dition du groupe Ebooks libres et ?? 3 – CLAIR DE LUNE Il portait bien son nom de bataille, l’abb Marignan. C’tait un grand prtre maigre, fanatique, d’me toujours exalte, mais

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    14-Feb-2018

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<ul><li><p>Guy de Maupassant </p><p>CLAIR DE LUNE </p><p>1883 </p><p>d</p><p>itio</p><p>n d</p><p>u g</p><p>rou</p><p>pe </p><p> E</p><p>book</p><p>s li</p><p>bres</p><p> et </p><p>grat</p><p>uit</p><p>s </p></li><li><p>TABLE DES MATIRES </p><p> PROPOS DE CETTE DITION LECTRONIQUE </p><p>Document source lorigine de cette publication sur http://maupassant.free.fr : le site de rfrence sur </p><p>Maupassant, consulter imprativement luvre intgrale, bibliographie, biographie, etc. </p><p>http://maupassant.free.fr/</p></li><li><p> 3 </p><p>CLAIR DE LUNE </p><p> Il portait bien son nom de bataille, labb Marignan. Ctait </p><p>un grand prtre maigre, fanatique, dme toujours exalte, mais droite. Toutes ses croyances taient fixes, sans jamais doscillations. Il simaginait sincrement connatre son Dieu, pntrer ses desseins, ses volonts, ses intentions. </p><p> Quand il se promenait grands pas dans lalle de son petit </p><p>presbytre de campagne, quelquefois une interrogation se dressait dans son esprit : Pourquoi Dieu a-t-il fait cela ? Et il cherchait obstinment, prenant en sa pense la place de Dieu, et il trouvait presque toujours. Ce nest pas lui qui et murmur dans un lan de pieuse humilit : Seigneur, vos desseins sont impntrables ! Il se disait : Je suis le serviteur de Dieu je dois connatre ses raisons dagir, et les deviner si je ne les connais pas. </p><p> Tout lui paraissait cr dans la nature avec une logique </p><p>absolue et admirable. Les Pourquoi et les Parce que se balanaient toujours. Les aurores taient faites pour rendre joyeux les rveils, les jours pour mrir les moissons, les pluies pour les arroser, les soirs pour prparer au sommeil et les nuits sombres pour dormir. </p><p> Les quatre saisons correspondaient parfaitement tous les </p><p>besoins de lagriculture ; et jamais le soupon naurait pu venir au prtre que la nature na point dintentions et que tout ce qui vit sest pli, au contraire, aux dures ncessits des poques, des climats et de la matire. </p><p> Mais il hassait la femme, il la hassait inconsciemment, et </p><p>la mprisait par instinct. Il rptait souvent la parole du Christ : Femme, quy a-t-il de commun entre vous et moi ? et il ajoutait : On disait que Dieu lui-mme se sentait mcontent de cette uvre-l. La femme tait bien pour lui lenfant douze </p></li><li><p> 4 </p><p>fois impure dont parle le pote. Elle tait le tentateur qui avait entran le premier homme et qui continuait toujours son uvre de damnation, ltre faible, dangereux, mystrieusement troublant. Et plus encore que leur corps de perdition, il hassait leur me aimante. </p><p> Souvent il avait senti leur tendresse attache lui et, bien </p><p>quil se st inattaquable, il sexasprait de ce besoin daimer qui frmissait toujours en elles. </p><p> Dieu, son avis, navait cr la femme que pour tenter </p><p>lhomme et lprouver. Il ne fallait approcher delle quavec des prcautions dfensives, et les craintes quon a des piges. Elle tait, en effet, toute pareille un pige avec ses bras tendus et ses lvres ouvertes vers lhomme. </p><p> Il navait dindulgence que pour les religieuses que leur vu </p><p>rendait inoffensives ; mais il les traitait durement quand mme, parce quil la sentait toujours vivante au fond de leur cur enchan, de leur cur humili, cette ternelle tendresse qui venait encore lui, bien quil ft un prtre. </p><p> Il la sentait dans leurs regards plus mouills de pit que les </p><p>regards des moines, dans leurs extases o leur sexe se mlait, dans leurs lans damour vers le Christ, qui lindignaient parce que ctait de lamour de femme, de lamour charnel ; il la sentait, cette tendresse maudite, dans leur docilit mme, dans la douceur de leur voix en lui parlant, dans leurs yeux baisss, et dans leurs larmes rsignes quand il