Verlaine l’anti-théoricien : contre la poétique, la ?· Évoquer la composition verlainienne reste…

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    Florent ALBRECHT

    Verlaine lanti-thoricien :contre la potique, la musique ?

    Son vers a linflexion des voix qui se sont tues ou qui nont pas encore parl.1

    Verlaine misrable carrire de misre, grossiretdes murs et des ides mais ce chant [].2

    Nous nous proposons ici de scruter luvre verlainienne dans ce quelle a, de primeabord, de protiforme au regard de son apparent cri de guerre De la musique avant toutechose . Son cho dans la critique continue, encore aujourdhui, de retentir sans forcment treexpliqus sinon en recourant lutilisation du vers impair et celle, subversive, de la mtriquetraditionnelle. Il sagit ici de prendre conscience de lunit verlainienne au sein dune trop facile etapparente diversit : ou comment la musique chez lui est le signe dun refus du pote fonderune thorie, en mme temps quelle labore, si lon veut, une anti-thorie qui affirme, certes,non des rgles normes, prescriptives, destines ltablissement dun ensemble de principespotiques, mais des lois internes et caractristiques dune conscience potique. Car Verlaine estun pote mtrique avant tout3.

    voquer la composition verlainienne reste une gageure, qui divise encore la critique. Silon en juge la couleur de certains articles plus ou moins rcents tel celui dElonoreZimmermann4, qui traite de la varit intrinsque de luvre du pote, celle-ci serait uneesthtique de la varietas qui emblmatiserait le mieux la potique verlainienne. Et il est certainquun diffrentiel sopre naturellement entre des recueils plutt homognes (Pomes saturniens,Ftes galantes, Sagesse) et ceux composs la hte pour dautres raisons intimes ou financires,notamment tels Jadis et Nagure ou Paralllement, o coexistent pomes anciens et dautresindits : la manne verlainienne est riche en surprises.

    Dans le traitement du vers et de la prosodie, comment expliquer, galement, ensappuyant sur une courte chronologie, qu cette profusion de formes (sonnets, quintils,quatrains, ritournelles) et de types de vers (alexandrins, octosyllabes, heptasyllabes, ttrasyllabes)des Pomes saturniens, amene spanouir encore dans les Ftes galantes, succde la trop sage etmatrise Bonne Chanson, avant que tout nexplose nouveau dans les Romances sans paroles, quandle pote succombe un temps au poison rimbaldien ? Lhypothse la plus vidente, et la plusconvenue, est que cette posie demeure intimement et naturellement lie la vie de Verlaine. Lui-mme affirme, loccasion de la rdition de son recueil des Pomes saturniens en 1890, dans untexte fondamental puisquil y effectue une sorte de synthse de sa vie de pote :

    1 Albert Thibaudet, Histoire de la littrature franaise, Paris, Marabout, coll. marabout universit , 1981, p. 482.2 Paul Valry, Posie , VCII, p. 1105.3 Cf. Benot de Cornulier, dans son ouvrage,Thorie du vers, montre que Verlaine condense plus des 2/3 de lutilisationde lalexandrin, plus ou moins rgulier, dans la triade potique Baudelaire/Verlaine/Rimbaud.4 E.-M. Zimmermann, La Varit chez Verlaine , La petite Musique de Verlaine, Romances sans paroles, Sagesses, Socitdes Etudes Romantiques, SEDES, 1982, pp. 16-24.

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    De trs grands changements dobjectifs en bien ou en mal, en mieux, je pense, plutt, ont pu,correspondant aux vnements dune existence passablement bizarre, avoir eu lieu dans le coursde ma production. 5

    On pourrait donc penser que luvre verlainienne est, pour reprendre la mtaphorebalzacienne, miroir dune vie hasardeuse, de doutes et de certitudes, dabandons et de tentativesde conversion. Pourtant, conjointe la phrase prcdemment cite, la suivante indiqueprcisment un ordre, une pense, peut-tre volutive, mais qui se pose en des termes concrets depotique : Mes ides en philosophie et en art se sont certainement modifies, saccentuant deprfrence dans le sens du concret, jusque dans la rverie ventuelle. 6 Comble de malchancepour lexgte critique en manque de structure et de certitudes : la fin du mme texte, le poteaffirme en lettres capitales :

    Nallez pas prendre au pied de la lettre mon art potique de Jadis et Nagure, qui nest quunechanson, aprs tout JE NAURAI PAS FAIT DE THEORIE. 7

    Cet anti-thoricien, qui refuse les tiquettes, exclu des milieux littraires de 1868 1883,berc, reni par diffrentes coles potiques (ou auto-affranchi !), nest-il pas finalementthoricien que parce quil sest impos cette dngation constante ?

