La phrase ironique dans Les Faux-Monnayeurs

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  • Quest ions de st yle, n 10, 2013, p. 23-48, 4 juin 2013

    http://www.unicaen.fr/services/puc/revues/thl/questionsdestyle/print.php?dossier=dossier10&fi le=02chaudier_july.xml

    La phrase ironique dans Les Faux-Monnayeurs

    Stphane Chaudier Universit Jean Monnet, Saint-tienne CIEREC, EA3068

    Jol July Universit dAix-Marseille CIELAM, EA4235

    Rsum :Sil fallait demander un lecteur aguerri de Gide de dire ce quest une phrase gidienne, il est probable quil choisirait prudemment de rpondre que tout dpend du genre littraire pratiqu. Si lon sen tient aux Faux-Monnayeurs , il est tentant daffi rmer que lironie constitue lapport le plus signifi catif de Gide au renouvellement de la prose narrative franaise de son temps. De manire assez prvisible, lironie y fustige les attitudes bourgeoises et les discours philistins, mais aussi toutes les tentatives maladroites pour outrepasser les rles sociaux, quels quils soient. Ainsi, le lyrisme est-il frquemment ironis comme une manifestation dinsincrit. Lenjeu de cet article est de souligner quel point lironie gidienne est polyvalente. Ltude des occurrences du mot ironie montre quelle est loin de fi gurer parmi les valeurs morales les plus hautes ; son principal intrt est de confronter divers points de vue dans une mme phrase, sans toutefois toujours les hirarchiser. Ce faisant, lironie apparat la fois comme salutaire et menaante puisquelle sape la confi ance lgitime que les locuteurs font au langage, quand ils veulent communiquer. Si lironie vise bien inquiter les routines interprtatives, elle savre incapable de mettre un terme la crise du sens quelle ouvre. Cest pourquoi, malgr ses vertus esthtiques et heuristiques, Gide ne tient pas lironie pour une fi n en soi ; elle doit conduire une perception plus aiguise du rel et souvent cder le pas lmotion.

    Abstract:If an experienced reader of Gide was asked to defi ne what a typical Gidian sentence is, the most cautious and relevant answer would probably be that it all depends on which genre one is referring to. As far as narrative prose is concerned, it can be argued that irony is Gides most signifi cant contribution to stylistic creativity. In Les Faux-Monnayeurs ( Th e Counterfeiters ), in a predictable way, irony lambasts not only bourgeois attitudes and philistine discourses, but also all the awkward attempts to transgress class boundaries and roles, whatever they may be. Th us, lyricism is more often than not regarded as pure insincerity. Th e main contention of this paper is that Gidian irony is multifaceted. A thorough study of the occurrences of the word irony proves that irony is far from being the highest moral value praised in Les Faux-Monnayeurs ; the main interest of this rhetorical device consists in confronting diverse viewpoints within a single sentence without necessarily hierarchizing them. In so doing, irony appears as both salutary and unsettling since it undermines the legitimate trust the use

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    Stphane Chaudier et Jol July

    of language is based upon. Th ough irony aims at challenging conventional interpretations, it fails to put an end to the semantic crisis it brings about. Despite its stylistic and heuristic qualities, irony is not considered as an end in itself by Gide. Rather, it is intended to create a more acute awareness of reality that reconciles sense and sensibility.

    []et par amour des embrasures 1.Andr Gide, Les Faux-Monnayeurs

    Partir la recherche dune phrase dauteur, cest invitablement penser en termes de prototype. Le stylisticien numre les traits linguistiques qui dfi nissent cet artefact : toutes les phrases de lauteur tudi ne correspondent certes pas ce prototype ; mais cest nanmoins cette phrase type , construite par lanalyse, qui permet de comprendre pourquoi telle phrase, tire dun texte, laisse reconnatre un crivain, alors que telle autre, du mme texte, ne livre aucun indice permettant de remonter jusqu son auteur. Soit ces quelques lignes tires des Faux-Monnayeurs :

    Ce fi dle serviteur tait dans la maison depuis quinze ans ; il avait vu grandir les enfants. Il avait pu voir bien des choses ; il en souponnait beaucoup dautres, mais faisait mine de ne remarquer rien de ce quon prtendait lui cacher. ( FM , 22) 2

    Ce sont assurment des phrases parfaites ; elles peignent exactement ce quil y a peindre : elles dploient par des prdicats appropris le type psychologique et social du serviteur fi dle ; elles montrent un petit fragment de la grande fresque bourgeoise, tant de fois dcrite. Les phrases sont courtes, fl uides, lisibles ; elles senchanent souplement grce aux anaphores. Lapparition de la phrase complexe correspond lapprofondissement de la vie psychique par un narrateur intelligemment omniscient : voir , souponnait , faisait mine de ne remarquer rien . La postposition archasante de lindfi ni constitue le seul cart saillant, qui surdtermine la littrarit de la prose 3. Et si ce ntait somme toute que cela, la phrase gidienne ? Une phrase littraire relevant du degr zro du style dauteur 4, et

    1. Embrasure : Ouverture pratique dans un ouvrage pour pointer et tirer le canon et dont lbrasement est gnralement extrieur (par opposition au crneau). []Driv de embraser , mettre le feu et largir. ( Trsor de la langue franaise informatis , en ligne ladresse suivante : http://atilf.atilf.fr/).

