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l Enigme Eternelle Pearl Buck

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Roman

Text of l Enigme Eternelle Pearl Buck

  • Pearl S. Buck

    L'nigme ternelle

    Traduit de l'anglais (tats Unis)

    par Philippe Vigneron

    Roman

    Prface d'Edgar Walsh

    L'archipel

    J'aime lire et partager bien sur !

  • Prface

    Ce roman est celui auquel ma mre, Pearl S. Buck, travailla dans les annes prcdant sa mort survenue Danby,Vermont, le 6 mars 1973, lge de quatre-vingts ans. Sa vie prive, au cours des dernires annes, tait devenuechaotique. Elle stait entoure dindividus qui convoitaient sa fortune et la tenaient lcart des siens, de ses amis, deson personnel et de ses diteurs. Elle tait pratiquement ruine. Les sept enfants quelle avait adopts, au nombredesquels je compte, navaient pas accs sa proprit. Cest ainsi que le manuscrit de Lnigme ternelle, ainsi quunecopie dactylographie, purent tre emports par quelquun et dissimuls pendant quarante ans.

    Aprs sa mort, je me suis efforc, avec mes frres et surs, de rcuprer ce qui subsistait de ses biens personnels et deson legs intellectuel. Cela nous a pris des annes, mais nous y sommes parvenus. Je suis devenu lexcuteur littraire dePearl Buck. Toutefois, avant que notre famille ait pu reprendre le contrle de sa succession, quantit de documentspersonnels, lettres, manuscrits et autres biens propres avaient disparu. Jamais ses descendants navaient appris dequiconque lexistence de sa dernire uvre littraire. Dans les annes qui suivirent sa mort, nous avons remis la main surdautres biens subtiliss. Cest ainsi quen 2007 a t retrouv le manuscrit original de son roman le plus clbre, La Terrechinoise (The Good Earth). Il avait t vol dans les annes 1960 par un ancien secrtaire, qui lavait tenu cach depuislors.

    En dcembre 2012, jai appris quune femme avait acquis le contenu dun garde-meuble Forth Worth, au Texas. Leloyer de ce local nayant pas t pay depuis trop longtemps, la loi autorisait la socit de stockage en disperser lecontenu aux enchres. En dmnageant ce local, lacqureuse y avait trouv, notamment, un manuscrit de plus de troiscents pages, de la main de Pearl Buck selon toute apparence, ainsi que la dactylographie correspondante. Comme cettefemme souhaitait vendre ces documents, nous en avons discut le prix et les avons achets.

    Qui avait emport ce manuscrit de Danby, dans le Vermont, o elle passa les dernires annes de sa vie, et quand ?Comment avait-il chou dans ce garde-meuble du Texas ? Cela reste un mystre.

    Ma mre avait vu le jour le 26 juin 1892 Hillsboro, en Virginie-Occidentale. Son pre, Absalom Sydenstricker,

    missionnaire presbytrien, stait rendu une premire fois en Chine, avec sa femme Caroline, en 1880. Une fois tous lesdix ans, ils taient autoriss retourner au pays, et cest lors du premier de ces congs, semble-t-il prolong, que Pearl vitle jour. En novembre 1892, toute la famille tait de retour en Chine. Pearl ne devait revoir les tats-Unis quen aot 1901,avec ses parents, pour un sjour dun an, jusquen aot 1902 ; puis de 1910 1914, pour ses tudes suprieures ; enfin,en 1925-1926, pour passer sa matrise s lettres luniversit Cornell. Ce nest quen 1934 quelle sinstalla dfinitivementaux tats-Unis. De sorte que la Chine, pendant les quarante premires annes de sa vie, avait t sa vraie patrie.

    Ce pays, son peuple, sa culture navaient aucun secret pour elle. En 1917, elle avait pous John Lossing Buck, unagronome dont les missions les conduisirent aux quatre coins de la Chine. Cest ainsi que Pearl acquit une profonde etintime connaissance des paysans chinois, de leur vie familiale et de leur culture. Cette familiarit apparat vidente aulecteur de La Terre chinoise. En 1921, les Buck sinstallrent Nankin, o tous deux enseignrent luniversit.

    Pearl savait, depuis lenfance, que son dsir tait de devenir crivain. Elle tait encore une jeune fille lorsquun de sespremiers textes fut publi dans un journal de langue anglaise, le Shanghai Mercury. Plus tard, tudiante au Randolph-Macon College, en Virginie, elle crivit des nouvelles et des pices, remporta des prix et fut admise au Phi Beta Kappa,un club regroupant les meilleurs lments de troisime et quatrime annes.

    Cest la fin des annes 1920 quelle composa son premier roman, Vent dest, vent douest. Elle le confia un agentlittraire de New York qui le fit lire plusieurs diteurs. Tous le refusrent, avant tout parce quil y tait question de laChine. En 1929, finalement, le prsident de la John Day Company, Richard J. Walsh, accepta de le publier. Il parut en1930.

    Walsh lencouragea crire. En 1932 paraissait son deuxime roman, La Terre chinoise. Le succs fut immdiat. Il larendit clbre et lui assura de confortables revenus. Elle stait aussi prise de Richard Walsh, quelle pousa en 1935aprs avoir divorc de John Buck, tandis que Walsh, de son ct, avait divorc de Ruby, sa premire pouse. LditeurWalsh et lauteur Buck allaient former un tandem littraire incroyablement fcond et efficace. Tous les livres suivants deBuck furent publis par Walsh, jusqu sa mort en 1960.

    Mes parents adoptifs, Pearl Buck et Richard Walsh, avaient tabli domicile dans le comt de Bucks, en Pennsylvanie.

  • Ils avaient conserv un appartement New York, sige de la John Day Company. Au moment de leur mariage, Pearltait dj mre de deux enfants : lun gravement handicap de naissance, et Janice, sa fille adoptive. Walsh, quant lui,avait eu trois enfants de sa premire union, tous majeurs et indpendants.

    Les poux, disposant dune nouvelle maison, dcidrent dadopter dautres enfants. Dbut 1936, ils accueillirent deuxpetits garons, encore bbs, et quatorze mois plus tard une petite fille et un bambin moi. Ils devaient encore adopterdeux adolescentes au dbut des annes 1950. La vie de famille avait pour cur une proprit denviron deux centshectares, que Pearl avait baptise Green Hills Farm, comprenant une ancienne ferme confortablement amnage, onous habitions, et plusieurs autres btiments pour le btail et les rcoltes, dont soccupaient un grant et quelqueshommes. Cest l que Pearl Buck vcut partir de 1935. Elle ne devait en partir que pour passer les trois derniresannes de sa vie dans le Vermont.

    En novembre 1938, le prix Nobel de littrature, sans doute la plus haute rcompense quun crivain puisse esprer, luifut attribu pour lensemble de son uvre, laquelle comptait alors sept romans, deux biographies, divers essais et desarticles. Nombre dobservateurs considrrent que Buck, ge de quarante-six ans, tait trop jeune pour le mriter et queson uvre, trop accessible et facile lire, ntait pas assez littraire .

    Malgr ces critiques, Buck en tira la conclusion quelle tait un crivain accompli, quelle pouvait ignorer les jaloux etnavait qu continuer faire ce quelle aimait le plus au monde : crire des histoires. Au terme de sa vie, son uvre secomposait de quarante-trois romans, vingt-huit ouvrages de non-fiction, deux cent quarante-deux nouvelles, trente-septlivres pour enfants, dix-huit scnarios pour le cinma et la tlvision, quelques pices et comdies musicales, cinq centquatre-vingts articles et contributions diverses, sans oublier des milliers de lettres.

    Jtais g dun an et demi lorsque ma mre obtint le prix Nobel. Je nai aucun souvenir de lexaltation que mes parents

    durent ressentir cette nouvelle, mais jai conserv la carte postale corne quelle menvoya de Sude aprs lacrmonie de remise du prix.

    Notre existence quotidienne Green Hills Farm, la fin des annes 1930 et au cours de la dcennie suivante, taitparfaitement sereine et protge, labri des regards. La guerre du Pacifique, quavait prcde linvasion japonaise enMandchourie ds septembre 1931 prlude la guerre totale du Japon contre la Chine et, bientt, contre les tats-Unis , naffectait en rien la quitude rurale de la Pennsylvanie. lentre en guerre de notre pays contre le Japon etlAllemagne, en dcembre 1941, ces combats taient dj loin. Je me rappelle que des navires furent torpills proximitdes ctes Island Beach, dans le New Jersey, nous obligeant quitter notre maison de vacances cause du mazoutrpandu sur les plages par les tankers couls.

    Loin des bombes et des champs de bataille, Pearl Buck stait faite une farouche avocate de laide humanitaire etmilitaire aux troupes et aux populations chinoises. Lors mme que les tats-Unis, son pays, taient engags dans unelutte mort avec les armes de lempire du Soleil-Levant, elle ne se privait pas de souligner, dans ses articles, que lesJaponais avaient t conduits la catastrophe par des dirigeants criminels. Aujourdhui, au XXI sicle, Pearl Buck estclbre en Chine pour son soutien durant la Seconde Guerre mondiale. Ce qui nempche pas ses romans situs auJapon de toucher lhumanit et la culture de ce grand peuple.

    Jai grandi dans une maison remplie de livres. Mon pre rapportait les uvres de tous ses auteurs et lon ne cessait

    den envoyer ma mre, dans lespoir quelle daigne accorder la faveur dune citation logieuse. Nous recevions la visitedhommes et de femmes captivants venus dAfrique, de Chine, dEurope ou dInde : des crivains, des intellectuels, desdiplomates, sans oublier, loccasion, tel ou tel politicien. Ceux dont je me souviens le mieux taient lcrivain LinYutang, toujours accompagn de son pouse et de leurs trois splendides filles, et le clbre aquarelliste Chen Chi, qui adailleurs peint plusieurs vues de notre maison. Mes parents avaient aussi pour invits lambassadeur dInde aux tats-Unis, ou encore la sur de Nehru, Vijaya Lakshmi Pandit, accompagne de ses filles. Et nous avions pour voisins lelibrettiste Oscar Hammerstein, le romancier James Michener, le semencier David Burpee, ainsi que la colonie dartistes etdcrivains de New Hope, en Pennsylvanie.

    Une aile de la maison, relie au btiment principal par un couloir quouvraient des portes vitres, abritait troisbureaux, deux pour chacun de mes parents, le troisime pour leurs secrtaires. Dans celui de ma mre se trouvaient satable dcriture, une chemine et quelques bons fauteuils ; une large baie vitre donnait sur les massifs de roses, les lisdeau et les prs o paissaient nos vaches guerneseys. Au loin, on apercevait les trois jambes du pont de pierre o passaitla route.

    Dans la quitude de ce comt de Bucks, Pearl Buck naura cess dcrire. Rentre de Sude en 1938, aprs la rceptiondu prix Nobel, elle na plus quitt les tats-Unis jusqu la fin des annes 1950. Elle rgnait dune main ferme sur sa

    e

  • maison, son personnel et ses enfants. Chaque matin, elle crivait pendant quatre heures. Laprs-midi, elle rpondait auxlettres de ses admirateurs et soccupait de ses affaires. Elle trouvait toujours le temps daider ses enfants faire leursdevoirs, rpter leur leon de piano, nous encourageant sans cesse donner le meilleur de nous-mmes. Elle maudissaitloisivet. Sa vie en Chine, au contact de la pauvret de la plupart des habitants de ce pays la fin du XIX sicle et audbut du XX , lavait pntre de lide que la russite individuelle ne peut tre le fruit que dun travail acharn.

