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Aux Racines Du Temps - Stephen Jay Gould

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Text of Aux Racines Du Temps - Stephen Jay Gould

  • Titre original :TIMES ARROW, TIMES CYCLE

    Myth and Metaphor in the Discoveryof Geological Time

    Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts 1987, by the President and Fellows of Harvard College.

    1990, ditions Grasset & Fasquelle, pour la traduction franaise.ISBN : 2-253-94247-2

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  • Pour Richard Wilson, docteur en mdecine et Karen Antman, doc-teur en mdecine sine quibus non, dans lacception la plus directe et la plus littrale de lexpression.

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  • REMERCIEMENTS

    Ce livre tire son origine de ces mmes conflit et interaction de m-taphores flches de lhistoire et cycles dimmanence qui ont nour-ri la dcouverte de limmensit du temps profond. Pour autant que jaie russi vhiculer lordre de mes penses comme il tait de mon dessein de le faire, ce qui probablement frappera le lecteur, cest que ce livre procde dune dmarche unitaire, rationnelle, autrement dit quil sagit l du produit dune structure immanente reflte dans la mtaphore du cycle temporel. Mais si pareil jugement rflchit bien la logique de la construction (je lespre tout le moins), il risque de donner aussi une image fausse des dispositions psychologiques qui mont amen crire cet ouvrage, puisque celui-ci est le fruit dune juxtaposition de segments, de fragments de temps sagittal rabouts les uns aux autres, de moments fugaces et imprvisibles de ma propre contingence historique. Nombre dvnements minimes qui sur linstant semblent dpourvus de signification prennent dans lagencement de la structure finale limportance de matres tenons dassemblage. Faute de pouvoir rpertorier dans le dtail ces bribes de continuit historique , je me bornerai ici en voquer quel-ques-unes, ple-mle Javais cinq ans lorsque mon pre ma men dans un muse pour my montrer un Tyrannosaurus lissue dune confrence que javais prononce, George White, esprit distingu et amateur de livres rares, ma fait un jour hommage de la Telluris theo-ria sacra de Burnet dans une dition du XVIIe sicle

    Cest John Lounsbury qui, lors dun cours liminaire de gologie lAntioch College, ma rendu pleinement intelligible luniformita-risme, par un exemple qui amalgamait diffrentes notions que jus-que-l javais tenues pour distinctes Et ce sont les crits de Hume sur la facult de reprsentation par induction qui ont clarifi mes

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  • ides, alors que par le pass je pressentais que quelque chose pchait, mais sans trop savoir quoi loccasion dune visite au Filon de Por-trush, en Irlande du Nord, du temps o, jeune tudiant, je suivais un cours de printemps organis sur le terrain par luniversit de Leeds, jai saisi, littralement grave dans la roche, la dichotomie neptunis-me-plutonisme Dans un muse parisien, un mlange dhorreur et de fascination ma un jour clou sur place devant le squelette (les squelettes ?) de Rita-Christina, des surs siamoises nes en Sar-daigne Au National Museum of American Art, jai soudain peru, dans ltincelante beaut du Trne pour le second avnement du Christ, excut par James Hampton, ce qui rattachait cette uvre au frontispice de ldition princeps de Burnet Jai cout Malcolm Mil-ler, intronis par soi-mme sage de Chartres, interprter dans le vi-trail et la statuaire la symbolique mdivale Et puis, R.K. Merton ma montr combien javais t fou et infatu de moi-mme pour imaginer que javais dcouvert, dans le transept mridional de cette cathdrale somptueuse entre toutes, lorigine de la phrase formule par Newton propos des nains juchs sur les paules de gants.

    Je me dois dexprimer une gratitude plus profonde et plus imm-diate mes collgues qui ont uvr mieux comprendre lhistoire de la gologie, et ce livre demeure avant tout le fruit dune entreprise collective, mme si je lui ai donn le tour dune analyse logique de trois documents de premire importance pour notre profession. Je ressens quelque embarras lide de ne pouvoir rendre chacun des auteurs ce qui lui est d, autrement dit dtre incapable dattribuer une paternit irrfutable toutes les bribes et parcelles de pense re-groupes et fondues dans ces pages. Cest qu vrai dire je me sens trop proche de mon sujet. Voil vingt ans que jenseigne lhistoire de la dcouverte du temps, et que je lis et relis inlassablement les trois documents que je viens dvoquer (considrant que pareille rpti-tion constitue lchelle de mesure par excellence de la vitalit intellec-tuelle, et que mieux vaut passer autre chose ds lors quun sujet cesse de susciter des ides neuves). Javoue tout bonnement ne plus savoir trs bien quels lments de ce livre me viennent de la lecture de Burnet, de Hutton ou de Lyell, et quels autres ont t emprunts Hooykaas, Rudwick, Porter ou lun des multiples penseurs qui

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  • mont inspir. Comme si processus exognes et endognes pouvaient bien constituer des catgories hermtiquement cloisonnes !

