Théo et ses amis - ?· Théo et ses amis Le Professeur Jean Théodoridès, naturaliste, ... teur Ludo…

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    15-Sep-2018

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  • Tho et ses amis Le Professeur Jean Thodorids, naturaliste,

    historien de la mdecine et spcialiste de Stendhal *

    par Georges BOULINIER **

    "Tho et ses amis" : ce titre familier m'a t propos par divers membres de notre

    Socit, et transmis par notre Prsident, la suite de l'allocution que j'avais prononce

    l'Eglise Grecque, o je n'avais pas hsit dsigner ainsi notre cher disparu. Quant

    parler du rle de l'amiti dans sa vie, je ne pouvais qu'accepter avec enthousiasme de le

    faire (1).

    Cependant, plutt que de me limiter strictement ce sujet, il m'a paru souhaitable de

    l'largir, en traitant aussi bien de la personnalit que de l'uvre de Tho sous l'angle

    des relations humaines.

    Ainsi, avant d'voquer l'homme que nous avons ctoy, je commencerai par rendre

    compte de ses origines familiales, pour montrer leur rpercussion sur son uvre. Et je

    terminerai en insistant sur la place privilgie occupe par les tudes biographiques, et

    spcialement par celles portant sur les relations entre les individus - chercheurs ou

    autres - dans ses publications.

    Bien sr, venant en dernier, je ne pourrai pas viter quelques redites. J'avertis en

    outre que, dans cette vocation, il m'arrivera frquemment de prononcer le nom de

    Stendhal. En effet, notre ami, que les stendhaliens connaissent bien, faisait partie des

    spcialistes de cet crivain. Faute d'une communication spciale sur "Jean Thodorids

    et Stendhal", qui avait d'abord t envisage, je me permettrai au moins d'aborder le

    sujet.

    Famille et fascination des origines

    Commenons par nous rendre au cimetire. Finalement, Tho n'a pas t enterr

    dans une tombe du genre de celle qu'a voque le docteur Sgal. Il n'a pas t enterr

    non plus au cimetire de Montmartre, proximit de Stendhal... et du docteur Rayer.

    En fait, ses cendres ont t dposes au cimetire des Batignolles, Paris.

    Comit de lecture du 28 octobre 2000 de la Socit franaise d'Histoire de la Mdecine.

    * Chercheur au C.N.R.S., 8 avenue du Gnral Leclerc, 92100 Boulogne.

    HISTOIRE DES SCIENCES MDICALES - T O M E X X X V - 2 - 2001 193

  • Pourquoi ce cimetire ? Parce

    que c'est l que se trouve la tombe

    de sa famille du ct maternel (2).

    Sur la pierre, en dehors de son

    nom, qui a t grav rcemment,

    on peut lire ceux de sa mre,

    Hlne Scrini (1900-1972), et du

    second mari de celle-ci, le docteur

    Elie Joaki (1895-1970), ainsi que

    celui de son grand-pre maternel,

    le docteur Basile Scrini (1869-

    1931). Sur le bandeau frontal, il

    est galement inscrit : Famille B.

    Scrini.

    Tho tait trs fier de sa mre,

    qui tait ne Paris en 1900. En

    particulier, il me montrait souvent

    une photo o elle se trouvait en

    compagnie de Madeleine Renaud,

    dans la classe de Raphal Duflos,

    au Conservatoire d'Art Dramatique

    (3). Je n'ai pas retrouv son exem-

    plaire de cette photo. Mais

    Madeleine Renaud l'avait conserve galement, et elle a t publie dans un ouvrage

    rcent. On y voit Madeleine Renaud assise par terre, Hlne Scrini assise sur une chai-

    se, et, parmi les garons, Charles Boyer et Fernand Ledoux (4).

    Quelques mots sur le second mari de la mre de Tho. Le docteur Elie Joaki tait

    psychiatre. Il s'appelait en ralit Joakimopoulo, comme on peut le voir sur sa thse,

    soutenue avec le professeur Pierre Marie (1853-1940), en 1920. Son nom a t abrg

    ensuite en Joaki. Elie Joaki et Hlne Scrini ont eu un fils, Pierre Joaki - donc le demi-

    frre de Tho - qui nous fait l'amiti d'tre prsent aujourd'hui.

    Basile Scrini, le grand-pre maternel de Tho, tait n Beyrouth, de parents grecs.