    Le 4 janvier 2013, jai reu livraison du manuscrit de Lnigme ternelle et de sa dactylographie. Jai ouvert le paquet en

    provenance du Texas, observ lcriture familire de ma mre et compar son rcit avec le tapuscrit : tous deuxauthentiques, sans aucun doute possible. Parcourant une premire fois le roman, jai su quelle en tait bien lauteur,mais aussi que son travail ncessitait des soins ditoriaux. Manifestement, une main inconnue avait procd desmodifications au moment de la dactylographie. La personne qui stait charge de transcrire le manuscrit avait mal lucertains mots ; ma mre, quant elle, habitue crire vite, avait commis des erreurs, ici ou l, dans la chronologie et lestransitions. Il me semblait que, si la mort navait pas interrompu son travail, elle aurait sans doute chang certainspassages et poursuivi ou modifi la fin.

    Lorsque Open Road Integrated Media, lditeur lectronique des uvres de Pearl Buck, ma remis la premiretranscription au propre du texte, je lai vrifie et, ensemble, nous avons entrepris de gommer les asprits du manuscrit,en veillant respecter le plus possible loriginal. Pour me guider dans ce travail, javais lesprit ce que je sais delcriture de ma mre et des mthodes ddition de mon pre.

    Tout en lisant, je souriais de reconnatre un des trucs favoris de ma mre, auquel elle ne cessait de recourir dans sesromans et nouvelles. Aprs une exprience intressante, la dcouverte dun lieu particulier ou la rencontre dunepersonne hors du commun, elle sarrangeait toujours pour incorporer cette exprience, ce lieu ou cette personne dans unde ses rcits. De mme avec les dtails les plus prosaques de sa vie prive. un certain moment, Rann, le jeune hommedont la vie nous est raconte dans ce roman, se trouve la maison prs de sa mre :

    Rannie mit le chien dans le garage, revint la cuisine et sassit table, tandis que sa mre cuisinait. Nous naurons faim ni lun ni lautre, dit-elle, mais je vais quand mme cuire un pain dpice et prparer cette fameuse sauce

    sucre que tu adores.

    Il se trouve que le pain dpice et la sauce de ma mre taient rputs et que nous, ses enfants, passions notre temps

    les attendre. un autre endroit du roman, le jeune Rann, encore adolescent, prend le bateau pour lAngleterre. bord, il

    rencontre une belle aristocrate, veuve et dj ge. Arrivs destination, elle linvite sjourner dans son chteau prsde Londres. Or ma mre et moi, en 1959, avions justement t les htes dun chteau au nord de Londres, et cest cechteau quelle a dcrit ici.

    Il ma paru important de porter cette uvre la connaissance du public, en dpit de ses imperfections. Lorsque jaiapport le manuscrit Jane Friedman, directrice dOpen Road Integrated Media, elle a t du mme avis que moi. Elle etson quipe ont mis toute leur nergie rendre ce texte digne de publication. Je leur en suis trs reconnaissant et crois quema mre aurait t satisfaite du rsultat.

    Nous ne saurons jamais comment Pearl Buck, si elle avait vcu, aurait remani une uvre quil faut bien qualifierdinacheve. Car elle tait perfectionniste, et ce livre est loin dtre parfait. Elle na laiss aucune indication sur laspectfinal quelle comptait lui donner. Cependant, pour ses lecteurs dhier et daujourdhui, cette uvre offre une occasionunique de mieux la connatre, de comprendre ses sentiments et ses convictions.

    Jai vcu prs delle pendant prs de vingt-cinq ans. Puis je me suis mari et je me suis install ailleurs, mais noussommes rests en contact permanent jusqu sa mort. Jai donc toujours su quelle avait beaucoup dautres sujetsdintrt, en dehors de sa vie dcrivain. Elle sest engage avec force en faveur des droits des femmes, des droits civiquesdes minorits, des droits des handicaps, des droits des enfants dunions mixtes, mineurs ou majeurs, et pour la tolrancereligieuse. Le sort des plus dfavoriss de notre plante la toujours trouve debout. Et lon comprendra, en lisant ceroman, quelle ait toujours considr que tous les hommes sont frres , pour citer le titre dun conte traditionnelchinois quelle avait traduit.

    Dune certaine faon, la lecture de ce roman ma donn lillusion de me retrouver prs de ma mre, dans son bureau,tous deux assis prs du feu, lcouter partager ses penses, son savoir et ses opinions. Le jeune prodige qui est la figure

    ee

  • centrale de ce livre offre sans doute des aspects autobiographiques. Quant aux personnages qui croisent son chemin etparfont son apprentissage, ils sexpriment comme ma mre laurait fait.

    Tant dannes aprs sa mort, Pearl Buck continue dtre apprcie dans le monde entier. Ses uvres sont toujourstraduites en toutes langues. Ses lecteurs auront plaisir retrouver dans ces pages, je le crois, un art du rcit quinappartient qu elle. Jespre quil les merveillera comme il ma merveill.

    moins que lon ne dcouvre un jour un autre manuscrit cach, Lnigme ternelle doit tre considr comme sonuvre ultime.

    Edgar WalshJuillet 2013

  • La vie est cette nigme dont noussommes tous imprgns

  • Premire partie

  • Il dormait dans des eaux calmes. Non que son monde restt constamment immobile : par moments, il tait conscientquun mouvement un mouvement violent, mme agitait son univers. Le fluide chaud qui lenveloppait le berait, leretournait parfois, et il tendait alors les bras dun geste instinctif, battait des mains, cartait les jambes la faon dunegrenouille bondissante. Bien sr, il ignorait tout des grenouilles ctait encore trop tt. Trop tt pour savoir quoi que cesoit. Linstinct tait le seul outil sa disposition. La plupart du temps, il restait parfaitement tranquille, ragissantuniquement aux mouvements inattendus provenant du dehors.

    Peu peu, ces ractions ncessaires pour se protger, comme le lui soufflait son instinct devinrent presqueagrables. Son instinct volua en actes conscients. Il nattendait plus de stimuli extrieurs : ils naissaient directement enlui. Il se mit bouger les bras, les jambes, se retourner au dbut par hasard, puis par un acte de volont, avec unesensation de satisfaction. Il parvenait se dplacer dans la chaleur de sa petite mer prive, dune extrmit lautre,mais, en grandissant, ses limites commencrent se faire sentir. De temps en temps, une main ou un pied senfonaitdans une sorte de cloison molle, molle mais impossible franchir. Il pouvait se dplacer vers lavant, larrire, le haut, lebas, dans tous les sens, mais pas au-del de cette cloison. Telle tait sa limite.

    Linstinct en lui se muait en pulsion, le poussant accomplir des actes toujours plus violents. Chaque jour ilgrandissait, devenait plus fort, et cette ralit saccompagnait dune rduction sensible de sa mer prive. Bientt, il seraittrop gros pour son environnement. Il le sentait sans le savoir. En outre, il tait de plus en plus troubl par des bruitsfaibles et lointains. Il avait jusqualors t baign dans le silence, mais prsent les deux petits appendices de part etdautre de sa tte paraissaient rsonner de toutes sortes dchos. Ces appendices remplissaient une fonction quil necomprenait pas parce quil tait incapable de rflchir et il tait incapable de rflchir parce quil ne savait rien. Mais ilressentait les choses. Il tait accessible aux sensations. Certaines fois, il avait envie douvrir la bouche pour profrer unson, mais il ignorait ce qutait un son et il ignorait quil en avait envie. Il ne savait rien pour le moment. Il ne savaitmme pas quil ne savait rien. Il ntait quinstinct. Et il tait la merci de son instinct car il ne savait rien.

    Grce linstinct, il en tait toutefois venu percevoir quil tait devenu trop grand pour lespace qui labritait. Il sesentait ltroit, dans une posture inconfortable qui lincitait se rebeller. Ce qui le contenait tant dsormais trop petitpour lui, il voulait instinctivement sen librer. Cet instinct se manifestait en lui avec une impatience croissante. Il battaitdes bras et des jambes si violemment quun beau jour les cloisons cdrent et les eaux se retirrent, le laissant dsempar. cet instant, ou peu prs, car il ne comprenait rien, ne savait rien, des forces lui intimrent de sengouffrer tte lapremire dans un troit goulet infranchissable. Il ny serait jamais parvenu sil navait t aussi mouill et visqueux.Centimtre par centimtre, happ par dtranges contorsions, il avanait, descendait dans lobscurit. Il ne savait pas cequtait lobscurit, il ne savait rien. Mais des forces lexhortaient continuer davancer. Ou tait-il expuls en raison desa trop grande taille ? Impossible de le savoir.

    Il poursuivait son priple, se frayait une voie dans cet troit passage, forait les parois se distendre. Un fluide dunnouveau genre se mit couler, le portant tout au long du passage jusqu ce que brusquement, avec une telle soudainetquil eut de fait limpression dtre expuls, il mergea dans lespace infini. On le saisit mais cela, il ne le savait pas parla tte, avec douceur, puis il fut soulev une trs grande hauteur par quoi ? il lignorait aussi avant de se retrouversuspendu par les pieds, la tte en bas. Le tout stait droul si rapidement quil ne savait comment ragir. Cest alorsquune sensation aigu traversa la plante de ses pieds une nouvelle sensation. Aussitt, il sut : il sut ce qutait ladouleur. Il agita les bras. Il voulait retourner do il venait, rejoindre ces eaux chaudes et rassurantes, mais comment syprendre ? En mme temps, il ne voulait plus continuer sactiver. Il se sentait touff, sans dfense, totalement seul, maisil ne savait pas quoi faire.

    Pendant quil hsitait, apeur sans savoir ce qutait la peur, instinctivement conscient quil courait un danger sanssavoir ce qutait le danger, il sentit nouveau laiguillon de la douleur transpercer ses pieds. Quelque chose lui attrapales chevilles, quelquun ltourdit il ne savait ni quoi ni qui, mais il savait ce qutait la douleur. Linstinct le sauva.Comme il ne pouvait ni retourner do il venait ni rester o il tait, il devait se remettre en action. Ainsi, il chapperait la douleur. Il ignorait de quelle faon, mais il savait quil devait se fier son instinct. Il ouvrit la bouche et produisit unbruit un cri de protestation contre la douleur, mais cette protestation tait positive. Il sentit tout coup ses poumonsvids de tout ce liquide dont il navait plus besoin et il aspira de lair. Il ne savait pas que ctait de lair, mais il sentit quecela prenait la place de leau et que ce ntait pas statique. Instinctivement, il lavala puis le recracha. Au mme instant, ilse mit pleurer sans savoir quil pleurait. Il entendit pour la premire fois le son de sa voix sans savoir ce qutaient lavoix ou lacte dentendre. Mais dinstinct, pleurer et entendre lui procurrent un immense plaisir.

    On le redressa, lui releva la tte avant de le poser dans un linge doux, tide et enveloppant. Il sentit quon enduisait

  • son corps dune substance quil ne savait pas encore tre de lhuile, puis on le rina. Il tait oblig daccepter ce quon luifaisait car tout lui tait inconnu, mais la douleur avait disparu, il se sentait au chaud, dans un lieu accueillant. La fatiguelenvahit, il ferma les yeux et sendormit sans rien savoir de la fatigue ni du sommeil. Il navait encore que son instinct,mais son instinct lui suffisait pour le moment.

