Théologie et philosophie chez Henri Bouillard - nrt.be ?ologie+et+philosophie... · grands courants

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  • Thologie et philosophiechez Henri Bouillard '"

    Mme si son nom revient de fait moins souvent que ceux de sescompagnons jsuites J. Danilou et H. de Lubac ou que ceux deses collgues dominicains M.-D. Chenu et Y.-M. Congar, HenriBouillard (1908-1981) compte assurment au nombre des grandsthologiens franais contemporains.

    Apprci et reconnu surtout pour la mise au point thorique etla mise en oeuvre pratique qu'il fit du concept de thologie fon-damentale, il fut du mme coup conduit thoriser et pratiquerd'une manire constante et soigneusement matrise les rapportsrciproques de la thologie et de la philosophie. On peut mmetenir l'ensemble de son parcours et les publications qui le jalon-nrent pour exemplaires en ce domaine. La simple numrationdes partenaires qu'il se reconnut et auxquels il se mesura suffitpour en convaincre d'emble: saint Thomas, Karl Barth, MauriceBlondel, Eric Weil!

    I. - Un thologien franais reprsentatif1

    On peut sans doute dire que l'itinraire intellectuel de HenriBouillard est, sa manire, assez reprsentatif et rvlateur desgrands courants et des grands traits qui ont marqu l'intelligent-sia catholique franaise contemporaine jusqu'au dbut de la der-nire dcennie.

    Sa formation, dj, porte le penser: n en 1908, il tudie et seforme successivement en deux types de lieux fort significatifs. Ilfrquente, d'abord, le Sminaire Samt-Sulpice d'Issy-les-Mouli-

    ;:- Reprise notablement toffe d'une intervention faite l'Istituto SuorOrsola Benincasa de Naples le 26 octobre 1993, dans le cadre d'un Congrsinternational qu'il organisait sur le thme Teologia e Filosofia in dialogo.J'avais choisi H. Bouillard prcisment pour illustrer il casofrancese.

    1. On ne peut que chaleureusement recommander ici H. BOUILLARD, Vritdu christianisme, dition prpare et prface par K.H. NEUFELD, S.J., avec untmoignage de H. DE LUBAC, coll. Thologie, Paris, Descle de Brouwer, 1990;cf. mon compte rendu Bulletin de Thologie fondamentale. Regards sur la tho-tnop rnrf'pn'Thnr/ynp r l in KprhpYrhp^ f . p ^ripnrp R P O P U ' . P 8^ ('199^^ 79-80

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    neaux (1926-1930), puis l'Institut Catholique de Paris, ce qui luipermet d'obtenir une licence es lettres en Sorbonne (1930-1932).Il passe ensuite Fourvire, puis la Grgorienne, ce qui, aprsson entre au noviciat des jsuites en 1932 et son ordinationsacerdotale en 1936, le conduira soutenir, ds 1941, une thse dethologie remarque.

    Mais la suite de son itinraire ne sera pas moins rvlatrice quesa formation. Son premier article date de 1942 (donc d'avant lafin de la deuxime guerre mondiale), tandis que le dernier qu'il aitsign parat quarante ans plus tard, en 198l2. Sa carrire intellec-tuelle s'est ainsi tendue des incertaines et effervescentes annesde l'aprs-guerre aux premires annes du pontificat de Jean-PaulII. Il a donc connu la fois et c'est bien caractristique detoute une gnration les reconstructions et les tensions del'poque de Pie XII, la vague aggiornamentiste autour de JeanXXIII, et tout le dploiement des impulsions conciliaires sousPaul VI.

    Son activit et sa production thologiques sont aussi trs signi-ficatives. Qu'il suffise d'en rappeler quelques donnes. Sa thsede thologie parat comme premier ouvrage de la collectionThologie3, dont il est l'un des fondateurs et le premier secr-taire, et qui sera appele un rayonnement considrable. S'ilcommence par enseigner Fourvire ds 1941 ce qui est djloquent , il fait partie, en 1950, de ceux que, sous le nom dethologie nouvelle, on estime viss par l'Encyclique Humantgeneris ce qui ne dit pas rien non plus. Et, aprs un temps demise l'cart, que connaissent aussi, entre autres, H. de Lubac,G. Fessard et P. Ganne d'un ct, et M.-D. Chenu, Y.-M. Congaret H.-M. Fret de l'autre, il reprendra en 1964 un enseignementde thologie fondamentale qui devait connatre un grand succs, la Facult de thologie de l'Institut Catholique de Paris cettefois4. Il y assurera mme, partir de 1968 et pour sept ans, ladirection d'un Institut de Science et de Thologie des Religionsqu'avec son concours Jean Danilou avait fond un an plus tt.

    2. 1942: Saint Thomas d'Aquin et le semi-plagianisme, dans Bulletin de Lit-trature Ecclsiastique 43 (1942) 181-209; 1981: Transzendenz und Gott desGlaubens. Christlicher Glaube in moderner Geselischaft, I, Preiburg im Br.,1981, p. 87-131 (cf. infra, n. 40).

    3. H. BOUILLARD, Conversion et grce chez S. Thomas d'Aquin. tude his-torique, coll. Thologie, 1, Paris, Aubier, 1944, XV-246 p.

    4. Entre-temps, on peut signaler cependant, au dbut des annes 60, uncours ('mais oui fut de brve dure) Fourvire, sur le protestantisme.