    Dans le sens le plus immdiat, je ne saurais trop remercier Don Patinkin, de lUniversit hbraque de Jrusalem, non plus que Eitan Tchemov, Danny Cohen et Rafi Falk, qui lors de mon sjour en Isral ont tous t pour moi des guides attentifs et de chaleureux compa-gnons. Ce livre reprsente la version, largement labore et remanie, de la premire srie de confrences prononces lUniversit h-braque en avril 1985 dans le cadre de lchange Harvard-Jrusalem. Cest Arthur Rosenthal, directeur de Harvard University Press, qui avait conu le projet de ces confrences et qui par la suite la men bonne fin. En sa qualit de parrain de lentreprise, quil trouve ici lexpression de ma gratitude. Je souhaite simplement avoir donn un heureux dpart cette srie de confrences qui, de par son caractre de flche temporelle volutive, ne manquera pas de faire bientt peau neuve (tout en esprant que le cycle temporel de la mmoire, jen fais aussi le vu, en perptue le souvenir).

    Pour en revenir Jrusalem, authentique ville ternelle, je me bornerai dire que le psaume CXXXVII mest enfin devenu intelli-gible : Si je ne me souviens point de toi, si je ne te place point au-dessus de ma joie suprme, Jrusalem, que ma langue senglue au toit de ma bouche.

    Bel hommage, non, de la part dun homme qui vit de ses cause-ries ?

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  • Le temps, cest facile comprendre. Cest ce qui a t cr cinq jours seulement avant nous.

    Sir Thomas Browne, Religio Medici, 1642.

    Lide dominante que lon retrouve prsente dans toutes nos recherches, qui accompagne chacune de nos observations neuves, et dont le son parvient continuellement en cho, de tous les points de luvre de Nature, loreille de quiconque tudie celle-ci, cest le Temps, le Temps, le Temps.

    George P. Scrope, minent gologue britannique (1827). force dtre mise toutes les sauces dans les manuels modernes, cette citation est quasiment devenue lieu commun.

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  • I LA RECHERCHEDU TEMPS PROFOND

    Le temps gologique

    Sigmund Freud observait que chacune des sciences essentielles a indniablement contribu une meilleure construction de la pense humaine, et que chacune des tapes de cette avance laborieuse a gri-gnot au passage un peu plus de notre espoir originel en la valeur transcendante de lhomme dans lunivers :

    Au fil du temps, lhumanit a d subir de la part de la science deux graves affronts, infligs son bien naf amour-propre. Dabord lors-quelle a pris conscience de ce que notre terre ntait pas le centre de lunivers, mais un point dans un ensemble de mondes dune ampleur peine concevable Puis, quand les progrs de la biologie ont d-possd lhomme du privilge personnel dtre une crature part pour le relguer au rang de descendant du rgne animal.

    (Dans une des dclarations les plus immodestes jamais entendues, Freud affirmait aprs cela que son uvre lui avait jet bas le pi-destal restant, lultime peut-tre dans cette infortune dbcle : la consolation de nous dire que, mme descendus dun humble singe, nous tions tout au moins dots desprits rationnels.)

    Mais Freud, dans son numration, sautait une des tapes dci-sives le pont jet entre la restriction spatiale de lempire humain (la rvolution galilenne) et le lien physique nous unissant lensemble

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  • des cratures que lon appelle infrieures (la rvolution darwi-nienne) , passant sous silence lnorme restriction temporelle impo-se limportance de lhomme par la gologie la dcouverte du temps profond (selon lexpression de John McPhee, deep time, dune parfaite pertinence). Quoi de plus rassurant et de plus com-mode pour accrditer la suprmatie de lhomme que le concept clas-sique dune jeune terre rgie depuis ses premiers jours par la volont humaine ? Et quoi de plus dmoralisant, en revanche, que denvisa-ger cette immensit quasi incomprhensible lextrme bout de la-quelle lhomme est venu habiter depuis seulement une millimicrose-conde ? Dj Mark Twain avait peru combien il est malais de tirer quelque rconfort dune aussi brve fraction dexistence :

    Lhomme est l depuis trente-deux mille ans. Quil ait fallu cent millions dannes pour prparer le monde son intention est la preuve que celui-ci a t fait pour a. Je suppose, jsais pas. Si on prenait maintenant la tour Eiffel pour reprsenter lge du monde, la pellicule de peinture qui, tout l-haut, coiffe la bosse du pinacle re-prsenterait la portion humaine de cet ge ; et il serait clair pour tout le monde que la tour na t construite que pour cette mince couche. Si on veut, jsais pas.