    On le rveilla. Il ignorait la diffrence entre veille et sommeil car son tre ntait pas encore concern par le savoir. Il

    avait quitt sa mer prive mais on le tenait bien envelopp, au chaud. Il tait conscient de se mouvoir, sans pour autantbouger lui-mme. Il ne se dplaait plus dans un liquide mais dans lair, il respirait un rythme rgulier comme soninstinct le lui dictait. Son instinct lui dictait aussi de remuer les bras et les jambes comme il le faisait dans sa mer prive.Soudain tout lui arrivait soudainement, dsormais , il se sentit tendu sur une surface qui ntait ni douce ni dure. Il sesentit aussi press contre une source de chaleur, et sa bouche entra en contact avec une autre source de chaleur.Linstinct lui fit ouvrir la bouche, un liquide vaguement sucr, doux et tide, surgit entre ses lvres puis toucha sa langue,et un plaisir immdiat sempara de son corps, ainsi quun sentiment de ncessit totalement nouveau et inattendu. Il semit sucer, avaler, et sabsorba tout entier dans ce nouvel instinct. Il navait jamais connu cela, un tel plaisir traverstout son tre, un plaisir aussi puissant quavait t sa douleur. Ctait le dbut de la connaissance : le plaisir et la douleur.Il ignorait quoi ils correspondaient mais il savait les diffrencier, et il savait aussi quil aimait le plaisir autant quildtestait la douleur. Ce savoir ne reposait pas entirement sur linstinct, mme si linstinct y jouait une part. Ilconnaissait instinctivement la sensation du plaisir et la sensation de la peur. Quand il ressentait la douleur, il ouvraitdinstinct la bouche et poussait un cri teint de colre. Il saperut quen faisant cela, ce qui provoquait la douleurdisparaissait, et ce constat formait un premier savoir.

    Ce quil ignorait, cest quau bout dun moment le plaisir lui ferait ouvrir les lvres et arrondir la bouche. Un bruit

    assez diffrent en sortait alors : il inspirait avec dlice. Ce phnomne pouvait se produire la vue de certainesCratures, notamment lorsquelles mettaient des sons en lui touchant les joues ou le menton. Il dcouvrit que, sil leurmontrait des signes de plaisir, elles ragissaient par ces sons et ces gestes. Son savoir senrichissait. Tout ce quil parvenait faire ou provoquer par sa volont propre et ses efforts se transformait en savoir, et son instinct lui dictait dutiliserson savoir. Cest ainsi que son instinct le poussa dcouvrir les gens. Au dpart, il ntait conscient que de lui-mme, deson plaisir, de sa douleur. Puis il se mit associer certaines personnes avec son plaisir ou sa douleur. La premire despersonnes quil associait de la sorte tait sa mre. Au dpart, il lavait identifie instinctivement comme une source deplaisir. En lui ttant le sein, il regardait son visage jusqu ce que ses traits fissent partie intgrante du processus deplaisir. Et, de la mme faon quil avait appris sourire quand il prouvait du plaisir, il se mit sourire sa mre.

    Mais un jour, il dcouvrit avec stupeur et mme effroi que cette Crature symbole et dispensatrice de plaisirpouvait aussi infliger la douleur. Il avait mal aux gencives et avait eu besoin, par rflexe, de les fermer sur quelque chose.Une fois termine la tte et apaise sa faim, il avait donc referm les gencives sur ce quil tenait en bouche. sa grandesurprise, sa mre avait pouss un cri assez similaire celui quil poussait lorsquil avait mal et cet instant, il avait luiaussi ressenti une douleur. Elle se situait au niveau de la joue, une part de lui-mme dont il navait encore jamais euconscience. Son instinct lui dicta alors dclater en sanglots, et bientt quelque chose de mouill, comme de leau, perlasur son visage. Ctait ses premires larmes, rsultant dune nouvelle sorte de douleur venue non pas de sa joue, qui lelanait toujours, mais dune blessure en lui quil ne pouvait pas vraiment dfinir. Elle stendait dans son cur, commeune douleur intrieure. Il se sentit tout coup seul, perdu. Cette douce et chaude Crature qui soccupait de lui jour etnuit, qui le nourrissait au sein et dont il dpendait entirement venait de lui faire mal ! Jusque-l, il lui avait accordtoute sa confiance, et voil que tout tait remis en question ! Il eut soudain limpression dtre dtach delle, dtach detout, et par consquent perdu. Certes, tandis que, le cur bris, il continuait de pleurer, elle le prit dans ses bras et lebera doucement, mais il ne pouvait retenir ses larmes. Elle tenta dintroduire son tton dans sa bouche pour le nourrir nouveau, lui donner ce liquide tide et sucr quil avalait toujours avidement, mais il dtourna la tte en un geste derefus. Il continua de pleurer jusqu ce que la douleur intrieure dispart, puis il sendormit.

    Quand il se rveilla, il tait dans son berceau, couch sur le flanc droit. Il se tourna sur le dos, puis sur le ct gauche.Puis il prouva le dsir, nouveau chez lui, de revenir sur le ct droit, puis de se coucher sur le ventre. Mais comme sonvisage se retrouvait pos sur le drap, il ressentit le besoin de lever la tte. Tout lui paraissait nouveau, diffrent, commesil se trouvait dans ce berceau pour la premire fois. Comme sil regardait le monde autour de lui dun point de vue pluslev. En outre, il pouvait tourner la tte dun ct, puis de lautre. Il tait constamment surpris par ce quil dcouvrait.Cest alors quil entendit un grand bruit et il se sentit soulev dans les bras de la Crature, celle qui lui avait fait si malquil avait pleur jusqu sendormir. Mais cette fois il ressentait du plaisir, un plaisir dun genre diffrent, plus du toutli lacte de se nourrir. Sil avait prouv une souffrance intrieure, ctait dsormais un plaisir diffus qui se rpandaiten lui. Il tait de nouveau sa place. Il se sentit envelopp, rattach sa mre. Elle produisait de petits sons, il sentit ses

  • lvres sur ses joues, sur son cou. Elle appela quelquun et une autre Crature apparut, qui le regarda. Il regarda les deuxCratures, tour tour, en sentant quil faisait partie delles. Son instinct le lui disait. Il ne les connaissait pas, ignoraitdo venait cette impression dtre reli elles. Mais ctait une impression agrable. Il sentit sa bouche bouger, ses lvresfrmir, il produisit un nouveau son et il entendit les deux Cratures pousser des cris de joie et de surprise.

    Par la suite, il se sentit voluer presque chaque jour. Tout ce qui paraissait auparavant impossible, il se sentait pousser

    laccomplir. Dans son berceau, il se tournait tout naturellement sur le ventre et levait la tte. Puis il parvint se releveren poussant sur ses bras et son univers sagrandit. Il voyait au-del de son berceau. Au bout de quelques jours combien ? il lignorait car il tait encore m par son instinct , il dcouvrit quil pouvait aussi se redresser sur ses genoux.En appui sur ses mains et ses genoux, il se balanait davant en arrire, prouvant la sensation de mouvement quitraversait son corps. Ctait tellement agrable quil recommenait, encore et encore. Aprs cela, les jours passrent deplus en plus vite. Et linstinct aboutit de plus en plus rapidement au savoir. Maintenant, il devait shabituer rester surses mains et ses genoux. Il savait comment sy prendre, et il y parvint sans tarder. Linstinct le poussa avancer enposant une main devant lautre et en bougeant les genoux de la mme faon. Quand il atteignait lextrmit du berceau,ou de lendroit o la Crature lavait pos dans la journe, il ne pouvait pas aller plus loin et agrippait les barreaux enbois pour se mettre debout.

    prsent, il se trouvait vraiment en hauteur. cette hauteur, tout, le monde entier, paraissait diffrent. Il ntait plusen dessous : il tait au-dessus. Il dominait le monde et riait de plaisir.

    Le visage coll entre les barreaux, il voyait les Cratures, celles auprs de qui il se sentait sa place, se dplacer ici et

    l, seule ou deux. Il tait toujours m par linstinct, mais aussi par le savoir. Et maintenant, il possdait plusieursfaons daccder au savoir. Par ses yeux, tout dabord. Au dbut, il voyait mais nen tirait aucun savoir ; prsent, ilregardait une cuillre, une assiette, une tasse et il savait que, comme les seins, elles permettaient de se nourrir. Ilapprenait accumuler le savoir. Cet apprentissage prenait dsormais plus de temps que les mouvements instinctifs. Iltait entour par les choses. Et chacune delles ncessitait dtre apprise : que ressentait-il en la touchant ? En laprenant ? tait-elle trop grosse entre ses mains ? Il aimait aussi goter les choses, cest--dire, en somme, les toucher avecla langue. Une fois trouv ce moyen de connaissance, il se mit tout prendre en bouche ou, lorsque ce qui lintressaittait trop gros, le coller ses lvres. Cest ainsi quil dcouvrit le got des choses. Elles avaient toutes un got, de mmequune surface pour le toucher. Il se mit apprendre de plus en plus car son instinct lui dictait dapprendre et donc desavoir.

    Il finit par se consacrer entirement ce processus dapprentissage, qui ncessitait de se dplacer. Il stait aperu

    quen posant une main devant lautre, lune aprs lautre, ses genoux suivaient le mouvement. Son parc tait devenutrop petit pour lui, il prouvait le besoin den sortir, de parcourir le territoire qui stendait au-del. Alors, il pleurait,criait, se servait de sa voix pour obtenir ce quil souhaitait : tre sorti du parc. Puis, quatre pattes, il partait explorer cequi se trouvait au-del. Quand il atteignait un pied de chaise ou de table, une pulsion le poussait grimper et il tentaitde se hisser encore plus haut. Au dbut, il ne savait pas quoi faire. Il se retrouvait debout, posait ses mains sur un meublebas pour se maintenir en quilibre, mais ensuite ? Il ne savait pas. Certes, il voyait comment se dplaaient les autresCratures, mais il ignorait comment elles y arrivaient. Sans parler du risque de tomber. Il avait bien essay de retirer sesmains mais, aussitt, il stait assis par terre si brusquement quil avait ressenti le besoin de pleurer afin que la Craturevnt le chercher et le prt dans ses bras pour le consoler. Il ne savait pas que rien nest permanent. Tout commence parlignorance. Il lui restait apprendre que lon peut toujours ressayer et cest ce quoi son instinct le poussait.

    La Crature lui vint en aide. Elle lui prit les mains et le releva. Puis elle le tira doucement vers elle, et il saperut que,

    par rflexe, un pied suivait lautre, lui permettant davancer. Il pouvait se dplacer ! Plus jamais il ne se contenteraitdtre pos dans un espace clos. Dornavant, il tait une Crature libre comme les autres Cratures. Sil continuaitencore tomber, de temps en temps, et parfois brutalement, il avait appris se relever et repartir.

    Ctait un plaisir tout nouveau. Il navait ni envie ni dsir daller nulle part, datteindre un but prcis, il voulait juste setenir debout et avancer. Souvent, un objet lattirait et il sarrtait pour le regarder, le palper, le toucher, le goter,apprendre par tous les moyens de quel objet il sagissait, quelle tait sa fonction. Et quand il avait compris, son instinct lepoussait vers un nouvel objet. Petit petit, il apprit aussi lquilibre, de sorte quil ne tombait plus, ou bien moinssouvent.

  • Dans le mme temps, il prouvait le besoin de produire des sons. Sa voix, il lavait dcouverte presque aussitt aprs

    avoir merg de sa mer prive car la douleur lui avait arrach un cri. La douleur lui avait appris crier pour protester.Par la suite, il avait appris rire. Il utilisait ces deux bruits chaque jour, et trs souvent. Mais la voix pouvait mettredautres sons. Il lavait constat chez les Cratures, qui sen servaient tout le temps et pas seulement pour rire. Parexemple, elles sadressaient lui en utilisant un son bien prcis. Ce fut le premier son spcial quil apprit, la premireconstante, le premier mot son nom. Randolph, Rannie. Ce mot tait souvent utilis avec dautres, lis la douleur ouau plaisir. Il y en avait deux, trs courts : NON et OUI. Non, Rannie et Oui, Rannie signifiaient la douleur ou leplaisir. Linstinct ntait daucune utilit pour apprendre les mots. Seule lexprience le permettait. Au dbut, il les avaitignors. Non ne signifiait rien pour lui. Mais il stait bientt rendu compte quignorer non provoquaitgnralement la douleur : une tape soudaine sur sa main ou ses fesses. Il apprit donc marquer une pause ds quilentendait ce mot, surtout suivi de Rannie , cest--dire lui. Il apprit aussi que chacun avait son mot spcial : Maman , Papa . Ctaient les deux Cratures auxquelles il tait rattach, et qui taient rattaches lui. Celles quilui disaient Oui et Non . Elles disaient aussi Viens . force dapprentissage, il sut quand il pouvait lui aussiutiliser oui et non. Un jour, ils lui dirent : Viens, Rannie, viens ! Or, ce moment prcis, il navait pas envie de venir.Il tait occup. Instinctivement, il utilisa le mot le mieux adapt sa situation.