    Etabli en France, il avait t naturalis franais, et il s'tait mari Paris, en 1896. En

    1898, il tait devenu docteur en mdecine, en soutenant Paris une thse d'ophtalmolo-

    gie.

    Bien qu'il soit mort en 1931, Tho se souvenait fort bien de lui, et il a tenu honorer

    sa mmoire, en consacrant, en 1981, 1982 et 1984, des publications sa vie et ses tra-

    vaux. Il a fait plus : c'est cause de lui que notre ami a t amen s'intresser au pro-

    fesseur Panas (1832-1903), qui avait t le matre de Scrini, et plus gnralement

    l'histoire de l'ophtalmologie.

    De fil en aiguille, suivant un mode de rapprochement dont il avait le secret, Tho est

    mme all jusqu' crire un article sur "Stendhal et l'ophtalmologie", paru la fois dans

    un des volumes d'Histoire de l'Ophtalmologie, et dans la revue Stendhal Club, en 1983.

    Le pre de Tho, quant lui, s'appelait Phrixos Thodorids. N en 1892 dans le

    nord de la Grce, la suite de ses tudes effectues l'Ecole Polytechnique de Zurich,

    194

    Tombe familiale dans laquelle a t enterr Jean Thodorids.

  • il s'tait spcialis surtout en

    mcanique aronautique. Aprs

    avoir enseign dans des univer-

    sits europennes, et s'tre

    spar de son pouse, il a pour-

    suivi brillamment sa carrire

    aux Etats-Unis, notamment

    Harvard (o Tho a d'ailleurs

    eu l'occasion de le rejoindre, et

    o il a pass un "master" en

    biologie, en 1948).

    Face ce pre physicien,

    Tho s'est senti tout fait

    incomptent pour lui rendre

    hommage sur le plan scienti-

    fique, aprs son dcs, en 1982.

    Cependant, un vnement sor-

    tant de l'ordinaire s'est prsent

    en 1999. Sans doute ignore-t-on

    que la principale proccupation

    de Tho, cette anne-l - dont il

    ne devait pas voir le bout -, a

    t un voyage en ballon ?

    Malgr mon ironie pour ce que

    je considrais surtout comme

    un "coup mdiatique" et une

    performance de mtorolo-

    gistes, il a tenu fliciter cha-

    leureusement le psychiatre suis-

    se Bertrand Piccard, qui avait effectu un tour du monde en vingt jours, au mois de

    mars !

    Pour comprendre l'motion de Tho, et la joie que lui a procure la rponse aimable

    du docteur Piccard, il faut savoir que ce dernier est le petit-fil s du clbre professeur

    Auguste Piccard, qui s'tait lev en ballon 17 000 m d'altitude, en 1932 (et le fils de

    Jacques Piccard, qui tait descendu en Bathyscaphe une profondeur de 11 000 m dans

    le Pacifique, en 1960). Or le pre de Tho avait t un disciple du professeur Auguste

    Piccard. De plus, il avait lui-mme effectu un vol en ballon, entre Athnes et Bucarest,

    avant la guerre. Dans l'esprit de Tho, Bertrand Piccard, par son raid, a rendu son

    grand-pre l'hommage que lui, Tho, aurait aim pouvoir rendre son propre pre.

    Par ailleurs, Tho avait un lien de parent avec le prestigieux neurologue autrichien,

    d'origine grecque, Constantin von Economo (1876-1931). En effet, son arrire-grand-

    mre, Calliope (mre de sa grand-mre paternelle), et Constantin von Economo avaient

    t cousins issus de germains. Il n'en fallait pas plus pour que Tho s'intresse spciale-

    ment au personnage et l'uvre d'Economo !

    Ainsi, de sa communication au Congrs International d'Histoire de la Mdecine de

    Ble, en 1964 (publie en 1966), l'ouvrage dit en 1979 en collaboration avec le doc-

    195

    Jean Thodorids et son pre, Washington, en 1962.

  • teur Ludo van Bogaert, en passant par des textes dits en 1968 et 1969 en collabora-

    tion avec le professeur Huard et le docteur Vetter, Tho a rendu hommage son presti-

    gieux parent (5).