    Charles Lyell exprime la mme ide, sous des couleurs plus sombres, quand il dcrit le monde de James Hutton, un monde sans trace de commencement ni perspective de fin. Ce quil avance rac-corde ainsi les deux hros traditionnels de limmense temps golo-gique1 et fait pareillement ressortir le lien mtaphorique entre cette toute neuve profondeur et lampleur de lespace dans le cosmos new-tonien :

    Telles visions sur limmensit du temps pass, comparables celles que la philosophie newtonienne a dveloppes propos de lespace, taient trop vastes pour veiller des ides de sublimit exemptes du sentiment pnible de notre incapacit concevoir un plan dune ampleur aussi infinie. Au-del des mondes on voit encore des mondes, incommensurablement distants les uns des autres, et au-del de ces derniers, dinnombrables systmes sont faiblement esquisss aux confins de lunivers visible. (Lyell, 1830, 63.)

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  • Le temps profond est si difficile apprhender, si tranger notre exprience de tous les jours, quil demeure une norme pierre dachoppement pour notre entendement. Toute thorie sera taxe de rvolutionnaire pour peu quelle remplace une fausse extrapolation par une juste transposition dvnements ordinaires dans la vaste du-re. La thorie de lquilibre ponctu, propose par Niles Eldredge et moi-mme, nest pas, malgr un frquent malentendu, un appel in-surrectionnel pour un changement soudain et radical. Elle constate simplement que les processus ordinaires de la spciation, que lon se reprsente fort bien, lchelle de notre vie, aussi lents quune glacia-tion, ne se traduisent pas, dans le temps gologique, en longues s-quences intermdiaires imperceptiblement chelonnes (ce qui est linterprtation classique et gradualiste), mais comme de gologi-quement soudaines apparitions de plans de stratification isols.

    Concevoir de faon abstraite et intellectuelle le temps est assez simple : je sais combien de zros je dois mettre aprs le nombre dix pour reprsenter des milliards. Quant le digrer, cest une autre af-faire. La notion de temps profond est si trange que nous ne pouvons la saisir qu travers une mtaphore. Cest bien ainsi que nous proc-dons dans toutes nos dmarches pdagogiques. On vend et on revend le kilomtre gologique (dont les derniers centimtres mesurent lhis-toire de lhumanit), ou bien le calendrier cosmique (sur lequel Homo sapiens napparat que quelques instants avant Auld Lang Syne2). Une correspondante sudoise ma racont que, pour visuali-ser le temps par la gographie, elle imaginait de dposer son escargot apprivois, quelle appelle Bjrn (un prnom qui signifie ours ), au ple Sud, la priode cambrienne, en lui enjoignant de regagner Malm sans forcer lallure Cest cependant John McPhee qui a trou-v lallgorie la plus saisissante de toutes (dans Basin and Range) : imaginons que le yard, vieille mesure anglaise, cest--dire peu prs la distance sparant le nez du roi de lextrmit de sa main quand il tend le bras, reprsente lhistoire de la terre. Un simple coup de lime sur longle de son mdius suffirait alors effacer toute lhistoire de lhumanit.

    Mais comment ceux qui par le pass ont tudi la Terre en sont-ils venus oprer cette transposition radicale et ne plus concevoir en

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  • milliers, mais en milliards dannes ? Pour qui cherche comprendre lhistoire de la pense en gologie, il nest pas de question plus impor-tante.