    Non. Non, non, non.Aussitt, la plus grande des deux Cratures le prit dans ses bras. Si, si, si, si ! sa grande surprise, ce mot agrable fut accompagn dune petite tape sur les fesses. Il se mit pleurer. Il pouvait

    pleurer facilement, chaque fois quil en avait envie. Cela lui permettait de parvenir ses fins, mais pas toujours. Cettefois, il pleura en vain.

    Non, non, on ne pleure pas !Il regarda le visage de la grande Crature et dcida quil valait mieux cesser de pleurer. Cest ainsi quil apprenait et

    enrichissait son savoir : on ne rpond pas non quand un grand dit viens ou si .

    Mais son vritable intrt ne rsidait pas dans ces fragments accidentels de savoir. Loccupation quil stait choisie

    tait lexploration. Il tait possd par le dsir dexplorer, douvrir les botes, dinspecter leur contenu puis de lesrefermer, douvrir les portes, de grimper les marches de lescalier, encore et encore, de sortir des placards les casseroles etles poles, les conserves, de sortir les livres des tagres, douvrir les tiroirs, de dvisser les couvercles de bocaux et lescapsules de bouteilles. Une fois la dcouverte accomplie, il ne voyait aucune raison de tout remettre sa place. Il avaitappris ce quil voulait, il en avait termin. Il aimait plus que tout vider les tiroirs et dvider les rouleaux de papier, jouerdans leau, ouvrir et refermer les robinets de la salle de bains. Il ne comprenait pas les cris dhorreur de sa mre, maisquand elle disait Non, non, Rannie ! , il abandonnait ce quil tait en train de faire et partait vers de nouvellesoccupations.

    Le jour de son premier anniversaire une notion qui lui tait compltement trangre , il samusa avec une bougieplante sur un gteau et, ayant appris en souffler la flamme, demanda quon la rallume sans cesse afin de comprendrece qutait la lumire. Quand la grande Crature ralluma la bougie pour la dernire fois Aprs on arrte, Rannie,non, non, non , il dcida dadopter une nouvelle mthode dapprentissage. Il avana lindex vers la flamme et leretira instantanment. Il tait trop choqu pour pleurer. Il examina son doigt et interrogea sa mre du regard.

    Cest chaud, dit-elle. Chaud, rpta-t-il.Ce savoir dclencha ses larmes car chaud sonnait un peu comme bobo .Sa mre sortit un glaon de son verre de limonade et le pressa contre le doigt, pris dans une douleur cuisante. Froid, dit-elle.Et il rpta : Froid. prsent, il connaissait le chaud et le froid. Lapprentissage avait t douloureux mais excitant. Plus tard, quand il

    mangea de la glace, il mit profit sa dernire exprience : Froid !

  • Il ne comprit pas pourquoi les deux Cratures riaient et tapaient dans leurs mains. Froid, confirmrent-elles.Il leur avait fait plaisir. Il ne savait pas pourquoi. Mais cela lui fit plaisir galement, et il se mit rire.

    Il ne savait rien du temps. Cest grce son propre corps et ses besoins quil en prit peu peu conscience. Parfois, un

    vide dans son ventre, pas entirement douloureux mais presque, le perturbait tellement quil ne pouvait lliminer quense nourrissant. Cette ncessit divisait la journe en priodes de temps. Quand la pnombre lenveloppait, il se sentaitsomnolent. Ses yeux se fermaient, la Crature-mre le plongeait dans une eau chaude puis dans des vtements doux ettides. Il buvait du lait, la nourriture rconfortait son corps puis il se retrouvait dans son lit, o il essayait de samuseravec une Crature-jouet mais ses paupires se fermaient. Juste avant, la pice tait plonge dans lobscurit mais,lorsquil rouvrait les paupires, la lumire tait revenue. Il se remettait debout, criait pour que sa mre vienne, et elleentrait, tout sourires. Aprs lavoir hiss hors de son berceau, elle le lavait, le nourrissait de nouveau, puis sonoccupation de la journe recommenait, en loccurrence explorer lensemble de son monde, sarrter chaque fois quilcroisait quelque chose de nouveau ou bien, sil tait seul, examiner tout ce au sujet de quoi elle lui avait dit non, non,non quand elle tait avec lui. Sa soif intime de savoir tait infinie. Il lui fallait tout prix savoir.

    Un jour, une nouvelle Crature entra dans son univers. Ctait la grande qui lavait amene. Elle tait petite, douce,pourvue de quatre pattes et elle faisait des bruits quil navait jamais entendus auparavant :

    Wouf, wouf ! Cest un chien, expliqua la grande Crature.Mais le Chien lui faisait peur : il recula et cacha ses mains derrire son dos. Wouf, wouf, wouf ! Cest le chien de Rannie, expliqua la grande Crature.Elle prit la main de Rannie et lui fit caresser le chien. Chien, rpta Rannie qui navait plus peur.Ctait une nouvelle connaissance. Il fallait examiner le Chien et tirer sur sa queue. Pourquoi une queue ? Non, non ! intervint la mre. Il ne faut pas faire mal au chien. Faire mal ? demanda Rannie, intrigu.Elle tira loreille de Rannie dun coup sec en rptant : Faire mal ! Non, non. Regarde, il faut faire aElle caressa doucement lanimal. Rannie lexamina puis imita son geste. Tout coup, le Chien lui lcha la main. Il la

    retira en criant : Chien ! Non, non !La mre rit. Il taime bien. Cest un gentil chien.

    Jour aprs jour, il apprenait de nouveaux mots. Il ignorait quil tait inhabituel dapprendre des mots si tt. Il aimait

    voir ses parents rire et taper souvent dans leurs mains.Lorsque arriva son deuxime anniversaire, il savait mme compter. Il savait ce qui suivait un, et le chiffre suivant, et

    lautre encore, et tous avaient un nom. Il avait appris ces noms par hasard, un jour, en jouant avec des cubes. Il avaitpos par terre un cube pris dans une grande bote.

    Un, avait dit sa mre.Il en avait sorti un autre, quil avait dispos juste ct. Deux.Et ainsi de suite jusqu ce quelle dise dix . Aprs quoi il avait recommenc partir du premier cube en prononant

    les noms lui-mme. Sa mre lavait dvisag puis, dans un lan de joie, lavait serr dans ses bras. Quand la pnombrestait installe et que le pre tait arriv, il avait ressorti les cubes.

    Rpte ce que tu mas dit, Rannie, avait demand la mre.

  • Il se souvint facilement des noms et, quand il eut termin, les deux Cratures se regardrent avec stupeur et gravit. Est-ce quil est On dirait, ouiIl rpta les chiffres trs vite en riant. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix !Le pre et la mre ne riaient plus. Ils se regardaient. Brusquement, le pre sortit de petits objets ronds de sa poche. Pennies, dit-il. Pennies, rpta Rannie.Il rptait tout ce quils lui disaient et se rappelait ensuite quel nom correspondait chaque objet.Son pre posa un penny sur la moquette et saccroupit ct de Rannie. Un penny, articula-t-il distinctement.Rannie couta mais ne rpta pas. Ctait vident quil sagissait dun penny. Son pre posa une deuxime pice ct

    et regarda son fils. Deux, dit Rannie.Et le jeu se poursuivit jusqu ce quil y ait dix pices dun penny sur la moquette. Les parents se dvisagrent. Il comprend il comprend les chiffres ! lana le pre, stupfait. Quest-ce que je tavais dit ? rtorqua la mre.

    Naturellement, aprs cet pisode, il lui fallut tout compter. Des pommes dans une coupe, les livres sur les tagres, les

    assiettes dans le placard. Mais quy avait-il au-del de dix ? Il partit en qute de ce savoir auprs de sa mre. Dix, dix, dix ! rpta-t-il dun ton impatient.Quest-ce qui venait aprs ? Onze, douze, treize, rpondit sa mre.Il comprit tout de suite. Et il put continuer compter. a nen finissait pas. Il comptait tout, se heurtait

    lindnombrable. Il commena prendre conscience de linfini. Les arbres dans la fort o ils partaient pique-niquer, parexemple quoi bon les dnombrer, maintenant quil avait compris le principe de compter ? Tout cela devint bienttrptitif.

    Largent, en revanche, ntait pas comparable aux arbres ou aux pquerettes dans les prs. lge de trois ans, ilsavait dj que largent sert obtenir ce que lon veut. En marchant avec sa mre jusqu lpicerie au coin de la rue, il lavit donner au marchand des petits morceaux de mtal ou de papier en change de lait, de viande, de lgumes et defruits.

    Cest quoi ? demanda-t-il de retour la maison aprs sa premire sortie chez lpicier.Il avait ouvert le porte-monnaie et avait dispos toutes les pices en ranges sur la table.Elle lui donna le nom de chaque pice et il le rpta consciencieusement. Une fois quil avait appris un nom, il ne

    loubliait jamais. Il posait des questions sans fin et il se souvenait toujours des rponses. Mais il faisait bien plus que sesouvenir : il comprenait les principes sous-tendant les rponses. Largent ntait rien dautre que largent. Il navaitaucune ralit tant quon ne lchangeait pas contre ce que lon voulait. L tait sa valeur, sa signification.

    Le jour o il avait parfaitement rpt les noms des pices de monnaie, sa mre lavait regard bizarrement. Tu noublies jamais rien, pas vrai Rannie ? Non. Je dois me souvenir, pour ne pas oublier.Elle le regardait souvent bizarrement, un peu comme si elle le craignait. Pourquoi tu me regardes comme a, maman ? lui demanda-t-il. Je ne sais pas, rpondit-elle en toute sincrit. Sans doute parce que je nai jamais vu de petit garon comme toi.Il rflchit cette phrase sans parvenir la comprendre. Dune certaine faon, elle le renvoyait un sentiment de

    solitude, mais il navait pas le temps de trop y penser car il voulait apprendre lire. Les livres, dit-il un jour son pre. Pourquoi il y a des livres ?

  • Son pre tait toujours plong dans quelque volume. Il tait professeur luniversit. Le soir, il lisait et prenait desnotes.