les reprenait avec rudesse. </p><p> Et il secouait sa soutane en sortant des portes du couvent, et </p><p>il sen allait en allongeant les jambes comme sil avait fui devant un danger. </p><p> Il avait une nice qui vivait avec sa mre dans une petite </p><p>maison voisine. Il sacharnait en faire une sur de charit. </p></li><li><p> 5 </p><p>Elle tait jolie, cervele et moqueuse. Quand labb sermonnait, elle riait ; et quand il se fchait contre elle, elle lembrassait avec vhmence, le serrant contre son cur, tandis quil cherchait involontairement se dgager de cette treinte qui lui faisait goter cependant une joie douce, veillant au fond de lui cette sensation de paternit qui sommeille en tout homme. </p><p> Souvent il lui parlait de Dieu, de son Dieu, en marchant </p><p>ct delle par les chemins des champs. Elle ne lcoutait gure et regardait le ciel, les herbes, les fleurs, avec un bonheur de vivre qui se voyait dans ses yeux. Quelquefois elle slanait pour attraper une bte volante, et scriait en la rapportant : Regarde, mon oncle, comme elle est jolie ; jai envie de lembrasser. Et ce besoin d embrasser des mouches ou des grains de lilas inquitait, irritait, soulevait le prtre, qui retrouvait encore l cette indracinable tendresse qui germe toujours au cur des femmes. </p><p> Puis, voil quun jour lpouse du sacristain, qui faisait le </p><p>mnage de labb Marignan, lui apprit avec prcaution que sa nice avait un amoureux. </p><p> Il en ressentit une motion effroyable, et il demeura </p><p>suffoqu, avec du savon plein la figure, car il tait en train de se raser. </p><p> Quand il se retrouva en tat de rflchir et de parler, il </p><p>scria : Ce nest pas vrai, vous mentez, Mlanie ! Mais la paysanne posa la main sur son cur : Que Notre-</p><p>Seigneur me juge si je mens, monsieur le cur. J vous dis quelle y va tous les soirs sitt qu votre sur est couche. Ils se retrouvent le long de la rivire. Vous navez qu y aller voir entre dix heures et minuit. </p></li><li><p> 6 </p><p>Il cessa de se gratter le menton, et il se mit marcher violemment, comme il faisait toujours en ses heures de grave mditation. Quand il voulut recommencer se barbifier, il se coupa trois fois depuis le nez jusqu loreille. </p><p> Tout le jour, il demeura muet, gonfl dindignation et de </p><p>colre. sa fureur de prtre, devant linvincible amour, sajoutait une exaspration de pre moral, de tuteur, de charg dme, tromp, vol, jou par une enfant ; cette suffocation goste des parents qui leur fille annonce quelle a fait, sans eux et malgr eux, choix dun poux. </p><p> Aprs son dner, il essaya de lire un peu, mais il ne put y </p><p>parvenir ; et il sexasprait de plus en plus. Quand dix heures sonnrent, il prit sa canne, un formidable bton de chne dont il se servait toujours en ses courses nocturnes, quand il allait voir quelque malade. Et il regarda en souriant lnorme gourdin quil faisait tourner, dans sa poigne solide de campagnard, en des moulinets menaants. Puis, soudain, il le leva, et, grinant des dents, labattit sur une chaise dont le dossier fendu tomba sur le plancher. </p><p> Et il ouvrit sa porte pour sortir ; mais il sarrta sur le seuil, </p><p>surpris par une splendeur de clair de lune telle quon nen voyait presque jamais. </p><p> Et comme il tait dou dun esprit exalt, un de ces esprits </p><p>que devaient avoir les Pres de lglise, ces potes rveurs, il se sentit soudain distrait, mu par la grandiose et sereine beaut de la nuit ple. </p><p> Dans son petit jardin, tout baign de douce lumire, ses </p><p>arbres fruitiers, rangs en ligne, dessinaient en ombre sur lalle leurs grles membres de bois peine vtus de verdure ; tandis que le chvrefeuille gant, grimp sur le mur de sa maison, exhalait des souffles dlicieux et comme sucrs, faisait flotter dans le soir tide et clair une espce dme parfume. </p></li><li><p> 7 </p><p> Il se mit respirer longuement, buvant de lair comme les </p><p>ivrognes boivent du vin, et il allait pas lents, ravi, merveill, oubliant presque sa nice. </p><p> Ds quil fut dans la campagne, il sarrta pour