    Mythologie du temps profond

    Les taxinomies restrictives sont une des calamits de lactivit in-tellectuelle. Il aura fallu aux scientifiques plus dun sicle et demi du milieu du XVIIe sicle au dbut du XIXe pour se faire lide de la profondeur du temps. Comme lcrivait Rossi (1984, IX) : Les contemporains de Hooke avaient un pass de six mille ans. Ceux de Kant avaient conscience dun pass de millions dannes. tant donn que durant ces dcennies dcisives la gologie nexistait pas en tant que discipline autonome et reconnue, on ne peut attribuer cet vnement capital de lhistoire intellectuelle lexamen des roches par une confrrie de gens vous ltude de la Terre. Certes, Rossi (1984) nous a persuads que la dcouverte du temps profond a proc-d des lumires conjugues de ceux que nous qualifierions aujour-dhui aussi bien de thologiens, darchologues, dhistoriens, de lin-guistes, que de gologues : cette poque de savoir universel, nombre de savants ont uvr avec brio dans tous ces domaines.

    En bornant mon propos des hommes que les gologues revendi-queront plus tard pour leurs devanciers, je me cantonne dlibr-ment dans un cadre que je mefforce de dmythifier (ou dlargir). En dautres termes, je traiterai ici des histoires types admises par les gologues propos de la dcouverte du temps. Les historiens de pro-fession ont depuis longtemps dcel la fausset et le ct carton-pte de cette mythologie autocomplaisante et je ne prtends nullement faire preuve doriginalit cet gard , mais leur message nest pas pass auprs des chercheurs scientifiques ou des tudiants.

    Mon parti pris va encore plus loin, jusqu la gographie en tant que discipline. Dans cette intention, je nai invit pour en dbattre que les trois acteurs qui ont jou un rle de premier plan sur la scne gologique britannique : le principal coupable et les deux hros de l-gende.

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  • Lordre dentre en scne de ces trois personnages reflte lui aussi la mythologie passe-partout qui entoure la dcouverte du temps. Thomas Burnet, tratre par pch de dogmatisme thologique, a crit sa Telluris theoria sacra dans les annes 1680. Le premier de nos deux hros, James Hutton, a forg son uvre un sicle plus tard exactement, puisque la premire version de sa Theory of the Earth date des annes 80 du XVIIIe sicle.

    Aprs cela, Charles Lyell, second hros et codificateur de la mo-dernit, rdigea ponctuellement cinquante ans plus tard ses Prin-ciples of Geology, un trait qui fera cole (cest bien vrai que la science progresse par acclration comme le montre cette division par moiti du temps dapproche de la vrit).

    La mythologie consacre fait sienne une tradition que les histo-riens rejettent et qualifient avec le plus grand mpris de whiggish : lire lhistoire comme la fable du progrs nous autorisant juger les fi-gures du pass la part quelles ont prise dans la diffusion de ce qui est devenu, nos yeux, la lumire. Herbert Butterfield, dans un ou-vrage paru en 1931 (The Whig Interprtation of History), dplore la stratgie des historiens anglais affilis au parti whig qui consiste crire lhistoire de leur nation comme une approche progressive de leurs idaux politiques :

    Le pch, quand on crit lhistoire [] cest disoler les vnements de leur contexte et de les mettre implicitement en comparaison avec lactualit, puis de prtendre quainsi les faits ne peuvent que parler deux-mmes . Cest imaginer que lhistoire en tant que telle [] peut nous fournir des jugements de valeur laissant prsu-mer que telle conviction tait errone ou que tel personnage se trom-pait simplement parce quil sest coul depuis un laps de temps.

    Lhistoire la whig marque la science dune empreinte particuli-rement tenace pour la bonne raison quelle est en rsonance avec la lgende dore qui entoure celle-ci. Cette mythologie persiste dire que la science se distingue fondamentalement des autres activits in-tellectuelles, en ce sens quelle cherche avant tout percer et enre-gistrer les faits naturels. Ces faits, rassembls et distills en quantit suffisante, conduisent, par une sorte dinduction lemporte-pice,

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  • de vastes thories qui unifient et expliquent la nature. La science se-rait donc la fable suprme du progrs, et la dcouverte empirique le moteur de son avance.

    Nos manuels de gologie retracent la dcouverte du temps pro-fond sur le mode whiggish comme une victoire de lobservation de rang suprieur, enfin libre de la superstition qui lobscurcissait (dans chacun des chapitres qui suivent, on trouvera un exemple tir de ce que jappelle les manuels de carton-pte). Dans le rude vieux temps, avant que les hommes ne sarrachent de leurs fauteuils pour aller examiner les roches sur le terrain, toute comprhension de lhis-toire de notre Terre tait entrave par le carcan biblique de la chrono-logie mosaque. Burnet personnifiait cet irrationalisme antiscienti-fique si parfaitement illustr par linclusion, dplace, de ladjectif sacra sacre dans lintitul de son ouvrage consacr lhistoire de notre plante (peu importe quil se soit attir de srieux ennuis par son interprtation allgorique des jours de la Gense comme autant de dures qui pouvaient tre considrables). Burnet reprsente de ce fait la farouche opposition de lglise et de la socit aux nouvelles mthodes des sciences dobservation.