    Parce quon peut tout apprendre dans les livres.Ctait un samedi, il avait neig toute la journe et son pre lisait la maison. Moi aussi je veux lire. Tu apprendras quand tu commenceras lcole. Je veux apprendre maintenant. Je veux lire tous les livres du monde.Son pre rit et posa son livre. Trs bien. Va me chercher du papier et un crayon et je vais te montrer comment tu peux commencer lire.Il courut la cuisine, o sa mre prparait le dner. Du papier et un crayon ! lui dit-il dune voix enjoue. Je vais lire !Sa mre posa la grande cuillre en bois avec laquelle elle remuait le contenu dune marmite. Elle se rendit dans le salon

    o son pre lisait. Tu ne vas pas apprendre lire un bb ! sexclama-t-elle. Ce nest plus un bb. Et si tu veux mon avis, a na jamais t un bb. Il veut lire. Bien sr que je vais lui

    apprendre ! a ne sert rien de forcer les enfants. Je ne le force pas, cest lui qui me force ! rpondit son pre. Allez, Rannie, donne-moi ce papier et ce crayon.Il oublia sa mre qui repartit en cuisine, les laissant tous les deux. Son pre traa un alignement de figures sur le

    papier. Voici les briques qui forment les mots. Il y en a vingt-six. On les appelle des lettres . Tous les mots ? Tous ces livres remplis de mots ? Tous les mots, tous les livres. En anglais, en loccurrence. Chaque brique a son propre nom et son propre son. Je vais

    dabord te dire leur nom.Sur ce, son pre numra lentement, dune voix claire, le nom de chaque lettre. Aprs trois rptitions successives, il les

    avait assimils. Son pre le testa en lui faisant crire les lettres dans le dsordre : il les connaissait toutes. Bien, dit-il dun air surpris. Trs bien. Maintenant, voil ce quelles disent. Le son quelles produisent.Pendant une heure, il couta attentivement le son de chaque lettre. Maintenant, je sais lire ! scria-t-il. Je sais lire parce que jai compris ! Pas si vite, intervint son pre. Les lettres peuvent former des sons diffrents quand on les assemble. Mais tu en as

    appris assez pour aujourdhui. Je sais lire parce que je sais comment on lit, insista-t-il. Je sais, donc je peux le faire. Entendu, admit son pre. Essaie par toi-mme, et tu pourras toujours me demander quand tu voudras.Il retourna son livre.

    Aprs ce samedi enneig, quand il avait trois ans, il passa le plus clair de son temps apprendre lire par lui-mme.

    Au dpart, il posait beaucoup de questions sa mre. Il devait courir sa recherche dans la maison car elle tait occupedu matin au soir toutes sortes de tches mnagres.

    Cest quoi ce mot ? demandait-il.Elle faisait toujours preuve de patience. Quelle que soit son activit du moment, elle linterrompait et regardait ce que

    son petit index indiquait sur la feuille de papier. Ce long mot, l ? Oh, Rannie, tu ne risques pas de lutiliser avant longtemps. Intellectuel. a veut dire quoi ? a veut dire : quelquun qui aime utiliser son cerveau. Cest quoi le cerveau ?

  • Cest la machine qui te permet de rflchir. Elle est l.Elle tapota doucement son crne du bout du d coudre dor ornant son doigt. Elle recousait un bouton sur la

    chemise de son pre. Jai un cerveau, l ? a, pour avoir un cerveau, tu en as un ! Parfois, a me ferait presque peur. Pourquoi a te fait peur ? Oh Eh bien, parce que tu nes quun petit garon qui na pas encore quatre ans. quoi ressemble mon cerveau, maman ? celui de tout le monde, je pense. Une sorte de matire grise et fripe. Alors pourquoi tu en as peur ? Tu poses de ces questions Mais je dois te les poser, maman. Si je ne te les pose pas, je ne saurai jamais. Tu pourrais regarder dans le dictionnaire. Il est o, maman ?Elle interrompit sa couture et lemmena devant la bibliothque. Elle prit un gros livre quelle posa sur le guridon et lui

    expliqua comment chercher des mots. Par exemple, le mot intellectuel commence par un i, nest-ce pas ? Eh bien, tous les mots en i sont regroups l.

    Ensuite, tu dois regarder la lettre qui suit le i ia, ib, ic jusqu arriver inIl lcoutait et la regardait, la fois concentr et fascin. Ainsi, ce gros livre tait la source de tous les mots ! Il

    connaissait le principe et maintenant, il avait la cl ! Je ne te le demanderai plus jamais, maman. Je sais, maintenant. Jai compris tout seul.

    Il habitait une petite ville remplie de gens bien plus vieux que lui. Elle abritait luniversit o son pre enseignait tous

    les jours sauf le samedi et le dimanche. Le dimanche matin, il accompagnait ses parents la messe. Au dbut, quand iltait encore petit car prsent que son quatrime anniversaire ntait plus que dans une semaine, il ne se considraitplus comme petit , ses parents le laissaient la garderie situe au sous-sol de lglise. a navait pas dur longtemps.Trs vite, il avait lu tous les livres illustrs, rsolu tous les jeux de rflexion et tait parvenu intimider tous les autresenfants en paraissant beaucoup plus g queux. Il tait grand pour son ge et considrait les autres enfants comme desbbs. Il vivait comme une humiliation le fait quon le laisse avec eux, il trouvait leur babillage ridicule et, aprs deuxdimanches, il demanda lautorisation de rejoindre les adultes dans lglise.

    Son pre tait perplexe. Il regarda sa mre dun air interrogateur. Tu penses quil est capable de se tenir tranquille ? Je me tiendrai tranquille, lui assura-t-il vivement. On peut essayer, convint la mre. Il naime pas rester au sous-sol.Il naimait pas vraiment tre lglise non plus, mais il se rappela sa promesse et sy tint. Par instinct, son cerveau

    continuait de rflchir. Il ne saccordait pas un instant de rpit. Il rflchissait aux paroles du pasteur, ignorant parfoisleurs implications pour se concentrer sur leurs sonorits, leur signification, la faon dont elles scrivaient. Sa mmoireinfatigable capturait chaque mot nouveau et, de retour la maison, il consultait son fidle compagnon, le dictionnaire.Lorsquil arrivait au dictionnaire de se rvler inutile, il se sentait oblig daller interroger sa mre tant il lui taitintolrable de ne pas savoir.

    Maman, a veut dire quoi, vierge ?Surprise, sa mre leva les yeux du saladier pos sur la table de la cuisine. Elle hsita. Eh bien je suppose que cest une femme qui nest pas marie. Mais, maman, Marie tait marie. Marie Joseph. Cest le pasteur qui la dit. Ah, a ! Personne ne la jamais vraiment compris, je crois. Jsus est n de ce quon appelle lImmacule

    Conception .Il repartit avec deux nouveaux mots. Il les trouva dans le dictionnaire, mais trs loigns lun de lautre. Il essaya de les

  • runir : a ne donnait rien. Il les recopia sur une feuille en lettres majuscules la seule faon dcrire quil connaissait etretourna dans la cuisine. Sa mre avait fini de mlanger, et elle rinait le saladier et la spatule dans lvier. Un dlicieuxparfum de gteau en train de cuire imprgnait latmosphre. Il montra sa mre les mots recopis et, dune voixplaintive :

    Maman, je ne comprends toujours pas.Elle secoua la tte. Je ne peux pas te lexpliquer, mon chri. Moi-mme, jai du mal le comprendre. Alors comment je peux savoir, maman ? Tu poseras la question papa quand il rentrera ce soir.Il plia la feuille et la rangea dans sa poche.Avant de pouvoir interroger son pre, il surprit par hasard une discussion entre ses parents. Il se trouvait dans

    larrire-cour, prs de la fentre ouverte de la cuisine, et il jouait avec son chien ou, plutt, il lui apprenait un nouveautour. Il jouait souvent cela avec Brisk : lui apprendre des tours pour voir ce que lanimal tait capable de retenir. Il riaiten voyant les efforts du chien pour marcher sur ses pattes arrire quand il entendit la voix exaspre de sa mre par lafentre.

    George ! Il va falloir que tu expliques Rannie le sens de certains mots. Moi, je ne peux pas. Lesquels, Sue ? Eh bien, il ma demand ce que voulaient dire vierge et Immacule Conception . Ce genre de choses !Il entendit le rire de son pre. Alors l, je suis bien incapable dexpliquer lImmacule Conception ! Essaie. Tu sais quil noublie rien. Et il est bien dcid savoir.Cette remarque eut un effet immdiat : il laissa son chien et rentra en courant pour interroger son pre. Ce dernier se

    trouvait ltage, o il enfilait un pull et un pantalon dintrieur. Le printemps arrivait, le jardin avait t bch. Vierge ? rpta-t-il la question de son fils.Il accrocha son costume dans la penderie et se tourna vers la fentre. Tu vois le jardin ?Rannie vint prs de lui. M. Bates est venu ce matin pour le labourer. Eh bien maintenant, il faut quon sme des graines dans la terre. CarIl saccroupit, attira Rannie entre ses genoux et lui posa les mains sur les paules. tant quon ne sme pas de graines dans cette terre retourne, on naura pas de vrai jardin. Tu comprends ?Rannie hocha la tte, les yeux fixs sur le visage de son pre, dune intense beaut. Pour linstant, reprit-il, cest un sol vierge une terre vierge. Toute seule, rien ne peut pousser dedans. Elle a besoin

    dune graine. Tout commence par une graine : les fruits, les lgumes, les arbres, les herbes mme les gens. Les gens ? rpta Rannie, intrigu. Alors jtais une graine, moi aussi ? Non. Mais il y a bien eu une graine avant toi. Cette graine, cest moi qui lai plante. Cest pour a que je suis ton

    papa.Rannie tait de plus en plus intrigu. Quel genre de graine ? Ma graine, rpondit simplement son pre. Mais mais tu las plante o ?Les questions se pressaient ses lvres. Il narrivait pas les articuler assez vite. Dans ta maman. Avant que je sme, elle tait encore vierge. LImmacule Conception ? Si on veut. La conception

  • Son pre linterrompit. a vient dun mot latin qui signifie une ide une ide abstraite quelque chose qui, au dpart, est une simple

    pense. Ensuite, elle devient plus cest un concept. Et puis Jtais un concept ? Dune certaine faon, oui. Jai rencontr ta maman, je suis tomb amoureux delle, je voulais quelle devienne ma

    femme et ta maman. Ctait mon ide, mon concept. Quand tu as commenc exister, ctait devenu une conception. Quand JsusSon pre le coupa de nouveau. Ah, il est n de lamour. Cest pour a quon appelle a lImmacule Conception . Ce nest pas Joseph qui a

    plant la graine. Il tait un peu trop vieux pour jardiner. Marie, elle, tait encore jeune. Peut-tre mme encore vierge.Mais quelquun qui laimait a plant sa graine. Cest connu. Quelquun de tout fait extraordinaire, sans cela Jsusnaurait pas t un enfant extraordinaire.

    O il la plante ? O tu las plante ? Ah, cest a que tu veux savoir ! Eh bien dans chaque maman, dans chaque femme, il y a un jardin, un petit lieu

    labri o la graine tombe et commence pousser. On appelle a lutrus . Cest l que les enfants commencent grandir.

    Jen ai un ? Non. Toi, tu es un planteur de graines, comme moi. Et comment on Nous avons un outil, le pnis, et il existe un passage vers lutrus quon appelle le vagin . Tu chercheras ces deux

    mots dans le dictionnaire. Je peux planter des graines maintenant ? Non. Tu dois dabord grandir. Tu dois devenir un homme. Et tu peux le faire chaque fois que tu veux ? Oui, mais je prfre attendre que ta maman soit prte. Aprs tout, cest elle qui doit travailler aprs : faire pousser la

    graine, en prendre soin, etc. Rappelle-toi : le jardin doit tre bien prpar. Et Brisk, il peut planter une graine lui aussi ? Oui. Et on aura des petits chiens ? Jaimerais bien des petits chiens. Alors il faut lui trouver une maman chien. Comment on la reconnat ? Eh bien, elle na pas de pnis, alors que Brisk en a un. Le pnis, cest loutil pour planter la graine. Est-ce que maman Non, je tai dit : tu chercheras dans le dictionnaire. Maintenant, viens maider biner le jardin. Pour linstant, cest

    ton travail.Aprs cela, il ne cessa de penser la graine. Tout dans le monde, tout ce qui vivait, provenait dune graine ! Mais

    quest-ce qui fabriquait la graine ? Le dimanche lglise, le pasteur dclara : Au Commencement auCommencement tait le Verbe, et le Verbe tait en Dieu.