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    Bref: Saint-Sulpice et l'Institut Catholique de Paris, Fourvireet la Grgorienne; poque de Mystici corporis et d'Humani gene-ris, puis priode de Vatican II, avec sa prparation et ses suites;frquentation de la thologie classique, mais aussi ouverture tantvers la thologie fondamentale que sur la thologie de la grce etla thologie de la/de(s) religion(s)...: cela suffit amplement, certes,pour faire apparatre en quoi, aussi bien par sa formation person-nelle et son activit thologique que par le cadre gnral danslequel elles se sont droules l'une et l'autre, Henri Bouillardpeut juste titre tre considr comme un bon reprsentant de cequ'on peut appeler la thologie franaise contemporaine, dumoins pour l'espace historique, spcialement significatif, des qua-rante annes qui vont del941l981.

    Mon propos n'est cependant pas, dans cet article, de dvelopperpoint par point en quoi Henri Bouillard peut, pour sa part et enson poque, ainsi que je viens de l'voquer rapidement, trereconnu comme un excellent reprsentant de la thologie fran-aise en gnral. Je voudrais examiner, beaucoup plus prcis-ment, en quoi son oeuvre peut tre tenue pour significative etrvlatrice lorsque, dans l'espace thologique franais contempo-rain, l'interrogation porte expressment sur le dialogue de lathologie avec la philosophie.

    II. - L'intrt de H. Bouillard pour la philosophie

    L'intrt de Henri Bouillard pour la philosophie s'est manifest bien des reprises et de bien des manires. Pour faire apparatrece point, on peut partir d'une de ses confidences, faite dans unelettre en date du 30 octobre 1973. Il y dclare souffrir de n'avoirpas t appliqu la philosophie ou quelque science exacte,selon le rve de [sa] jeunesse. Le prcoce intrt ainsi avoupour la philosophie comme telle se redoublera chez le thologienqu'il deviendra en fait: le thologien doit tre largement philo-sophe, s'il ne veut pas rester simplement rapporteur, historien etprdicateur (lettre du 22 mai 1955)5.

    5. Les Archives des jsuites de France (15 rue Raymond-Marcheron - 92170Vanves - France) conservent un Fonds Bouillard. J'utilise ici la recherchequ'y a faite en vue de sa thse (en cours de rdaction) Pierre Guilbaud, de laFacult de thologie d'Angers. Je le remercie, d'autre part, pour plusieurs pr-cieuses suggestions, de mme que Franois Renaud, dont le mmoire (Sectionf\e' T'IiprJntTip Rhlinnp pt- ^rcrpmit-innp Af^ 1i Ti/'nirp Af^ t-l-lprJr(ip Af l'Tnntnt-

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    Effectivement, selon ses confidences toujours, on sait qu'ilcommence lire Blondel ds les environs de 1930, c'est--dire dsla fin de son sjour au Sminaire Saint-Sulpice, o d'ailleurs lephilosophe d'Aix tait tenu en grande estime par plusieurs pro-fesseurs marquants. Mais il faut aussi dire que lorsqu'aprs sonordination, et avant son biennium romain, il est envoy pendantdeux ans Beyrouth, il y donne, entre autres, un cours sur Kant;or nous sommes dans les annes 1936-38. Ds son retour, il com-mence sa thse sur Thomas d'Aquin, avec le Pre Boyer. pro-pos de Kant, nous savons, de plus, que non seulement Bouillardl'a lu avec attention, mais qu'il a mme eu quelque temps leprojet d'crire un ouvrage sur sa philosophie religieuse. Il a, dureste, galement lu soigneusement toute l'oeuvre de Hegel et s'yest intress au point de participer, en 1964, au fameux Colloquede Royaumont sur la Phnomnologie de l'Esprit. De tels intrtsphilosophiques ne pouvaient en outre qu'tre entretenus et relan-cs par les rencontres bisannuelles que, ds 1945, il anima, avecplusieurs autres professeurs jsuites, entre thologiens de Four-vire et philosophes de Vais.

    Ces lectures et ces recherches l'ayant ncessairement amen frquenter la philosophie mdivale, non seulement celle de saintThomas mais aussi celle de saint Anselme, sa thse de thologielui avait, du mme coup, donn le moyen de replonger dans Aris-tote et l'occasion de lire les spcialistes contemporains de la phi-losophie thomiste, M.-D. Chenu et, surtout, tienne Gilson.

    Aprs cela, les annes qu'il passa rue de Grenelle, Paris,dgag par obissance de tout enseignement de 1950 1964 ,lui offriront le loisir d'largir encore, en l'tendant cette fois l'horizon contemporain, cette culture philosophique dj consi-drable. Le 9 avril 1946, il avait rencontr Sartre et en avait gardune impression favorable. Ds 1947, il avait rendu visite Hei-degger et l'avait revu Fribourg en 1950. Cette mme anne1950, il connaissait assez Gabriel Marcel, car il l'avait frquentrgulirement, pour le prsenter au public de langue allemandedans un article qui rvle une bonne familiarit avec sa pense6.Voyant par ailleurs l'influence de Sartre et Camus en France, etde Heidegger dans la thologie allemande, il ne manqua pas des'intresser au courant existentialiste et spcialement Kierke-gaard.

    Catholique de Paris), De l'apologtique la thologie fondamentale. La contri-bution d'Henri Bouillard (1991), m'a fourni quelques utiles indications.

    6. Metaphysisches Tagebuch. Zur Philosophie Gabriel Marcels, dans Wortnnii W^ihrhfft'f S Ciq^Ot S7S-';"(4

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    II devait, pourtant, largir encore ses horizons. Tant dans lecadre du Collge philosophique de Jean Wahl que dans celuide