain. La ville globale est le rvlateur de ces phnomnes. La struc-</p></li><li><p>12A</p><p>nd</p><p>r T</p><p>osel</p><p>turation discriminatoire, la production dun espace hgmonique ctoyant des zones de relgation et de drliction, lorganisation des flux qui la traversent ingalement (transports, informations, capitaux, biens) en font un concentr du Monde du Capital Monstre. La ville globale est une des monstruosits les plus terribles de la mondialisation. Cest l que sopre le partage en sa visibi-lit cruelle entre ceux que le systme fait vivre au-del de leurs besoins en les dotant du pouvoir relatif dtre cause de leur existence et ceux que le systme laisse mourir en les dsappropriant de toute capacit dtre cause relative de leur existence.</p><p>Arrtons l. Il est impossible dtre exhaustif et il serait prsomptueux de prsenter une encyclopdie, rsum des savoirs de la mondialisation capita-liste. Nous choisirons dclairer plutt quelques points topiques.</p><p>Quel Monde aujourdhui pour demain ? Quels scnarios ?</p><p>Retournons pour achever cette rflexion aux perspectives davenir qui sont pensables, des scnarios possibles. Nous les empruntons lhistorien et thoricien des systmes-monde, Immanuel Wallerstein (2004). Nous retrou-vons la notion de transition hgmonique laisse en suspens. Une transition systmique de ce genre...</p></li></ul>