Baudelaire : une nouvelle et paradoxale conception de ?· Séquence III : « Évoquer le printemps avec…

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  • Squence III : voquer le printemps avec ma volont

    Baudelaire : une nouvelle et paradoxale conception de la beaut

    Le Beau est toujours bizarre, ardent et triste. Le beau est toujours bizarre.

    Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu'il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu'il contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie non voulue, inconsciente, et que c'est cette bizarrerie qui le fait tre particulirement le Beau.

    Extrait de Mthode de critique de l'ide moderne du progrs applique aux beaux-arts. Dplacement de la vitalit, dans Exposition universelle, 1855.

    Quelque chose dardent et de tristeJai trouv la dfinition du Beau, de mon Beau. Cest quelque chose dardent et de triste, quelque chose dun

    peu vague, laissant carrire la conjecture. Je vais, si lon veut, appliquer mes ides un objet sensible, lobjet par exemple, le plus intressant dans la socit, un visage de femme. Une tte sduisante et belle, une tte de femme, veux-je dire, cest une tte qui fait rver la fois, mais dune manire confuse, de volupt et de tristesse ; qui comporte une ide de mlancolie, de lassitude, mme de satit, soit une ide contraire, cest--dire une ardeur, un dsir de vivre, associs avec une amertume refluante, comme venant de privation ou de dsesprance. Le mystre, le regret sont aussi des caractres du Beau.

    Une belle tte dhomme na pas besoin de comporter, aux yeux dun homme bien entendu, except, peut-tre, aux yeux dune femme, cette ide de volupt, qui, dans un visage de femme, est une provocation dautant plus attirante que le visage est gnralement plus mlancolique. Mais cette tte contiendra aussi quelque chose dardent et de triste, des besoins spirituels, des ambitions tnbreusement refoules, lide dune puissance grondante et sans emploi, quelquefois lide dune insensibilit vengeresse (car le type idal du dandy nest pas ngliger dans ce sujet) ; quelquefois aussi, et cest lun des caractres de beaut les plus intressants le mystre, et enfin (pour que jaie le courage davouer jusqu quel point je me sens moderne en esthtique), le malheur. Je ne prtends pas que la Joie ne puisse pas sassocier avec la Beaut, mais je dis que la Joie est un des ornements les plus vulgaires, tandis que la Mlancolie en est pour ainsi dire lillustre compagne, ce point que je ne conois gure (mon cerveau serait-il un miroir ensorcel ?) un type de Beaut o il ny ait du Malheur. Appuy sur dautres diraient: obsd par ces ides, on conoit quil me serait difficile de en pas conclure que le plus parfait type de Beaut virile est Satan, la manire de Milton.

    Extrait de Fuses, 1887.

    De la laideur et de la sottise [le pote] fera natre un nouveau genre denchantements.[] Le pote sait descendre dans la vie ; mais croyez-vous que sil y consent, ce nest pas sans but, et quil

    saura tirer profit de son voyage. De la laideur et de la sottise il fera natre un nouveau genre denchantements. Mais ici encore sa bouffonnerie conservera quelque chose dhyperbolique ; lexcs en dtruira lamertume, et la satire, par un miracle rsultant de la nature mme du pote, se dchargera de toute sa haine, dans une explosion de gaiet, innocente force dtre carnavalesque.

    Sur mes contemporains : Thodore de Banville

    Trois pomes sur la beaut dans Les Fleurs du Mal Une charogne, La Beaut, Hymne la Beaut

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  • Squence III : voquer le printemps avec ma volont

    Deux topo potiques : le memento mori et le carpe diem chez Ronsard et Baudelaire

    Pierre de Ronsard (1524-1585) est avec Joachim du Bellay le pote le plus emblmatique de la Pliade (cest dailleurs lui qui donne ce nom la Brigade quil forme avec ses amis potes depuis 1549). Son uvre est place sous le signe de labondance et de la diversit : chants damour, pomes clbrant les vnements et les grands de son temps, rythmes et formes potiques varis. Il allie une qute de perfection potique un accent de sincrit qui le distingue de plusieurs de ses contemporains, en particulier dans les pomes damour, aujourdhui les plus connus. La Pliade est attache la publication dun manifeste en faveur dune posie franaise renouvele, crit par du Bellay, Dfense et Illustration de la langue franaise (1549). Il sagit pour ces potes de refonder la posie sur un certain nombre de genres (lode, lpigramme, llgie, le sonnet), sur limitation des Anciens, et sur lalliance du travail et de linspiration (thorise par Platon : le pote est sujet un enthousiasme, une fureur potique). Ils rcusent ainsi la posie de cour qui les prcde, quils considrent comme un pur divertissement produit par des versificateurs.

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    Ode Cassandre

    Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avoit desclose Sa robe de pourpre au Soleil,A point perdu ceste vespre Les plis de sa robe pourpre,Et son teint au vostre pareil.

    Las ! voyez comme en peu d'espace,Mignonne, elle a dessus la place Las ! las ses beautez laiss cheoir ! vrayment marastre Nature,Puis qu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir !

    Donc, si vous me croyez, mignonne,Tandis que vostre ge fleuronne En sa plus verte nouveaut,Cueillez, cueillez vostre jeunesse :Comme ceste fleur la vieillesse Fera ternir vostre beaut.

    Pierre de Ronsard, Les Amours, 1552.

    Je vous envoye un bouquet que ma mainVient de trier de ces fleurs panies,Qui ne les eust ce vespre cuillies,Cheutes terre elles fussent demain.

    Cela vous soit un exemple certainQue vos beauts, bien qu'elles soient fleuries,En peu de tems cherront toutes fltries,Et comme fleurs, periront tout soudain.

    Le tems s'en va, le tems s'en va, ma Dame,Las ! le tems non, mais nous nous en allons,Et tost serons estendus sous la lame :Et des amours desquelles nous parlons,Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle :Pour-ce aims moy, cependant qu'estes belle.

    Pierre de Ronsard, Continuation des Amours, 1555.

  • Squence III : voquer le printemps avec ma volont

    Les mots de la posie : avant Baudelaire, Hugo met un bonnet rouge au vieux dictionnaire

    Extrait de Rponse un acte daccusation (1856)

    La posie tait la monarchie ; un motEtait un duc et pair, ou n'tait qu'un grimaud ;

    Les syllabes, pas plus que Paris et que Londres,Ne se mlaient ; ainsi marchent sans se confondre

    Pitons et cavaliers traversant le pont Neuf ;La langue tait l'Etat avant quatre-vingt-neuf ;

    Les mots, bien ou mal ns, vivaient parqus en castes;Les uns, nobles, hantant les Phdres, les Jocastes,

    Les Mropes, ayant le dcorum pour loi,Et montant Versaille aux carrosses du roi ;Les autres, tas de gueux, drles patibulaires,

    Habitant les patois ; quelques-uns aux galres Dans l'argot ; dvous tous le genres bas,

    Dchirs en haillons dans les halles ; sans bas,Sans perruque ; crs pour la prose et la farce ;

    []

    Alors, brigand, je vins ; je m'criai : Pourquoi Ceux-ci toujours devant, ceux-l toujours derrire ?

    Et sur l'Acadmie, aeule et douairire,Cachant sous ses jupons les tropes effars,

    Et sur les bataillons d'alexandrins carrs,Je fis souffler un vent rvolutionnaire.

    Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.Plus de mot snateur ! plus de mot roturier !

    Je fis une tempte au fond de l'encrier,Et je mlai, parmi les ombres dbordes,

    Au peuple noir des mots l'essaim blanc des ides ;Et je dis : Pas de mot o l'ide au vol pur Ne puisse se poser, tout humide d'azur !

    Discours affreux ! - Syllepse, hypallage, litote,Frmirent ; je montai sur la borne Aristote,

    Et dclarai les mots gaux, libres, majeurs.Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,

    Tous ces tigres, le Huns, les Scythes et les Daces,N'taient que des toutous auprs de mes audaces ;

    Je bondis hors du cercle et brisai le compas.Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?

    Dans ce pome extrait des Contemplations (1856), Victor Hugo (1802-1885), sous couvert de sadresser un ractionnaire fictif qui lui reprocherait de composer une posie dgrade, harangue les rpublicains, dont il fait partie, pour leur signifier quil a toujours t des leurs et que son travail formel vise depuis longtemps une mancipation la fois potique et humaine. Ce pome tmoigne de faon emblmatique de son refus de la conception classique du lexique de la posie. Mais dans sa forme (voir la faon dont le vers est trait, avec force enjambements et rejets), il rvle aussi limportance pour le pote de revivifier le vers ( Jai disloqu ce grand niais dalexandrin , crit-il dans un exemple de trimtre romantique).

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    Selon Baudelaire, le peintre de la vie moderne doit saisir la beaut de son poque, tirer lterneldu transitoire.

    En 1863, Baudelaire consacre un essai, Le peintre de la vie moderne, au peintre et graveur Constantin Guys (1802-1892). Cet essai parat dans Le Figaro.

    Selon le pote, lart doit comprendre le caractre de la beaut prsente, et non senfermer dans la recherche d'une beaut acadmique. Il loue justement en Guys sa capacit saisir la vie moderne, cest--dire extraire une beaut intemporelle des images fugaces, nouvelles et prosaques quoffre le paysage urbain (premier texte).

    Sil y parvient, cest parce quil est, selon Baudelaire, homme des foules : tel est son lment naturel, comme lair est celui de loiseau. Il sait faire preuve dune perception enfantine, cest--dire dune perception aigu qui lui permet didaliser et dharmoniser tout ce que la mmoire a assimil en dsordre.

    Extrait du chapitre IV, La modernitAinsi il va, il court, il cherche. Que cherche-t-il ? A coup sr, cet homme,

    tel que je lai dpeint, ce solitaire dou dune imagination active, toujours voyageant travers le grand dsert dhommes, a un but plus lev que celui dun pur flneur, un but plus gnral, autre que le plaisir fugitif de la circonstance. Il c