Les poissons et les courants

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  • LES POISSONS ET LES COURANTS

    par Charles ALLAIN

    INTRODUCTION

    La distribution des espces marines en fonction des conditions climatiques du milieu a retenu depuis longtemps l'attention des biologistes et ceux-ci distinguent une faune des rgions froides et une faune des rgions chaudes qu'ils ont classes gographiquement en plusieurs provinces.

    C'est ainsi que, dans le secteur est de l'At lantique nord on rencontre successivement du nord au sud,

    une province arctique qui s'tend sensiblement des rgions polaires jusqu' la Mer de Barentz, une province borale qui couvre les plateaux scandinave et britannique, une province atlanto~mauritanienne (tempre) qui comprend deux rgions : lusitanienne et

    mauritanienne, entre lesquelles peut s'intercaler le domaine mditerranen, assez particulier, et enfin, plus au sud,

    une province guinenne (tropicale) qui s'tend de part et d'autre de l'quateur. Une rpartition sensiblement symtrique s'tablit dans l'hmisphre sud depuis les rgions

    antarctiques jusqu'au secteur quatorial. Dans un travail de base sur la zoogographie, EKMAN (1953) a trait de la distribution de la

    faune en fonction des diffrents secteurs qui constituent chacune de ces provinces. A ces grandes divisions qui s'appliquent surtout au domaine nritique limit aux accores du

    plateau continental correspond souvent une certaine analogie dans la rpartition des espces de part et d'autre de l'quateur.

    On sait depuis longtemps que l'on rencontre, dans les zones arctiques et antarctiques aux con~ ditions climatiques comparables, des formes voisines, notamment chez les Zoarcids, les Lophiids et certains Gadids. La bipolarit peut s'expliquer par l'adaptation progressive de ces poissons aux couches profondes ocaniques, froides, sous les eaux chaudes superficielles dont l'paisseur, plus grande l'quateur, s'amincit vers les hautes latitudes. Des observations nombreuses viennent en effet tayer cette thorie des migrations. Mais cette analogie peut aussi se concevoir par la thorie de la faune relicte qui tient compte du rchauffement progressif des rgions tropicales et de l'apparition dans ces secteurs d'une faune nouvelle chassant la plus ancienne vers les ples.

    Quoiqu'il en soit, le milieu faonne les formes, et les conditions comparables que l'on rencontre de part et d'autre de l'quateur ont pu dterminer l'volution parallle de populations parfois fort loignes.

    Cette rpartition de la faune en fonction des conditions climatiques a, depuis de nombreuses annes, servi de base la prospection des secteurs de pche et les professionnels eux~mmes savent maintenant que la temprature est un fzcteur essentiel pour rechercher telle ou telle espce dans une aire dtermine.

    Mais la multiplication des observations et l'volution des techniques de recherches ont permis d'ajouter ces grands traits de la zoogographie des dtails qui conduisent la localisation plus troite de certaines espces en fonction des dplacements cycliques des masses d'eau constituant leur biotope et des courants ooaniques. En effet, il est maintenant reconnu que certains poissons plagiques ont tendance il se diriger vers les zones de contact et les convergences des masses d'eau qui sont le plus souvent des lieux de concentration des formes planctoniques et donc des diffrents prdateurs.

    ReD. Trat'. /nst. Pches mari/ .. 28 (4), 1964.

    fmerceurArchimer

    http://www.ifremer.fr/docelec/

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    On s'efforcera, dans cette tude, de dmontrer l'efficacit d'une telle mthode en traitant succes-sivement de l'influence des facteurs hydrologiques et dynamiques sur le comportement des poissons, de l'importance des mouvements verticaux sur la productivit et la concentration de la faune, et en recherchant, notamment dans l'Atlantique europen et en Mditerrane cccidentale, les zones inex-ploites pouvant se prter une extension ventuelle des pcheries.

    CHAPITRE 1

    INFLUENCE DES FACTEURS HYDROLOGIQUES ET DYNAMIQUES SUR LE COMPORTEMENT DES POISSONS

    AU COURS DE LEURS DIFFERENTS STADES

    1) Influence des variations hydrologiques sur les adultes.

    Les diffrentes tudes qui traitent de la rpartition des espces en fonction des conditions hydro-logiques montrent que si d'assez fortes variations de la salinit influencent certaines espces dites stnohalines, la plupart des poissons plagiques recherchent des conditions de temprature qui leur sont favorables.

    BEAUG (1928-29) a ainsi dmontr que la morue (Gadus callarias) vit sur les bancs de Terre-Neuve dans les eaux de - 1 7, mais que son milieu de prdilection se situe dans des zones de 3 5, tandis que l'glefin (Gadus aeglefinus) recherche plutt des eaux de 5 7. Le mme auteur a prcis que les dplacements de la morue taient en rapport avec l'avance ou le recul de l'isotherme de 4 et en a dduit qu'une progression trop rapide ou trop prcoce des eaux atlantiques relativement chaudes dans le sud des bancs correspondait une anne pauvre Terre-Neuve. Par contre, durant une telle anne, les eaux de la cte ouest du Gronland se rchauffent plus rapide-ment et la morue atteint ds le printemps les bancs de ce secteur. Les conclusions de BEAUG font toujours autorit et POULSEN (1944) insistait plus rcemment sur le rle important que joue la tem-prature sur le stock de morue. Cependant, les conditions semblent varier avec les rgions et RASMUSSEN (1955) note que, sur la cte du Labrador, les meilleures prises se font proximit du fond quand la temprature atteint 21 25.