contempler </p><p>toute la plaine inonde de cette lueur caressante, noye dans ce charme tendre et languissant des nuits sereines. Les crapauds tout instant jetaient par lespace leur note courte et mtallique, et des rossignols lointains mlaient leur musique grene qui fait rver sans faire penser, leur musique lgre et vibrante, faite pour les baisers, la sduction du clair de lune. </p><p> Labb se remit marcher, le cur dfaillant, sans quil st </p><p>pourquoi. Il se sentait comme affaibli, puis tout coup ; il avait une envie de sasseoir, de rester l, de contempler, dadmirer Dieu dans son uvre. </p><p> L-bas, suivant les ondulations de la petite rivire, une </p><p>grande ligne de peupliers serpentait. Une bue fine, une vapeur blanche que les rayons de lune traversaient, argentaient, rendaient luisante, restait suspendue autour et au-dessus des berges, enveloppait tout le cours tortueux de leau dune sorte de ouate lgre et transparente. </p><p> Le prtre encore une fois sarrta, pntr jusquau fond de </p><p>lme par un attendrissement grandissant, irrsistible. Et un doute, une inquitude vague lenvahissait ; il sentait </p><p>natre en lui une de ces interrogations quil se posait parfois. Pourquoi Dieu avait-il fait cela ? Puisque la nuit est destine </p><p>au sommeil, linconscience, au repos, loubli de tout, pourquoi la rendre plus charmante que le jour, plus douce que les aurores et que les soirs, et pourquoi cet astre lent et sduisant, plus potique que le soleil et qui semblait destin, tant il est discret, clairer des choses trop dlicates et </p></li><li><p> 8 </p><p>mystrieuses pour la grande lumire, sen venait-il faire si transparentes les tnbres ? </p><p> Pourquoi le plus habile des oiseaux chanteurs ne se </p><p>reposait-il pas comme les autres et se mettait-il vocaliser dans lombre troublante ? </p><p> Pourquoi ce demi-voile jet sur le monde ? Pourquoi ces </p><p>frissons de cur, cette motion de lme, cet alanguissement de la chair ? </p><p> Pourquoi ce dploiement de sductions que les hommes ne </p><p>voyaient point, puisquils taient couchs en leurs lits ? qui taient destins ce spectacle sublime, cette abondance de posie jete du ciel sur la terre ? </p><p> Et labb ne comprenait point. Mais voil que l-bas, sur le bord de la prairie, sous la vote </p><p>des arbres tremps de brume luisante, deux ombres apparurent qui marchaient cte cte. </p><p> Lhomme tait plus grand et tenait par le cou son amie, et, </p><p>de temps en temps, lembrassait sur le front. Ils animrent tout coup ce paysage immobile qui les enveloppait comme un cadre divin fait pour eux. Ils semblaient, tous deux, un seul tre, ltre qui tait destine cette nuit calme et silencieuse ; et ils sen venaient vers le prtre comme une rponse vivante, la rponse que son Matre jetait son interrogation. </p><p> Il restait debout, le cur battant, boulevers ; et il croyait </p><p>voir quelque chose de biblique, comme les amours de Ruth et de Booz, laccomplissement dune volont du Seigneur dans un de ces grands dcors dont parlent les livres saints. En sa tte se mirent bourdonner les versets du Cantique des Cantiques, les </p></li><li><p> 9 </p><p>cris dardeur, les appels des corps, toute la chaude posie de ce pome brlant de tendresse. </p><p> Et il se dit : Dieu peut-tre a fait ces nuits-l pour voiler </p><p>didal les amours des hommes. Et il reculait devant ce couple embrass qui marchait </p><p>toujours. Ctait sa nice pourtant ; mais il se demandait maintenant sil nallait pas dsobir Dieu. Et Dieu ne permet-il point lamour, puisquil lentoure visiblement dune splendeur pareille ? </p><p> Et il senfuit, perdu, presque honteux, comme sil et </p><p>pntr dans un temple o il navait pas le droit dentrer. </p><p>19 octobre 1882 </p></li><li><p> 10 </p><p>UN COUP D'TAT </p><p> Paris venait dapprendre le dsastre de Sedan. La </p><p>Rpublique tait proclame. La France entire haletait au dbut de cette dmence qui dura jusquaprs la Commune. On jouait au soldat dun bout lautre du pays. </p><p> Des bonnetiers taient colonels faisant fonction de </p><p>gnraux ; des revolvers et des poignards stalaient autour de gros ventres pacifiques envelopps de ceintures rouges ; de petits bourgeois devenus guerriers doccasion commandaient des bataillons de volontaires braillards et juraient comme des charretiers pour se donner de la prestance. </p><p> Le seul fait de tenir des armes, de manier des fusils </p><p>systme affolait ces gens qui navaient jusquici mani que des balances, et les rendait, sans aucune raison, redoutables au premier venu. On excutait des innocents pour prouver quon savait tuer ; on fusillait, en rdant par les campagnes vierges encore de Prussiens, les chiens errants, les vaches ruminant en paix, les chevaux malades pturant dans les herbages. </p><p> Chacun se croyait appel jouer un grand rle militaire. Les </p><p>cafs des moindres villages, pleins de commerants en uniforme, ressemblaient des casernes ou des ambulances. </p><p> Le bourg de Canneville ignorait encore les affolantes </p><p>nouvelles de larme et de la capitale ; mais une extrme agitation le remuait depuis un mois, les partis adverses se trouvaient face face. </p><p> Le maire, M. le vicomte de Varnetot, petit homme maigre, </p><p>vieux dj, lgitimiste ralli lEmpire depuis peu, par ambition, avait vu surgir un adversaire dtermin dans le docteur Massarel, gros homme sanguin, chef du parti rpublicain dans larrondissement, vnrable de la loge </p></li><li><p> 11 </p><p>maonnique du chef-lieu, prsident de la Socit dagriculture et du banquet des pompiers, et organisateur de la milice rurale qui devait sauver la contre. </p><p> En quinze jours, il avait trouv le moyen de dcider la </p><p>dfense du pays soixante-trois volontaires maris et pres de famille, paysans prudents et marchands du bourg, et il les exerait, chaque matin, sur la place de la mairie. </p><p> Quand le maire, par hasard, venait au btiment communal, </p><p>le commandant Massarel, bard de pistolets, passant firement, le sabre en main, devant le front de sa troupe, faisait hurler son monde : Vive la patrie ! Et ce cri, on lavait remarqu, agitait le petit vicomte, qui voyait l sans doute une menace, un dfi, en mme temps quun souvenir odieux de la grande Rvolution. </p><p> Le 5 septembre au matin, le docteur en uniforme, son </p><p>revolver sur sa table, donnait une consultation un couple de vieux campagnards, dont lun, le mari, atteint de varices depuis sept ans, avait attendu que sa femme en et aussi pour venir trouver le mdecin, quand le facteur apporta le journal. </p><p> M. Massarel louvrit, plit, se dressa brusquement, et, levant </p><p>les bras au ciel dans un geste dexaltation, il se mit vocifrer de toute sa voix devant les deux ruraux affols : </p><p> Vive la Rpublique ! vive la Rpublique ! vive la </p><p>Rpublique ! Puis il retomba sur son fauteuil, dfaillant dmotion. Et comme le paysan reprenait : a a commenc par des </p><p>fourmis qui me couraient censment le long des jambes , le docteur Massarel scria : </p></li><li><p> 12 </p><p> Fichez-moi la paix ; jai bien le temps de moccuper de vos btises. La Rpublique est proclame, lEmpereur est prisonnier, la France est sauve. Vive la Rpublique ! Et courant la porte, il beugla : Cleste, vite, Cleste ! </p><p> La bonne pouvante accourut ; il bredouillait tant il parlait </p><p>rapidement. Mes bottes, mon sabre, ma cartouchire et le poignard </p><p>espagnol qui est sur ma table de nuit : dpche-toi ! Comme le paysan obstin, profitant dun instant de silence, </p><p>continuait : a a devenu comme des poches qui me faisaient mal en </p><p>marchant. Le mdecin exaspr hurla : Fichez-moi donc la paix, nom dun chien, si vous vous </p><p>tiez lav les pieds, a ne serait pas arriv. Puis, le saisissant au collet, il lui jeta dans la figure : Tu ne sens donc pas que nous sommes en rpublique, </p><p>triple brute ? Mais le sentiment professionnel le calma tout aussitt, et il </p><p>poussa dehors le mnage abasourdi, en rptant : Revenez demain, revenez demain, mes amis. Je nai pas le </p><p>temps aujourdhui. Tout en squipant des pieds la tte,...</p></li></ul>