Roorda on Badine Pas Infini[1]

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On ne badine pas avec l'Infini

Henri RoordaON NE BADINE PAS AVEC LINFINIUn choix de chroniques1917-1925

dit par les Bourlapapey,

bibliothque numrique romande

www.ebooks-bnr.comTable des matires6AGISSONS!

8PROMENONS-NOUS LE DIMANCHE

11ASTRONOMIE ET PACIFISME

14MANGER

17LES REINTEMENTS

20NOS ENFANTS

23TOUT AUGMENTE

26ASSIS SUR LE TROTTOIR

29LCOLE POUR LES SEXAGNAIRES

32IMPRESSIONS DE VOYAGE

35A NE VA PAS TROP MAL

38LES PIEDS

41LE SYSTME PILEUX

44LES ROULEAU-COMPRESSEUR

47NOUS DEVENONS DLICATS

50LA FONDUE ET LA RACLETTE

53JE PROTESTE

55LA QUEUE DU DIABLE

58LE PROFIL

60LES SAISONS INDISCIPLINES

63SYMPATHIE

65JE SUIS PANTOSOPHE

68LHINDOU SE TEND

71SACHONS VGTER

74ON NE BADINE PAS AVEC LINFINI

77LA FAUX DU TEMPS

80COUPS DPE DANS LEAU

83AUTOMOBILISME ET LIBERT

86CONNAIS-TOI TOI-MME

89CEUX QUI MANGENT

92UNE COMPAGNIE DASSURANCES CONTRE LA GAFFE

95LA FONDUE EST MENACE

98LE PITON A-T-IL DROIT LA VIE?

101LES VOYAGES

103NE TROMPONS PLUS LES COLIERS

106JOURNAUX ILLUSTRS

109IL Y EN A TROP

112VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE

115LINSTRUCTION DES ANIMAUX

118LES FENTRES

120LE SENS DE LA VIE

122LA QUEUE DU CHAT

124DES PAVS

126UNE VICTIME DE BERGSON

128LA SCIENCE DES PHARAONS

130ILS MAIMENT TOUS

132LE PORTRAIT DE MAGELLAN

134ARROSAGE

136UN MATHMATICIEN INDIGN

138LE SUICIDE DU MALADE

140UN MAUVAIS JOUR: LE 12

142UNE BONNE NOUVELLE

144LE PERMANENT

146CE QUILS NAVAIENT PAS

148MODLES PRHISTORIQUES

151LES LETTRES DE LALPHABET

154NAVEZ-VOUS RIEN DTRUIRE?

156LE DSORDRE VAUT MIEUX

159LUNIVERS NEST PAS MAL FAIT

161CEST FORMIDABLE!

163LES CACAHUTES

165LE PROBLME DE LA CIRCULATION

167ON TROMPE LE PEUPLE

170QUE PEUT-ON LEUR DEMANDER?

173TOUS NUMROTS

175LES PATIENCES UTILES

177LE SIMPLE BON SENS LINDIQUE

179NOS DEVOIRS ENVERS LES MARTIENS

181LE JOURNAL BLANC

184DANS LA RUE

187REGARDS

190Ce livre numrique

AGISSONS!Quand on se promne le dimanche, on peut contempler ltre humain dans une minute o il est la fois laid et inutile. Car le fait est l: les hommes sont plus laids le dimanche que les autres jours. Cela ne tient pas seulement ce que, ce jour-l, on flne, on est moins press et lon regarde les passants avec plus dattention. Il y a autre chose. Ces promeneurs, qui ont mis leurs beaux habits, avancent lentement, en faisant peu de mouvements. Il y en a qui marchent, lun ct de lautre, sans rien se dire, et sans sourire. Leur esprit et leurs mains sont inoccups. Et parce quils nont ni gestes, ni paroles ardentes, on distingue mieux, sans tre distrait par rien, leur silhouette imparfaite.

La Beaut dit:

Je hais le mouvement qui dplace les lignes.

Nous, nous avons une bonne raison pour ne pas parler comme elle. Faisons des mouvements: cela empchera les autres de voir nos lignes. Peu nombreux sont les tres qui, pendant quon les observe, peuvent impunment garder limmobilit des statues.

Je dis que nous sommes moins laids en travaillant; et, aussi, quand la vie de notre esprit anime notre visage. Ah! Si ces gens endimanchs pouvaient, du moins, clater de rire, ou bien nous laisser deviner leur grand chagrin! Mais non, ils font dfiler devant nous, qui comptons sur lHumanit, leurs profils mornes. Et beaucoup de ces malheureux se rendront innocemment, un jour ou lautre, chez quelque photographe goguenard qui exposera derrire sa vitrine leur image absurde dont il aura cruellement immobilis les traits.

Je parle sans malveillance de ces inconnus que je rencontre tous les dimanches. Dans le courant de la semaine, je ne les trouve pas laids. Cest qualors je les vois agir. Le cocher sur son sige, le marchand derrire son comptoir, lemploy qui crit avec soin dans un gros registre, la servante qui ple des pommes de terre et les pauvres femmes qui, agenouilles au bord de la rivire, lavent le linge des autres, tous font exactement les gestes quils doivent faire. Leurs mouvements ont une signification claire qui satisfait ma raison; et je ne remarque pas que leurs lignes nont rien de sculptural. Leur dextrit me plat. Et puis, leur besogne monotone et utile me fait songer la solidarit, linjustice et la misre humaine. Ainsi, parce quils veillent ma sympathie, je ne vois pas leur laideur.