    D'une faon gnrale, bien que n Paris, franais et ne parlant pas le grec, Tho,

    au-del de son intrt pour les succs de certains membres de sa famille, a toujours sou-

    hait manifester par ses recherches son attachement certains aspects de l'histoire et de

    la culture grecques.

    Faute de place, je ne peux que mentionner globalement les nombreuses publications

    qu'il a consacres partir de 1953, la science et la mdecine byzantines, c'est--dire

    relevant de l'Empire Grec d'Orient, au Moyen Age.

    En outre, en 1996, la faveur d'un colloque sur le thme "Stendhal, imaginaire et

    politique", dont la publication des actes a malheureusement t retarde, il a examin

    attentivement tout ce qui a concern la Grce, dans les crits de son crivain prfr.

    Dans ces crits de Stendhal, qui vont d'un texte de 1816 sur la "Renaissance de la

    Grce" de nombreuses chroniques publies en Angleterre, la Grce qui intressait

    l'crivain - et Tho sa suite -, ce n'tait pas tellement la Grce classique. C'tait plutt

    celle qui tait en train de se faire, son poque : celle des Grecs qui luttaient contre les

    Turcs pour leur indpendance, celle des "Scnes des massacres de Chio" et de "La

    Grce sur les ruines de Missolonghi", peintes par Delacroix (6), celle de la cause dfen-

    due par le Comit Philhellne de Paris, et pour laquelle le pote Byron, en particulier,

    tait all mourir btement de maladie devant Missolonghi (7).

    En plus, Tho ne l'indique pas dans son article, mais Chio, en face de Smyrne, c'tait

    en quelque sorte "chez lui", par les anctres des Scrini.

    L'amiti au quotidien

    Quittons maintenant ces rveries

    intellectuelles, et venons-en notre

    second chapitre.

    Tho tait un homme chaleureux et

    dot d'une trs grande gentillesse.

    Certes, l'extrme tension et le besoin

    d'agir qui l'habitaient, son anxit

    aussi, taient l'oppos du caractre

    d'un Alexis Zorba. Mais sa sociabilit,

    son besoin de communiquer, de parta-

    ger, de se tourner sans cesse vers les

    autres, en faisaient, sans qu'il en ait

    conscience, plus que la Grce un peu

    mythique laquelle il se rfrait sur le

    plan intellectuel, un h o m m e de ce

    pays.

    La convivialit tait sa caractris-

    tique essentielle. Ainsi, aprs toutes les

    sances plus ou moins officielles,

    Dtente aprs un congrs de mdecine tropicale, l'Ile Maurice, en 1996.

    196

  • auxquelles il pouvait participer, ce qui comptait le plus pour lui, c'taient les runions

    amicales qui suivaient. On ne saurait imaginer le bonheur que les repas pris alors en

    commun lui apportaient. En outre, il s'y montrait bon vivant, disert, volontiers blagueur,

    intressant dans ses propos, attentionn, et toujours le plus agrable des convives.

    Paradoxalement, sa difficult s'adapter des habitudes qui n'taient pas les siennes,

    faisait qu'il ne pouvait vivre que seul. En mme temps, il en tait incapable. Il lui fallait

    continuellement prendre contact, d'une faon ou d'une autre, avec autrui. A la fois parce

    qu'il avait besoin de confier ses angoisses et d'tre un peu plaint, et parce qu'en chan-

    ge, il avait besoin de beaucoup donner ses amis.

    Son caractre, en plus de l'intrt d'utiliser les comptences de chacun, l'entranait,

    comme chercheur, apprcier particulirement de travailler en collaboration. Ainsi, si

    on consulte une liste de ses cent premires publications en zoologie et parasitologie, on

    constate que plus du tiers d'entre elles ont t signes en collaboration !

    Cependant, cette sociabilit professionnelle avait galement un ct intimiste. Si

    Tho n'aimait pas travailler seul, il n'tait pas enclin non plus s'intgrer, soit comme

    leader, soit comme simple participant, des groupes de grand effectif. L'idal, pour lui,

    tait la petite cellule, limite deux ou trois personnes.

    Deux chercheurs, notamment, ont sign avec lui de nombreuses publications : il

    s'agit de Pierre Jolivet, qui, partir de 1950, en a sign au moins 24, en entomologie ; et

    Isabelle Desportes, qui, partir de 1963, en a sign avec lui au moins 26, sur des grga-

    rines (8).