    Si Hutton a perc une brche dans ce rempart biblique, cest bien pour avoir voulu donner lobservation directe le pas sur lide pr-conue. Parle la terre et la terre tinstruira. Deux observations cls de Hutton devaient prcipiter la dcouverte du temps profond : dabord, il a su voir que le granit tait une roche igne tmoignant de lexistence dune force rgnratrice de surrection (sans elle, le cycle tellurique ne pourrait se perptuer indfiniment et la Terre sacheminerait par rosion jusqu la ruine) ; il a ensuite interprt les discordances pour ce quelles sont, des zones de dmarcation entre cycles de surrection et drosion (ce qui est la prouve manifeste de lexistence dun renouveau pisodique plutt que dune dgnres-cence court terme et linaire).

    Mais le monde ntait pas prt pour recevoir Hutton (et il tait de toute manire un trop pitre crivain pour convaincre qui que ce soit). En sorte quil faudra attendre la publication du grand manuel de Charles Lyell, Principles of Geology (1830-1833), pour que soit mise en forme la notion de temps profond. Avec cette magistrale

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  • somme de donnes sur la vitesse et le mode de droulement des ph-nomnes gologiques normaux, Lyell fera triompher ses ides et d-montrera que laction lente et continue des causes prsentes pouvait, tendue sur une immense dure, produire lensemble des vnements gologiques (de la formation du Grand Canyon aux extinctions mas-sives). Dsormais, ceux qui tudiaient la Terre pouvaient rpudier les agents miraculeux rendus indispensables par la compression chrono-logique de la Bible. La dcouverte du temps profond dans cette thse consacre lune des grandes victoires de lobservation et de lobjectivit sur lide prconue et lirrationnel.

    Comme tant et tant de lgendes hroques, la chronique du temps profond est peu prs aussi riche de souffle pique quelle est pauvre en donnes exactes. Lide que, par leffet dun courant simpliste et sens unique, lobservation doit conduire la thorie a fait totalement faillite vingt-cinq ans aprs N.R. Hanson, quand Kuhn et bien dautres historiens et philosophes eurent commenc relever les in-terpntrations sries du factuel et du thorique, de la science et de la socit. La science se distingue peut-tre des autres activits intel-lectuelles, en centrant son intrt sur lagencement et le mode opra-toire des objets naturels. Mais les scientifiques ne sont pas des ma-chines fabriquer automatiquement des inductions, drivant exclusi-vement leurs schmas explicatifs des constantes releves dans les phnomnes naturels (prsumant que cette dmarche desprit ne peut, en principe, que mener au succs, ce dont je doute fort). Les scientifiques sont des tres humains baignant dans une culture et fai-sant de leur mieux pour tirer parti des outils bizarres de la dduction que lesprit met notre disposition, depuis la mtaphore et lanalogie jusqu tous les envols de limagination fconde que C.S. Peirce a qua-lifis d abduction . La culture dominante nest pas toujours lenne-mie jure dnonce par lhistoire la whig essentiellement quand elle reproche la thologie davoir comprim la dure amenant les premiers gologues bonimenter sur un ton catastrophiste. La culture peut stimuler tout autant que contraindre. Il en a t ainsi quand Darwin a formul sa thorie de la slection naturelle en trans-posant la biologie les modles conomiques du laisser-faire3 dAdam Smith (Schweber, 1977). En tout cas, point desprit objectif

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  • en dehors dune culture, aussi nous devons tirer le meilleur parti pos-sible de notre invitable immersion.

    Il est indispensable que nous autres, les scientifiques, combattions les mythes qui font de notre profession quelque chose de suprieur et d part. Ces mythes peuvent rendre destimables services, court terme et des fins bien spcifiques, quand il sagit de se mettre le pouvoir dans la manche. Allongez les crdits et laissez-nous en paix, nous savons ce que nous faisons et, de toute faon, vous ny compre-nez rien. Mais, longue chance, la science ne peut que souffrir de lisolement sacerdotal dans lequel elle se drape quand elle se pro-clame gardienne dun sacro-saint rite appel la mthode scienti-fique. La science est ouverte tous les tres pensants, pour la simple raison quelle applique des outils universels dintellection des objets qui lui sont propres. Et dans un monde de biotechnologie, dinforma-tique et darmements nuclaires, il est plus que jamais vital, est-il be-soin de rciter la litanie, que la science soit comprise.