Chre Madame, ne me dites plus que vous tes, dans votre oisivet, un tre inutile. Promenez-vous souvent dans les rues pleines de monde. Parce que vous tes gracieuse et belle, vous aurez lutilit suprme: vous entretiendrez dans lme du passant le got de la vie.

Quant nous, mes frres, qui devons nous dfier du certificat trop flatteur que nous donne la glace qui est accroche au mur, au-dessus de notre lavabo, tchons de ntre laids quun jour sur sept. Promenons-nous quelquefois le dimanche, puisque nous ne pouvons pas continuellement travailler ou jouer. Mais, du lundi au samedi, sans trop nous plaindre, faisons avec exactitude les gestes du travailleur. Et nenvions pas ces oisifs pour qui tous les jours sont des dimanches; qui, en dpensant beaucoup dargent, nont pas pu acheter la grce et qui sont laids du commencement de lanne la fin.

La Tribune de Lausanne, 15 juillet 1917.

PROMENONS-NOUS LE DIMANCHEMon dernier article ma valu la lettre suivante que je reproduis impartialement:

Cher Balthasar Ier,

Permettez-moi de vous appeler Balthasar Ier, car Balthasar le Mage tait dune autre dynastie.

Japprouve, cher Balthasar Ier, les efforts que vous faites pour rappeler, tous les dimanches, vos lecteurs quil y a dans la vie dautres minutes intressantes que celles o lon se fait noblement casser la tte pour lamour de la Libert. Vous vous dites sans doute, comme moi, quon ne doit prcher lhrosme que par lExemple. Il y a des journalistes qui prfrent manifestement un autre mode de propagande.

Mais, pour le moment, il ne sagit pas deux. Je viens vous reprocher de navoir pas parl gentiment des braves gens qui se promnent le dimanche. Vous dites quils sont laids et quils le sont moins dans le courant de la semaine, pendant quils travaillent. Ces promeneurs sont-ils si laids que a? Jen rencontre qui ont une bonne figure souriante. Et parmi eux, il y a aussi de beaux enfants; et de fraches jeunes filles dans des robes claires. Il y en a dautres, cest vrai, qui font leur promenade hebdomadaire comme on accomplit un devoir et qui ont lair de sembter considrablement. Mais pourquoi les dcourager? Cette promenade leur est recommande par le mdecin. Et, surtout, pourquoi leur conseiller de faire aussi souvent que possible le geste du travailleur? Lorsquils travaillent, ils ne sont pas beaux. Dans les fabriques, dans les ateliers, dans les bureaux et ailleurs, les mouvements de lhomme qui travaille sont, lordinaire, les mouvements dune machine. Regardez cette ouvrire qui entoure dun ruban rose ces petites botes pleines de chocolat. Comme ses compagnes, elle ne fait que cela du matin au soir. Ces prisonnires ne doivent pas causer ensemble, car le travail se ralentirait. Le visiteur traverse dun pas rapide la salle o elles sont enfermes, car il a honte dtre plus heureux quelles. Mais si, leur insu, il pouvait les observer pendant une demi-heure, le spectacle de leur gymnastique rythmique, moins gracieuse et plus pnible que celle quenseigne M.Jaques-Dalcroze lui deviendrait intolrable.

Sachez-le, Balthasar Ier: pour des millions dtres, le dimanche est le jour o lon cesse dtre une machine. Ces malheureux sont-ils vraiment, ce jour-l, plus laids que dhabitude? Je vous le demande respectueusement,

Votre

Balthasar II.

Mon cher Aristide,

Permettez-moi de vous baptiser Aristide; car si tout le monde veut sappeler Balthasar, on ne sy reconnatra plus. Vous avez grandement raison et je nai pas compltement tort. Vous me dites que, le dimanche, on rencontre souvent des promeneurs et des promeneuses qui sont trs bien. Je le reconnais. Quand on crit pour soutenir une thse, on devrait constamment rappeler au lecteur confiant que la thse contraire est juste aussi. Ce serait plus loyal; mais ces restrictions continuelles alourdiraient gravement la prose de lcrivain.

Comme vous, mon cher Aristide, je voudrais que ltre humain diffrt le plus possible dune machine. Mais ce que je reproche prcisment beaucoup de promeneurs du dimanche, cest de ressembler des machines au repos. Lavez-vous remarqu: une machine qui a cess de fonctionner ne rigole pas; elle attend le moment o on la remettra en branle. Provisoirement, la vie sest retire delle. Les promeneurs dont je parle ne savent pas que faire de leur libert. Ils songent dj au lundi qui approche. Et jai raison de dire quils manquent de vie, daisance et de grce. Je prtends simplement quils seraient moins laids sils taient plus anims, moins mornes. Ils ont tort de se promener le dimanche avec cette attitude et ce profil quils ont lorsque, loccasion dun enterrement, au moment de rendre les honneurs, ils dfilent devant les parents et les amis du dfunt.

Augmentons le nombre des jours de repos; les peuples ne lauront pas vol. Mais, cher Aristide, puisque vous aimez les humbles, appliquez-vous les drider. Inventez pour eux les Jeux du Dimanche; invitez-les de formidables bombances; ou chatouillez-leur la plante des pieds. Quils samusent, quils admirent, quils pleurent ou quils se fchent; mais quils naient plus, quand ils sont libres, cet air solennel et lugubre.

Adieu, Scipion.

La Tribune de Lausanne, 22 juillet 1917.