    2. Ces initiales renvoient, sans grande surprise, Andr Gide, Les Faux-Monnayeurs , Paris, Gallimard (Folio ; 879), 2012. Les rfrences la pagination seront toujours insres aprs les citations.

    3. Larchasme grammatical, quand il est discret et bien tempr, est un ornement quon trouve dans bien des textes qui prtendent llgance stylistique. Voir Gilles Philippe et Stphane Chaudier, La rfrence classique dans la prose narrative , in La Langue littraire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert Claude Simon , Gilles Philippe et Julien Piat (dir.), Paris, Fayard, 2009, p.281-321.

    4. On se souvient du diagnostic tranchant de Barthes : Le type mme de lcrivain sans style, cest Gide, dont la manire artisanale exploite le plaisir moderne dun certain thos classique[]. (Roland Barthes, Le Degr zro de lcriture , Paris, Seuil, 1953, p.13). Rappelons que pour Barthes le style est la part prive du rituel littraire ; il est un phnomne germinatif ; il se situe du ct de la biologie , de la profondeur (car il est une pousse , fonctionne la faon dune Ncessit ) et du corps (ilrepose sur une certaine exprience de la matire ).

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    Questions de phrases

    redevable la matrise dun code aussi conventionnel queffi cace Selon lhumeur ou les gots du lecteur, ce style dit classique sera jug plaisant, ou terriblement ennuyeux ; car le propre dune criture classique est dexister sans phrase et sans style. Lauteur ne prtend pas faire de la phrase le lieu o saffi rmerait une originalit stylistique, quil ne recherche dailleurs pas.

    Il y a pourtant une phrase gidienne, qui trahit la manire de Gide, sa vision du monde. Comment la dcrire 5 ? Notre hypothse est rsume par le titre : le mot dplaira peut-tre, mais on constate un imprialisme stylistique de lironie, ds lors quon veut savoir en quoi consiste la phrase des Faux-Monnayeurs . Certes, luvre immense et si varie de Gide inviterait plutt parler des phrases gidiennes ; on montrerait aisment que ces avatars phrastiques pousent les mandres dune histoire plurielle, o dialoguent vie individuelle et devenir collectif, histoire des formes, des ides et des peuples. Exclamative, sature de mots abstraits et de rptitions ampoules, la phrase lyrique de Gide se dploie sur la pleine page des Nourritures terrestres ; mais dans Les Faux-Monnayeurs , comme dans les soties, cette phrase lyrique ne survient quironise, et lironie, trs classiquement, y sanctionne le mensonge ou lillusion. Tous les personnages sont ainsi domins par le jugement souverain dun romancier qui fustige tout lan quil estime grotesquement disproportionn aux capacits du personnage. Ainsi en va-t-il dAlbric Profi tendieu, dont les penses sont transcrites au discours direct libre :

    Et soudain ce spectre vengeur qui ressort du pass, ce cadavre que le fl ot ramne ( FM , 27)

    L ethos bourgeois du mari tromp ne peut sapproprier sans ridicule le logos de la grande souff rance tragique : Albric se fait le pasticheur inconscient du ton noble, du registre lev. Lironie tient ce que le lecteur peroit la discordance entre l ethos et le logos , au lieu que le personnage est dupe de ses clichs. Deux mtaphores nominales in absentia dsignent le chtiment ( spectre vengeur ) et la faute ( ce cadavre ) ; elles sont associes limage plus banale encore du temps ( le fl ot ) ; par sa rptition mme, le prfi xe des verbes ( res-sort , r-amne ) fait entendre lobsession du juge : devoir payer pour une faute quil na pas commise. Profi tendieu est naturellement beaucoup moins risible que son langage et son nom ne le font croire : la souff rance le rend doux envers sa fi lle ( FM , 27) ; il aime en Bernard ce quil sent de neuf, de rude et dindompt , et qui ne vient pas de lui ( FM , 26). Il est donc capable de bont. Lironie gidienne ne sanctionne que le dsir de vouloir paratre plus que ce quon est : se connatre, et tcher de tirer le meilleur parti de sa nature,

    5. Notre tude sinspire de larticle de Philippe Jousset, Une phrase saint-simonienne , Cahiers Saint-Simon , n40, 2012, p.96-102. Modle danalyse stylistique de la phrase, cette tude rcente parvient dfi nir lesthtique de la phrase de Saint-Simon partir et au-del de lanalyse minutieuse des structures grammaticales d une phrase particulirement hypotaxique du mmorialiste : [Cette phrase] dit surtout, par le retard quelle mnage et les embranchements quelle multiplie, quelque chose du dsir, du harclement, du pige, de lurgence, du danger, d