    Mais, en dehors de ces collaborations centres sur des objectifs prcis, il faut insister

    aussi sur le besoin de communication "multidirectionnelle" qu'avait Tho. D'une faon

    gnrale, il lui tait ncessaire de faire partager son enthousiasme, et il lui pesait d'tre

    oblig de garder trop longtemps ses ides et ses dcouvertes pour lui.

    L'crivain Stendhal, qu'il vnrait par-dessus tout, avait affirm n'crire ses romans

    que pour les "happy few", qui seraient capables de les comprendre plus tard, et appa-

    remment s'tait content de leur succs limit... Tho, pour sa part, ne cachait pas qu'il

    aurait souhait que tout le monde se passionne immdiatement pour les mmes choses

    que lui !

    En mme temps, admettant fort bien que l'on puisse avoir des proccupations diff-

    rentes des siennes, il avait toujours le souci de chercher fournir aux autres des docu-

    ments ou des informations susceptibles de leur tre utiles, dans leurs propres domaines.

    Par exemple, il recevait un grand nombre de catalogues de libraires, au moins autant

    pour avoir le plaisir de communiquer ses amis les rfrences qu'il dcoupait leur

    intention, que pour son propre usage.

    En fin de compte, ses amitis les plus profondes se fondaient sur les possibilits

    d'changes intellectuels. Il apprciait particulirement les gens qui pouvaient le suivre

    ou l'entraner sur de nombreux terrains la fois. Il leur tait reconnaissant des stimula-

    tions que lui apportaient ces connivences multiples, qui se traduisaient par des flots de

    correspondances... et qui lui manquaient beaucoup, quand, par exemple en priode de

    vacances, il ne se trouvait personne de disponible pour se livrer avec lui de tels

    changes.

    197

  • Pour ma part, je possde environ mille lettres et messages qu'il m'a adresss, et dans

    lesquels il m'a fait part de tout ce qui lui passait par la tte, sur les sujets les plus varis.

    Et naturellement, je sais que nous sommes nombreux avoir conserv de telles collec-

    tions.

    Voil l'homme "hyper-communicant" qu'il tait. Mais nous allons voir que la com-

    munication n'avait pas seulement une grande part dans son comportement. Elle pouvait

    tre aussi pour lui un objet d'tude.

    Place des relations entre individus dans ses thmes de recherches

    En tant que naturaliste, Tho a, bien sr, toujours eu des proccupations cologiques,

    au sens scientifique. En particulier, en 1955, aprs son sjour au Val-de-Grce pour son

    service militaire, il avait fait paratre une traduction franaise du Prcis d'cologie ani-

    male du professeur Bodenheimer.

    En ce qui concerne l'Homme, parmi les lments du milieu avec lesquels il interagit,

    c'est ceux qui relvent du monde animal - et humain - qu'il s'est surtout intress. Ceci

    est all de ses relations avec certains htes indsirables (9), pouvant tre vecteurs de

    maladies, celles pouvant survenir avec certains mammifres atteints de la rage (10)...

    et celles, l'chelon individuel, des tres humains avec leurs semblables.

    Dans ce dernier cas, nous sortons videmment du cadre strictement scientifique,

    pour entrer dans celui d'un aspect de ses tudes historiques, auquel sa sensibilit a pous-

    s Tho accorder une trs grande place : on pourrait dire qu'il s'agit d'une sorte d"'co-

    logie des relations humaines" !

    Sans doute cette vocation collective de notre ami serait-elle trs incomplte s'il

    n'tait pas insist sur cet aspect, qui est double : au-del des travaux des hommes, son

    uvre porte aussi tmoignage sur la vie elle-mme de ces hommes, qu'ils soient natura-

    listes, mdecins ou crivains, et sur les relations qu'ils ont eues avec leurs contempo-

    rains.

    Bien sr, dans certains cas, ces relations n'ont pas t aussi satisfaisantes qu'il aurait

    pu le souhaiter, comme dans le cas de Pasteur, auquel il en a beaucoup voulu de s'tre

    appropri diverses dcouvertes, qui ont fait sa renomme (11).

    Mais, plus gnralement, ce sont plutt les relations positives entre individus que

    Tho a cherch dceler, et sur lesquelles il a mis l'accent, dans ses tudes biogra-

    phiques.

    En particulier, parcourant la liste de ses travaux, j'ai t frapp par la frq...