    Quant la sardine, il semble que, dans les secteurs atlantiques, les conditions optimum soient atteintes entre 15 et 18 pour Sardina pilchardus ainsi que le montrent les travaux de FURNESTIN (1939/43, 1951) sur lesquels nous reviendrons a u cours de cet expos. Mais les conditions mini-males dans les secteurs de pche mondiaux sont assez variables: d'autres auteurs ont relev une temprature de 13 pour Sardinops coerulea sur la cte californienne et des pches importantes de sardine japonaise se font dans des eaux de 12 16,

    Par l'importante tude de LE GALL (1935) su r le hareng nous savons qu'en automne Clupea harengus se rencontre en Mer du Nord avec des tempratures de 6 130. Rcemment, les cher-cheurs allemands ont constat que les plus grosses captures avaient gnralement lieu dans le voisi-nage immdiat des lentilles d'eau les plus froides sur le fond de la Mer du Nord.

    Un autre exemple de stnothermie relative est celui du germon (Germo alalong) qui remonte 'Vers le nord en juin, au large des ctes ibriques, en suivant l'isotherme de 16. Les campagnes rp-tes des navires de l'Institut des Pches maritimes dans ce secteur de 1950 1956 ont permis d'tablir des cartes des lieux de pche de ce thonid, d'aprs les travaux de LETACONNOUX. Les Japonais qui demeurent les plus grands spcialistes de la pche du thon n'ont pas manqu d'tablir leurs recherches sur des bases solides d'ocanographie physique; UOA (1959) a publi une chelle des tempratures extrmes et optimum pour les diffrentes espces,

    Les changements de temprature ont pour effet de modifier le mtabolisme du poisson et de changer certains de ses caractres. J, SCHMIDT (1917) a ainsi dfini ces variations mristiques: quand la temprature dcrot, le nombre des vertbres et des rayons des nageoires augmente. C'est ainsi que peuvent se grouper dans les secteurs adjacents d'une aire dtermine diffrentes races

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    appartenant une mme espce. L'un des exemples les plus typiques est celui que nous donne FURNESTIN (1939-1943) qui classe la sardine de la cte europenne en deux races: d'une part la race atlantique mridionale caractrise par une moyenne vertbrale de 51 51.50 et qui comprend toutes les populations de la baie d'Espagne la cte cantabrique, d'autre part la race atlantique septentrionale caractrise par une moyenne vertbrale de 52 52,50 et qui occupe toute la zone comprise entre la cte cantabrique et la Mer du Nord, L'auteur divise en deux formes, armori-caine et aquitanienne, les sardines de la rgion basco-landaise. Les moyennes vertbrales, sont en rapport. non seulement avec la temprature mais aussi avec la salinit qui intervient, nous dit l'auteur, sur le processus de morphognse embryonnaire.

    Mais le domaine de chaque race n'est pas stable. Limit arbitrairement par des isothermes et des isohalines bien dtermines, il se dforme avec le rchauffement qui ds le printemps, se propage de l'quateur vers les ples. Si les ocans taient inertes les diffrentes espces se rpartiraient sans doute suivant les parallles terrestres. Tel n'est pas le cas puisque d'importants courants entranent dans leurs mouvements des masses d'eau de caractres diffrents. Or le propre de ces couches d'eau est de se mlanger si lentement qu'elles conservent fort loin de leur lieu d'origine des caractres qui permettent de les diffrencier. Chaque espce a donc tendance s'adapter une .formation bien dtermine dont le front thermo-halin reprsentera gnralement la limite de son biotope.

    De mme les domaines hydrologiques respectifs de races voisines subissent des variations sai-sonnires plus ou moins importantes qui occasionnent des dplacements gographiques des popula-tions. C'est, ainsi que l'a rcemment montr KURe (1963), le cas des sardines du golfe de Gascogne qui se concentrent pendant une saison relativement froide en groupes homognes, tant par l'ge que par l'appartenance raciale, tandis qu'elles se dispersent pendant une saison relativement chaude et qu'apparaissent des populations peu abondantes et htrognes. Ces conclusions corroborent celles de FURNESTIN (1939-43). Par ailleurs des conditions hydrologiques exceptionnelles, comme celles de l'hiver trs froid de 1963 peuvent amener d'importantes perturbations sur la pche ainsi que l'ont montr les recherches de l'Institut des Pches sur le plateau atlantique franais,

    Quelques espces peuvent cependant subsister longtemps hors