    Puisquil est question de musique ici (musique du vers, musique comme topos potique,musique dun point de vue esthtique), nous nous proposons de redoubler la formule musicale enimaginant la fugue comme mtaphore compositionnelle de luvre verlainienne au travers de lamusique. Il y a bien une intention verlainienne de composer, cela ne fait aucun doute8. Aucontraire dun Mallarm, aux nombreuses syllepses, le vers, la musique, recouvrant plusieurs sens enfonction du texte abord, luvre verlainienne fait de la musique lintention potique parexcellence, la notion prenne et emblmatique prsente la surface ou en creux de ses recueils9.Si la fugue, en musicologie, obit de savantes et rigoureuses rgles de composition, ce sontsurtout la facture, lorganisation interne de luvre elle-mme, qui pourrait voquer une logiquede pense sans solution de continuit, une potique , si lon veut, argumente, pour quelquilibre de luvre se trouve dans lintention du geste crateur la clture, une fois lquilibredensemble jug atteint. La prsence dun sujet, voire de deux et mme trois, et peut-tre duncontre-sujet, jusquaux strettes finales o les diffrents motifs sont rexposs, peuvent rappelerchez Verlaine, une chelle macroscopique, le traitement de la notion de musique diffracte soustelle ou telle forme lchelle de son uvre entire.

    Il sagira donc de voir dans un premier temps comment se mesure la prsence de la posiechez Verlaine, puis de saisir comment sopre le dveloppement du paradigme musical, poursinterroger, en dernier lieu, sur la potique verlainienne : impressionnisme littraire, esthtique dela varietas, ou Verlaine, thoricien de lanti-thorie la recherche perptuelle dun quilibre, duneharmonie ?

    5 Paul Verlaine, Critique des Pomes saturniens, uvres compltes, Paris, Bibliothque de la Pliade, 1962, p. 1072.6 Id.7 Id., p. 1074.8 Cf. Ddicaces, 26, A Henri Mercier : Verlaine se flatte de composer sur tous les tons de tous les modes /Ballades, sonnets, stances, odes. Curieux mlange de termes musicologiques et littraires9 Outre son ultrieur et, malgr tout, explicite Art potique de 1874, Verlaine, au sujet des Romances sans paroles,crit son ami Lepelletier en mai 1873 : Ce sera trs musical , arguant dun vritable systme de composition.

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    La diagonale verlainienne : prsence de la musique ?

    On peut distinguer trois niveaux dapparition objective de la musique : la prsence delobjet musical en tant que tel, dune part qui relve dune topique traditionnelle dans lhistoire dela posie, la connaissance et lexploitation de formes et de canons musicaux, dautre part quiappartient ou non un genre noble (la chanson versus lode, notamment), et qui aurait ou non uneconsquence sur la forme du pome ; enfin, on relve un vocabulaire musical qui, intgr au seinde la posie, fait pntrer le texte dans une dimension suprieure o se rvle la conscience dupote.

    Chemins de traverse et sentiers battus

    Les topoi musicaux demeurent lgions chez Verlaine comme chez ses contemporains. Ilny a gure que chez Mallarm, aprs la crise de 1865/1866, que limagerie musicale ressortissant une tradition fort lointaine cest limage du pote la lyre, instrument de sa transcendance etde son ternit se dsagrge au profit dune nouvelle posie o le symbole est roi, o les motssont appels ne renvoyer qu eux-mmes. Sil y a modernit chez Verlaine, on peut sans crainteaffirmer quelle spanouit au travers dune tradition aux chemins bien baliss. Le pote demeure,dans les Pomes saturniens, celui qui manipule la lyre ; il est ce janus bicphale, dyadique, qui critdes hymnes et des odes (cest, par ailleurs, le titre de lun des recueils tardifs de Verlaine) en poteet en musicien. Banville crit Verlaine, dailleurs, le 9 juillet 1885 : Parfois, vous ctoyez de siprs le rivage de la posie que vous risquez de tomber dans la musique .

    On le voit, lun des pres des potes de cette gnration, parnassien qui a grandementinfluenc Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Mallarm et dautres encore, affirme la contigutcritique des deux arts, dans une mtaphore qui vise plus particulirement lart versifi de Verlaine.La mise en scne du pote dans ses textes passe bien par la prsence objective de la musique. Onna pas quitt le grand dogme horatien du ut pictura poesis, suivi en force par les Romantiques etraffirm par la doctrine parnassienne, o il faut figurer verbalement pour briller par la forme.Que lon se penche, notamment, sur le Prologue des Pomes saturniens, pomes de jeunesse, etlon se rend compte dune extrme adquation de cette figure suprme de pote avec la tradition :

    Sur la kithar, sur la harpe et sur le luth,Sil honorait parfois le prsent dun salutEt daignait consentir ce rle de prtre []. 10

    La figure allgorique du pote et de son rle sacr dans la cit se ddouble naturellementdune imagerie (on note la prciosit juvnile dun Verlaine fru dune virtuosit consensuelle,toute parnassienne, notamment dans le terme de khitar ) quil nest pas rare de retrouver dansle reste de la posie verlainienne.

    Ainsi, le chevalier Atys gratte [-t-il]/ Sa guitare, Chloris lingrate dans En bateau 11pour reprendre lesthtique dun tableau de genre du XVIIIe sicle, une scne libertine de Watteaupar exemple, et reconstruire par les mots une scne trs codifie ; plus moderne, dans le piano de Marco12 dont les mains sur livoire/voquaient souvent la profondeur noire/Des airsprimitifs que nul na redits , ou celui que baise une main frle , dans la cinquime des Ariettes oublies13 , ou, enfin, celui du Pome