    Et Dieu, cest comme la graine ? demanda-t-il son pre sur le chemin du retour. Non. Mais ne me demande pas ce que cest, parce que je lignore. Personne ne sait vraiment qui est Dieu, mais toute

    personne intelligente se le demande, chacune sa faon. Il est possible, il est mme probable quil y ait eu uncommencement, mais aprs tout peut-tre que non. Peut-tre que nous vivons dans lternit.

    Tu tentends parler ? lui demanda sa mre. Comment veux-tu quil te comprenne ? Oh, mais il comprend.Le garon regardait ses parents et se dit quil prfrait son pre. Je comprends, dit-il.

  • lge de six ans, il entra lcole. Sa nouvelle vie commena par un beau matin dautomne. La semaine prcdente,

    sa mre lui avait achet un joli costume bleu marine et son pre lavait emmen chez le coiffeur. Est-ce que je suis beau ? demanda-t-il sa mre en se tenant dans le couloir.Elle rit. Quel drle de garon tu fais ! Pourquoi tu dis que je suis drle ? demanda-t-il, presque bless par la remarque de sa mre. Parce que tu poses ce genre de questions. vrai dire, intervint son pre, tu es trs beau. Et tu devrais en tre reconnaissant, car cest un grand avantage pour

    un homme, comme jai pu le dcouvrir moi-mme.Le rire de sa mre redoubla. vanit ! Vanit, Ton nom est Homme ! Cest quoi, vanit ? demanda-t-il aussitt, mais sa mre lui donna une bourrade affectueuse. Allez, pars poser tes questions lcole !En chemin vers lcole qui, dans cette paisible ville universitaire, ntait qu trois pts de maisons de sorte quil

    pouvait sy rendre pied, il rflchit la solennit de cette journe.Japprendrai tout, songeait-il. Ils mapprendront fabriquer des moteurs. Ils me diront pourquoi les graines poussent. Ils

    me laisseront dcouvrir ce que cest que Dieu.Dans la srnit de cette matine, il se sentait envahi par la joie et la satisfaction. Lcole tait lendroit o il allait

    pouvoir tout apprendre. Toutes ses questions trouveraient une rponse. Il aurait un matre. En entrant dans la cour dercration, il trouva des enfants de son ge, garons et filles, en train de jouer. Certains taient accompagns de leurmre car ctait le jour de la rentre. Sa mre lui avait dit :

    Pour cette premire journe, il vaut mieux que je vienne avec toi, Rannie. Pourquoi ? avait-il demand.Son pre avait ri. Il a raison : pourquoi ? Aprs tout, il se dbrouille trs bien tout seul.Il ne sarrta pas dans la cour avec les autres enfants. Il en connaissait certains, qui ntaient pas des camarades de jeu.

    Il se lassait vite deux quand ils venaient jouer dans la cour de sa maison, car il prfrait les livres aux jeux. De temps entemps, sa mre le lui reprochait.

    Rannie, tu devrais aller tamuser avec les autres enfants ! Pourquoi ? Parce que ce serait drle. Je mamuse tout seul. Et puis, ce quils trouvent drle, je ne trouve jamais a drle.Il traversa la cour pour se rendre directement dans lcole. Il demanda un homme o tait la classe des premire

    anne. Lhomme le regarda. Il avait des cheveux gris mais un visage jeune. Tu es le fils du professeur Colfax, nest-ce pas ? Oui, monsieur. Jai entendu parler de toi. Jai t un camarade de ton pre. Avant ta naissance. Je mappelle Jonathan Parker, je

    suis le principal de cette cole. Suis-moi, je vais te prsenter.Il posa une main sur lpaule de Rannie, lemmena dans un couloir et sarrta la premire porte au fond droite. Cest ici. Voil ta classe. Ta matresse sappelle Martha Downes, Mme Downes. Cest une trs bonne enseignante.

    Madame Downes, je vous prsente Randolph Colfax Rannie. Enchant, madame Downes, dit Rannie.Il faisait face un visage rid, arborant des lunettes, bienveillant sans tre pour autant souriant. Je tattendais, Rannie.Ils changrent une poigne de main.

  • Ta place est l-bas, prs de la fentre. Entre Jackie Blaine et Ruthie Greene. Tu les connais ? Pas encore.La cloche se fit entendre cet instant et les enfants se dversrent travers les couloirs. La plupart des premire anne

    taient encore avec leur mre et, quand elles les laissrent, certaines petites filles ne purent retenir leurs larmes. Ruthietait lune delles. Rannie se pencha vers elle et lui dit :

    Ne pleure pas. Tu vas voir, tu vas en apprendre des choses, a va tre trs amusant. Je ne veux pas apprendre des choses, gmit-elle, je veux rentrer chez moi. Je te raccompagnerai aprs lcole, lui assura-t-il. moins que tu ne sois venue en bus ?Elle sessuya les yeux du coin de sa jupe en tissu vichy. Je ne suis pas venue ici en bus. Je suis venue pied avec maman. Alors je rentrerai pied avec toi, lui promit-il.Dans lensemble, malgr tout, la journe se rvla dcevante. Il napprit rien de nouveau car il savait dj lire. Il

    termina son premier livre de lecture tandis que Mme Downes traait les lettres sur le tableau noir en expliquant leursonorit. Le cours de dessin lui plut : il passa une demi-heure dessiner un ingnieux moteur entran par une roue aubes, destin au barrage quil avait construit sur le petit ruisseau traversant le terrain dun demi-acre derrire chez lui.

    Quest-ce que cest ? demanda Mme Downes en examinant son dessin travers la moiti infrieure de ses lunettes. Un moteur aliment par leau. Je ne lai pas encore termin. quoi sert-il ? garder les poissons dans le bassin, en haut du ruisseau. Sils essaient den sortir, les pales de la roue les en

    empcheront. Et sils nagent dans lautre sens ? Alors, les pales leur permettront de remonter plus facilement vers le bassin. Comme aElle posa sur lui des yeux perants et bienveillants. Ta place nest pas ici, dit-elle. O est ma place ? Je ne sais pas.Il y avait de la tristesse dans sa voix. Je me demande si on le saura un jour

    Il garda en mmoire cette remarque tandis quelle passait llve suivant. Il se promit de demander son pre ce

    quelle signifiait mais la journe se termina dans un tel dsordre quil ny repensa plus. Comme il lavait promis, ilattendit Ruthie et, main dans la main, ils se mirent en route dans la direction oppose celle de la maison de Rannie. Ilentendit quelques gloussements parmi les autres enfants mais il ny prta pas attention. Ruthie, en revanche, paraissaittrouble presque en colre, mme.

    Ils sont btes, murmura-t-elle. Alors pourquoi a tembte ? Ils pensent que tu es amoureux de moi.Il rflchit. Je ne sais pas ce que a veut dire. Parce que je suis une fille, expliqua-t-elle. Tu es une fille. Une fille, a na pas de pnis. Cest mon pre qui me la dit. Cest quoi, un pnis ? demanda-t-elle innocemment en ouvrant de grands yeux noisette. Cest ce que jai. Je te le montrerai si tu en as envie. Je nen ai jamais vu, dit-elle avec intrt.Ils marchaient lombre dun des grands ormes qui bordaient la rue. Il sarrta, posa ses livres, ouvrit sa braguette et

    lui montra le petit pnis flasque qui pendait sous son ventre.

  • Elle le regarda, fascine. Cest mignon. Cest tout petit ! Tu ten sers pour quoi ? Pour planter.Il sapprtait lui expliquer quand elle le surprit en relevant sa jupe courte et en lui demandant dun ton avenant : Tu as envie de me voir ? Oui. Je nai jamais vu de fille.Elle baissa sa petite culotte et il saccroupit dans lherbe pour mieux observer cette nouvelle dcouverte.Il vit deux lvres ples refermes autour dune fente rose qui se laissait peine deviner, si ce nest par une minuscule

    pointe rostre plus petite que lauriculaire de Ruthie. aurait pu tre un pnis, mais ctait ridiculement petit. Peut-tre tait-ce juste l pour faire joli. On aurait dit un bouton de rose, une rose miniature semblable celles cultives par samre.

    Maintenant je sais ! sexclama-t-il.Il se leva, referma sa braguette, prit son cartable et ils repartirent dun pas sautillant, sans se soucier des passants.En arrivant la maison de Ruthie, une modeste btisse dun tage la priphrie de la ville, Rannie eut la surprise de

    voir que la mre de la petite fille les attendait devant le portail. Ctait une jolie femme, mais son visage tait loindafficher une expression plaisante.

    Rannie Colfax ! commena-t-elle dune voix svre. Tu es un garon mchant, trs mchant. Ruthie ! Tu rentres, tumattends, et tu ne parles plus jamais Rannie !

    Il tait aussi choqu que perplexe. Mais jai seulement raccompagn Ruthie chez vous ! Elle avait peur Ne me raconte pas ce que vous faisiez ! Je suis au courant. La moiti des habitants de la ville mont dj prvenue.

    Rentre tout de suite chez toi ! Tes parents tattendent.Il tourna les talons et se mit en route dans le mme tat de stupeur et dtonnement. Quavait-il donc fait ?

    La mre de Ruthie disait vrai : ses parents guettaient son arrive. Il poussa la porte du salon et vit sa mre assise dans

    le rocking-chair, tricotant avec des gestes vifs un pull rouge quelle lui destinait. Tu ten charges, dit-elle son pre.Elle se leva, traversa le salon, dposa un baiser sur sa joue en passant le seuil et monta ltage. Viens ici, fiston, lui dit son pre.Il tait install dans le vieux fauteuil en cuir qui avait appartenu son propre pre. Combien de fois il avait t

    convoqu devant lui pour rpondre ses questions svres et solennelles ! Le souvenir de ses terreurs denfant adoucitson humeur tandis que son fils se tenait devant lui.

    Rannie attendait, le cur martelant sa poitrine. Que stait-il pass ? Quavait-il fait ? Rapproche ce pouf, fiston, et tirons toute cette affaire au clair. Rappelle-toi : cest toi que je vais croire. Quoi quil se

    soit pass, je sais que tu me diras la vrit.Le cur de Rannie sapaisa. Il fit glisser le pouf brod jusquaux genoux de son pre et sassit. Je ne comprends pas ce que tu veux dire, papa, parce quil ne sest rien pass. Peut-tre pour toi, mais la maman de Ruthie ma dit que tu avais relev la jupe de sa filleIl se sentit aussitt soulag. Oh, cest a ? Eh bien, elle navait jamais vu de pnis, elle ne savait mme pas ce que ctait, alors je lui ai montr le

    mien. Puis elle ma dit quelle aussi allait me montrer quelque chose, et elle a soulev sa jupe. Cest trs diffrent, papa.Tu serais surpris. Cest comme une bouche sauf que ce nest pas rouge, il y a juste un petit bout rose qui sort comme lapointe dune langue. Il ne sest rien pass de plus.

    Et il y avait des gens dans la rue ? Je ne les ai pas vus, papa. Eh bien, on dirait queux vous ont vus, et quils ont prvenu la mre de Ruthie.

  • Pour lui dire quoi, papa ?Son pre frona les sourcils. Tu as raison, Rannie, bien sr. Comment aurais-tu pu savoir ? Je ne vois absolument rien de mal vouloir connatre

    la vrit sur quoi que ce soit. Le problme, cest que beaucoup de gens ne sont pas daccord avec toi et moi. Tu vois, jesuis content que tu aies vu comment Ruthie tait forme et, si jtais le pre de Ruthie, ou sa mre, je serais contentquelle ait pu voir quoi ressemble un garon. Plus vite on connat la vrit sur un sujet, mieux cest pour tout le monde.Mais certaines personnes pensent que tout ce qui a trait au sexe est un pch.

    Cest quoi le sexe, papa ? Cest un autre mot pour dsigner ce dont je tai dj parl tu sais, la petite graine quun homme plante dans une

    femme pour que naisse un enfant. La mre de Ruthie pense que toi et sa fille faisiez pareil et, comme vous tes tous lesdeux des enfants, elle sest dit que ctait mal. Dune certaine faon, elle avait raison car il y a un moment pour tout et cemoment nest pas encore arriv pour toi, ni pour Ruthie.

    Quand est-ce quon saura que le moment est arriv ? Ce sera votre corps qui vous le dira. Pour le moment, je suis content que tu aies appris ce que tu as appris

    aujourdhui, mais il y a encore plein dautres choses que tu dois apprendre. Le monde est rempli de choses que tu neconnais pas. Je vais tacheter une encyclopdie. Cest mieux quun dictionnaire.

    a apprend tout sur tout ?Entrevoir un pareil bonheur lui fit aussitt oublier Ruthie et sa mre. peu prs tout, oui ! Et tu sens ce que je sens ? Jai limpression que maman a mis des cookies au fourIl se leva, son pre posa une main sur son paule et ils se rendirent dans la cuisine. la porte, ils sarrtrent. Un dernier point, dit son pre. Tu nas rien fait de mal. Si quelquun te dit le contraire, envoie-le-moi. Oui, papa.Mais il navait pas vraiment cout son pre. Lodeur des cookies la cannelle rveillait son apptit et lui mettait leau

    la bouche.

    Le lendemain, la journe dcole se rvla aussi dcevante que la veille. Ruthie avait une nouvelle place, lautre bout

    de la salle de classe, et un garon brun, trs grand pour son ge, lavait remplace ct de Rannie. Ce dernier senmoquait : il avait dj oubli Ruthie. La dception venait de ce que, au fil des heures, il constatait quil napprenaitstrictement rien. Il avait dj termin son manuel de lecture, le dessin ne lintressait plus du tout et, aprs un rapideexamen, il saperut que la bibliothque ne contenait que des livres pour bbs. Lhistoire que Mme Downes lisait auxlves tait aussi une histoire pour bbs avec des oiseaux bleus volant dans le ciel printanier

    Cette jolie histoire ne tintresse pas, Rannie ? lui demanda la matresse.Pendant la sance de lecture, il tuait le temps en dessinant des triangles entremls. Il leva les yeux de sa feuille, le

    crayon toujours la main. Non, madame Downes.Elle le regarda durement pendant quelques secondes. Rannie la vit dsempare et sentit quune explication simposait. Je lisais ce genre dhistoires quand jai appris lire. Et a remonte quand ? Je ne men souviens pas.Il posa son crayon, comprenant quil serait impoli de reprendre ses dessins. Elle reprit sa lecture. la rcration, quil attendait avec impatience, il se retrouva tout seul. Ruthie ne vint pas lui parler et il resta dans son

    coin, observer les autres enfants. Il nprouvait aucune timidit, juste de la curiosit et de lintrt. Prs des balanoires,les lves se chamaillaient jusqu ce quun garon plus costaud nomm Chris simpost en sattribuant la plus haute.Puis, apercevant Rannie, il lui cria :

    Tu veux venir ?Il navait pas spcialement envie de monter sur une balanoire car il en avait une chez lui mais une vague envie de

    camaraderie lui fit hocher la tte. Il rejoignit les enfants, attendit son tour puis, quand il eut termin, retourna sisoler.Mais Chris sapprocha.

  • Le premier arriv au portail ? Daccord, rpondit poliment Rannie.Ils firent la course, terminrent au coude coude. Tu cours vraiment bien, observa Chris. Les autres bbs, l, je les bats tous. Il parat que Ruthie ta laiss regarder

    sous sa jupe ?Chris tait dans une classe suprieure mais, apparemment, toute lcole savait dj que Rannie avait cherch percer

    le mystre fminin.Il regarda Chris dun air absent. Je ne vois pas ce que a a daussi intressant. Oh, allez ! lana Chris.Il ne sut pas quoi rpondre car, prsent, Ruthie ne lintressait plus du tout. Tu sais comment on fait les enfants ? reprit Chris. Oui. Mon pre ma expliqu.Chris lui lana un regard incrdule. Ton vieux ta expliqu ? Mon pre, oui. Eh ben Il doit tre sacrment tordu, dit Chris dun ton mprisant.La remarque surprit Rannie qui sentait monter en lui la colre. Je ne vois pas ce que tu veux dire. cet instant la cloche sonna, coupant court leur conversation. Il retourna sa place, pensif et vaguement furieux. Il

    aimait bien Chris, il aimait ses manires directes, sa force, sa brutalit mme. Malgr sa colre, il dcida dtre ami aveclui, sil pouvait. Et il dcida aussi quil ne rapporterait pas ses propos son pre.

    Cest cause de Chris quil ne se plaignit pas ses parents de la stupidit de lcole. Tous les matins, il partait de

    bonne heure et courait jusqu lcole pour partager avec Chris une heure de jeux trs intense. Au milieu de la matine,la rcration sonnait comme une rcompense, et ils se retrouvaient pour djeuner ensemble. Malheureusement, commeChris habitait lautre bout de la ville, le car de ramassage scolaire les sparait la fin de la journe. Rannie avait toutde mme une compensation : lencyclopdie tait arrive. Vingt-quatre volumes en reliure bleu sombre frappe de lettresdor. Ds quil rentrait la maison, il allait retrouver sa mre dans la cuisine, avalait un verre de lait et une part de tarte,de gteau ou quelques cookies, puis se prcipitait dans le salon pour lire lencyclopdie, page aprs page, volume aprsvolume. Ctait incroyablement excitant. Les sujets se succdaient, expliqus succinctement mais clairement, etlouvraient un monde dont il ignorait lexistence. Il lisait jusquau soir, jusquau retour de son pre. Bien sr, il devaitchercher beaucoup de mots dans le dictionnaire car ses parents insistaient sur la ncessit deffectuer lui-mme sesrecherches. Il devait trouver lui-mme leur signification.

    Ne demande jamais quelquun de faire ce que tu peux faire tout seul, le sermonnait sa mre. Jajouterais mme : ne laisse jamais quelquun faire ta place ce que tu aimes faire tout seul, intervenait son pre. Tu obis cette rgle ? lui demandait sa mre. Autant que la vie me le permet.Rannie les coutait. Les conversations entre ses parents lintressaient et mme, le fascinaient. Ctait toujours des

    sujets insaisissables parfois, peine et il devait forcer son esprit les percer. Ni son pre ni sa mre ne tentaient de lessimplifier pour lui. Mme sils lincluaient toujours dans leurs activits, il tait conscient que, dune certaine faon,quelque part, ils taient seuls ensemble, tous les deux. Il tait en complet dsaccord avec Chris sur le sujet des parents.

    Les parents, cest des cingls, commentait simplement Chris. Pas les miens. Toujours brailler propos de tout et de rien Pas les miens !Leur dsaccord tait tel quen secret chacun en vint prouver de la curiosit pour les parents de lautre. Cest ainsi

  • quun samedi Chris accepta une invitation venir examiner les parents de Rannie sous prtexte daller patiner sur lapiscine gele dans leur cour. Rannie prsenta Chris sa mre tandis quelle prparait un gteau dans la cuisine et ilconstata avec plaisir que Chris tait impressionn par sa beaut blonde.

    Cest sr, elle est mignonne. Et ton vieux, il est o ?Rannie avait appris comprendre le langage de Chris sans pour autant lutiliser. Dans son bureau, il crit un livre. On ne doit pas le dranger tant quil na pas ouvert la porte lui-mme. Il crit un livre ? rpta Chris, incrdule. Oui. Sur la science de lart. Cest quoi ? Cest le sujet de son livre. Jai compris. Mais a veut dire quoi ? Il croit que lart repose sur certains principes scientifiques. Oh, arrte ! Allez, a veut dire quoi ? Je nen ai aucune ide. Mais je le saurai quand il aura fini son livre et que je laurai lu. Tu lis des livres ? Bien sr. Pas toi ? Non. Je dteste a. Alors, comment tu peux savoir des choses ? Comment a, savoir des choses ? Eh ben, je demande quelquun. Par exemple, comment on fait pour partir au Far

    West. Je veux avoir un ranch quand je serai grand, dans dix ou onze ans. Allez, viens maintenant, on va patiner.Ils sortirent patiner et midi arriva plus vite quils lauraient cru possible mais leur ventre ne mentait pas. table ! cria la mre de Rannie par la porte de la cuisine.Ils retirrent leurs patins glace et, les oreilles carlates de froid, ils allrent dans la salle manger. Le pre de Rannie

    tait l, attendant derrire sa chaise. Papa, je te prsente Chris, dit Rannie. Chris, je suis ravi de te rencontrer. Rannie, tu ne tes pas dbarbouill ! lui rappela sa mre.Ils descendirent la salle deau, Rannie devant Chris, manifestement impressionn. Ton vieux a lair chouette. Propre, et tout et tout comme si on tait dimanche. Le mien travaille dans un garage

    son garage. Quand je serai assez grand, je laiderai. Pour linstant, jy travaille seulement lt, quand jen ai envie. Maisds que jaurai seize ans, jy travaillerai tous les jours et ppa me paiera bien cest lui qui me la dit. Il est OK, quand ilne braille pas. En tout cas il ne boit pas. Mman prfre a

    Malgr tous les efforts des parents de Rannie pendant le djeuner, Chris resta compltement silencieux. Ds quilssortirent de table, il annona quil devait rentrer chez lui.

    Je dois aider ma mre, expliqua-t-il dun ton abrupt.

    Ce soir-l, une dispute clata entre le pre et la mre de Rannie il ne les avait jamais entendus se quereller ainsi. Il

    travaillait sur son moteur eau, un projet qui avait bien volu depuis le stade du dessin termin en classe. Il lavaitretouch par intermittence lcole car son exprience, si minime ft-elle, lui avait appris quil devait laisser son cerveause reposer un peu en se consacrant dautres activits. Sil restait trop longtemps focalis sur une invention ou sur unetche quelconque, alors arrivait le moment o il refusait de rsoudre un problme qui ncessitait tout prix dtre rsolu.Toutes les interrogations devaient tre rsolues. Il soccupait prsent de langle des pales de la roue. Chaque pale devaittre lgrement diffrente de la prcdente tout en respectant le mme type de proportion. Cest au moment de procder cet ajustement dlicat quil entendit la voix de son pre charge dun agacement inhabituel.

    Mais enfin, Susan, notre fils napprend rien dans cette cole !Sa mre rpondit avec la mme vigueur : Il apprend vivre avec des gens de son ge !

  • Susan, tu ne te rends pas compte de notre responsabilit vis--vis dun cerveau comme lui Je ne veux pas quil grandisse en se sentant de plus en plus seul !La voix de sa mre se brisa, comme si elle essayait de ne pas pleurer. Mais il sera toujours seul, tu dois te faire cette ide Je laccepte sur certains points, mais pas tous. Il doit tre capable de vivre avec dautres gens, de les apprcier mme

    quand ils ne sont pas de son niveau. Il doit pouvoir se librer un peu de lui-mme. Il ne pourra jamais se librer de lui-mme. Pendant quelques heures, peut-tre Non, mme pas. En fait, cest en

    prsence des autres quil ressentira sa propre solitude avec le plus dacuit. Oh, pourquoi dis-tu a ? a me dsole Rien de plus logique : cest quand il est avec dautres gens quil mesure quel point il est diffrent deux. Chri Quest-ce quil faut faire ? Lui apprendre saccepter. Cest un solitaire. On le sait. Lui aussi doit le savoir et il doit apprendre quil possde

    des ressources inconnues du commun des mortels, qui lui procureront de grandes joies. Sa vie sera une successiondmerveillements, une joie inpuisable, tu te rends compte ? Avec un esprit constamment en qute, constammentcurieux ! Susan, mon amour, ne sois pas dsole pour notre fils. Rjouis-toi plutt quun tel enfant nous ait t donn !Notre responsabilit est quil saccomplisse et que ses dons ne soient pas gchs. On doit lui permettre de se dvelopper sa propre vitesse, mme si elle semble trs rapide. Non, Susan, jinsiste : nous devons lui trouver la bonne cole et les bonsenseignants, ce rle nous choit. Dieu merci, Mme Downes en est consciente. Elle se sent triste de ne pas pouvoir seconsacrer entirement notre Rannie. Cest pour cela quelle ta dit quil devrait dj tre au collge. Tu veux mon avis ?Il ne doit plus jamais travailler un autre niveau que le sien. Il doit suivre son rythme. Et nous sommes responsables desa libert.

    Lautomne suivant, il fit sa rentre dans une nouvelle cole situe dans la mme ville, une petite cole dont le directeur

    et le professeur taient son propre pre. Il y avait dautres lves, trois filles et quatre garons. Il nen connaissait aucun.Cinq arrivaient de villes voisines et deux garons dont les pres taient professeurs de sciences habitaient la mme villeque lui. La salle de classe tait situe dans un vaste grenier au-dessus du gymnase de luniversit. Les quatre murs taientoccups par des tagres remplies de livres encadrant les lucarnes. Le btiment tait si haut que les fentres donnaientsur la cime des arbres, et Rannie avait limpression dtre juch au sommet dune montagne. Il ny avait pas deprogramme de cours. Au cours de la journe, son pre lanait un sujet mathmatiques, sciences ou littrature , leurdonnait une sorte de confrence puis, aprs leur avoir soumis un problme, les laissait trouver un moyen de le rsoudre.Ils pouvaient chercher dans les livres ou, sils prfraient, lui demander conseil. Presque toujours, les garons cherchaientsans se faire aider. Presque toujours, les filles demandaient conseil.

    Non pas parce que les filles sont infrieures, expliqua un soir le pre sa femme, mais parce quelles se croientinfrieures.

    Ou le craignent. Cest pareil, non ? Pas du tout. Si elles craignent dtre infrieures, alors elles ont encore de lespoir.Personne ne parlait de niveau scolaire, personne ne parlait de notes. Rannie se prit dintrt pour le latin cause de sa

    fascination pour les mots et, bientt, il put se mettre lire Virgile avec bonheur. Une langue menait une autre, et sonpre lui prsenta de nouveaux professeurs : une Franaise, un vieux chanteur italien dont la voix stait brise, leprofesseur espagnol la tte du dpartement des langues trangres de luniversit.

    Son pre puisait ses nouveaux collaborateurs dans le corps professoral de luniversit. De nouveaux enfants arrivrentdautres endroits de la rgion, jusqu atteindre la limite de vingt lves.

    Son pre ne donnait pas le sentiment dexercer une quelconque pression sur ses lves mais, si lun deux manifestaitdes faiblesses de concentration ou si sa curiosit venait smousser, il se concentrait particulirement sur lui et tentaitdaiguillonner son esprit. Sil ny parvenait pas, alors llve retournait do il venait.

    Pourquoi tu as renvoy Brad New York, papa ? Pas assez de talent, pas assez de jugeote. Il faut avoir faim et soif de savoir, avec assez dnergie et de persvrance.

    Jessaie de stimuler votre dsir dapprendre. Si jchoue, il vaut mieux que llve rentre chez ses parents. Autrement dit, tu te livres des expriences sur tes lves, commenta froidement la mre de Rannie.

  • Cest une exprience, en effet, admit son pre. Mais je ne la cre pas de toutes pices. Je me contente de dcouvrir cequi est l ou pas. Je fais le tri

    lge de douze ans, il fut prt passer lexamen dentre luniversit et il le russit haut la main. prsent, lui annona son pre, tu es prt dcouvrir le monde par toi-mme. Jai mis de largent de ct depuis

    trs longtemps en attendant que ce jour arrive. Ta mre, toi et moi allons partir pour un long, long voyage. Pendantplusieurs annes, sans doute. Aprs, quand tu auras seize ans par exemple, tu iras luniversit. Enfin je ne sais pas. Tunauras peut-tre pas envie

    Hlas, ce long, long voyage avec son pre et sa mre naurait jamais lieu. Car son pre allait opter pour un voyage biendiffrent un long priple solitaire vers la mort. Cela dbuta si lentement que personne ne sen aperut.

    Tu travailles trop, lui dit sa femme un soir.Ctait au mois de juin, et ils devaient partir ltranger en juillet. Je me reposerai une ou deux semaines une fois la fac fermeRannie avait toujours vu son pre grand et mince et il remarqua peine sa soudaine maigreur. Il le regarda. Comme

    toujours aprs le dner, ils taient alls sasseoir dans la vranda, du ct frais de la maison, face la pelouse ceinte dunehaie suffisamment haute pour les protger de la rue. Son pre tait tendu sur une chaise longue. Aucune autre parolene fut prononce. Ils coutaient la musique provenant de la chane stro dans le salon. Mais Rannie se souviendraittoujours de cette soire car, aprs la remarque de sa mre, il examina le visage de son pre, ses yeux clos, ses lvres ples,ses joues creuses. Et il dcela une certaine fragilit qui navait jamais fait partie de lapparence naturelle de son pre.Plus tard, angoiss, il prit sa mre part en montant se coucher.

    Est-ce que papa est malade ? Il va aller lhpital le lendemain de la fermeture de luniversit pour subir un examen complet.Elle plissa les lvres.Il hsita. Comme son habitude, il remarquait tout sans rien savoir la forme des lvres de sa mre, la lvre

    suprieure arque, la lvre infrieure rebondie, une belle bouche. Et, au mme moment, lenvironnement simposa sessens, les fentres ouvertes et les feuilles triangulaires des sycomores vibrant sous la brise, le tableau au-dessus de lachemine reprsentant de douces collines vertes, une route sinueuse, un muret de pierres, une maison et une grangebaignes dune brume de printemps prcoce. Le titre tait grav en haut du cadre : PRINTEMPS WOODSTOCK. Woodstock, dans le Vermont, tait la ville natale de sa mre et ce tableau, comme elle le rptait souvent, lempchaitdavoir le mal du pays, elle qui habitait dsormais lOhio. Comme il ny avait sans doute rien ajouter, il repartit endirection de sa chambre et se mit au lit.

    Pendant ce long t, il mena une double vie : la sienne et celle de son pre. Sa propre vie tait en soi assez complique :il tait grand pour un garon de douze ans, il se sentait tranger lui-mme, prouvait de nouveaux sentiments bizarres,son corps changeait si vite que des vtements qui un jour lui allaient taient trop petits un mois plus tard. Ses motionsaussi sacclraient, soit parce quil savait son pre mourant, soit parce que son corps avait son existence propre. Sesmuscles se renforaient, tout son tre se tendait avec impatience vers quelque chose dencore indfinissable, son pnisenflait, avide et imprieux, comme un tre dou dune vie distincte de la sienne, une crature plaintive dont il ne savaitcomment satisfaire les demandes.

  • De son ct, son pre lchait peu peu prise, et Rannie prouvait des rticences, de la honte mme, sinterroger surson propre bourgeonnement vital. Et il ne pouvait rien demander sa mre, se raisonna-t-il : elle ne pourrait pascomprendre. Cest alors quil pensa Chris, lun de ses premiers amis, quil avait rarement vu ces dernires annes.Depuis quil avait cess daller lcole publique, il ne lavait crois quoccasionnellement, dans la rue. Il avait appris queChris avait quitt le systme scolaire pour travailler au garage avec son pre, dans le South End.

    Le South End tait un quartier lautre bout de la ville et rien ne pouvait leur permettre de se retrouver. Dornavant,Rannie savait que lui et Chris appartenaient deux mondes diffrents, aussi loigns lun de lautre que deux plantes. Ille savait, et pourtant ce savoir le remplissait dun sentiment dsespr de solitude.

    Et savoir que son pre tait en train de mourir ajoutait sa solitude.Dans la frle structure de son pre avait germ un cancer, une crature insensible et stupide qui y croissait en se

    nourrissant de sa chair et de ses os. Elle le vidait peu peu de toute vie, tendait ses pinces de crabe dans les profondeursde cette carcasse jusqu devenir la crature sur laquelle son pre se greffait. Son pre devint limage mme de ladouleur. Les mdicaments lassommaient, il respirait lentement, pniblement, et chaque souffle semblait devoir tre ledernier.

    Et, pendant tout ce temps, lt suivait son cours luxuriant, les mas se dressaient dans les champs, le bl mrissait, lefoin tait coup.

    Deux mois. Peut-tre, avait diagnostiqu le docteur.Deux mois. Une ternit supporter, et pourtant un laps de temps trop court. Et dj son pre tait hors de porte.

    Quand Rannie entrait dans sa chambre, le squelette esquissait un faible sourire, tendait une main qui restait crispe surla sienne puis relchait sa prise. Deux yeux mi-clos que la douleur rendait vitreux : voil tout ce quil connaissait de sonpre dsormais. Il se sentait nerveux, furieux, en colre, rvolt, et par moments, quand il se retrouvait seul, le dsespoirlui arrachait des sanglots.

    Par un dimanche aprs-midi, latmosphre dans la maison devint intolrable. Sa mre remplaait linfirmire quelle

    avait d embaucher et la maison tait vide. Tendu dans lattente, il tait incapable douvrir le moindre livre et guettaitlinsoutenable moment du dernier souffle fugace de son pre. Un mois stait dj coul, le dernier mois semblait durerune ternit. Tout avait chang. Sa mre tait lointaine, drape dans sa solitude hautaine et son chagrin. Tous les gensquils connaissaient les amis de ses parents, ses camarades dtude, tout le monde taient infiniment lointains. Il avaitbesoin de voir quelquun qui ignorait tout de ses souffrances, qui ne lui demanderait pas des nouvelles de son pre. Ilavait besoin de jeunesse, de sant, de vie et, m par un instinct dsespr et imprieux, il partit sa recherche. Il partit la recherche de Chris.

    Me dis pas que cest toi ? brailla Chris.Ctait devenu un jeune homme costaud au visage rouge, la voix tonitruante, aux lvres boudeuses et aux cheveux

    blonds taills en brosse. Il portait une salopette verte couverte de taches et ses ongles taient noirs. Je suis Rannie Colfax, si cest ce que tu veux entendre.Il lui tendit la main mais Chris retira la sienne. Jai les doigts pleins de graisse. Alors, quest-ce que tu deviens ? Jallais partir avec mes parents pour un long voyage autour du monde mais mon pre est tomb malade un

    cancer. Il est trs malade. Dommage dommage, dit Chris.Une voiture sarrta devant la pompe essence et le conducteur, passant sa tte par la portire, cria : Le plein de super ! Tu fais quoi ce soir ? demanda Chris en sactivant devant la pompe. Rien. Je me suis juste dit que je passerais te voir Moi et la jolie Ruthie ! complta Chris avec un petit rire. sa grande surprise, Rannie sentit une sorte dlancement dans le bas-ventre. Que devient-elle ?

  • Toujours aussi mignonne. Tellement mignonne que cest presque un problme pour elle ou pour moi. Je pourraisbien lpouser un de ses jours, si elle se laisse passer la bague au doigt.

    Rannie tait abasourdi.