    Pour exalter cet cumnisme de la pense cratrice, je crois que le meilleur moyen consiste dmystifier (sur le mode constructif) ce quil trane encore dimages dpinal ramenant la science de lobser-vation pure et de la logique applique, totalement coupes lune et lautre des ralits de la crativit humaine et du contexte social. cet gard, le mythe gologique entourant la dcouverte du temps pro-fond demeure sans doute la plus tenace des lgendes qui se soient perptues jusqu nos jours.

    Ce livre se propose de saper le mythe de lintrieur. Aussi en res-pecte-t-il les frontires tablies. Jy analyse en dtail les grands textes de trois acteurs de premier plan (le trouble-fte et nos deux hros), en mefforant de trouver la cl qui nous dvoile les visions essen-tielles de ces hommes, occultes par toute une tradition qui a fait delles des ennemies, ou encore des avatars jalonnant le progrs de lobservation. Cette cl, je la trouverai dans une opposition de mta-phores exprimant des conceptions antagonistes sur la nature du temps. Burnet, Hutton et Lyell se sont tous les trois collets avec ces mtaphores archaques, ont jongl avec elles, les ont rapproches jus-qu parvenir des opinions dissemblables sur la nature de la dure et du changement. Leurs visions ont acclr la dcouverte du temps

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  • profond aussi srement que nimporte quelle observation portant sur les roches ou les affleurements. Linfluence rciproque de sources in-ternes et externes de la thorie enrichie par la mtaphore et de lob-servation discipline par la thorie marque toute progression scien-tifique majeure. On comprend la dcouverte du temps profond lors-quon reconnat dans les mtaphores sous-jacentes un dbat de plu-sieurs sicles lhritage commun de tous ceux qui se sont jamais me-surs avec des nigmes essentielles telles que la direction et limma-nence.

    De la dichotomie

    Tout homme de science plong dans les mandres dun problme embrouill vous dira que sa complexit ne saurait se rsumer en une dichotomie, un conflit de deux interprtations antagonistes. Nan-moins, pour des raisons que je narrive toujours pas comprendre, lesprit humain se complat opposer les contraires en tout cas dans notre culture, mais sans doute dune faon plus gnrale, comme lont prouv les analyses structuralistes de systmes de pen-se non occidentaux. Quant notre propre got pour lantithse, il remonte au moins Diogne Larce et son clbre aphorisme : Protagoras soutenait que toute question comporte deux aspects trs exactement opposs lun lautre.

    Jai pest contre ce genre de simplification, mais jai aujourdhui limpression quune autre stratgie serait plus profitable au plura-lisme. Je dsespre damener mes semblables laisser tomber cette tactique familire et rassurante quest la dichotomie. Sans doute vau-drait-il mieux largir le cadre du dbat en faisant appel des dichoto-mies plus opportunes, ou tout bonnement autres que les divisions ha-bituelles. Toutes les dichotomies ne sont que des simplifications, alors que la redistribution dune quelconque opposition sur des axes variables de plusieurs dichotomies orthogonales doterait lintelli-gence dune marge de manuvre beaucoup plus vaste, sans nous obliger nous priver de nos outils de rflexion les plus confortables.

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  • Le problme ne tient pas tant ce que nous soyons ports forger des dichotomies, mais que nous imposions au monde et toute sa complexit les divisions par deux errones ou fallacieuses. La fai-blesse de certaines dichotomies rsulte de leur anachronisme. Dar-win, par exemple, a trac une telle ligne de partage des eaux que nous avons aujourdhui tendance abuser de la russite de sa dichotomie classique volution contre cration en lintroduisant de force et rtrospectivement dans des dbats portant sur des sujets dimpor-tance vitale, mais de tout autre nature. Les exemples de ce genre sont lgion, et jen ai analys plus dun dans mes essais, depuis cette re-cherche effrne de prcurseurs qui entend retrouver la semence du darwinisme dans la pense grecque, jusqu aller pcher des perles volutionnistes dans les uvres prdarwiniennes. Ce parti pris nous a conduits, entre autres choses, ignorer superbement lexistence dun ample et pntrant trait dembryologie dont un bref passage prfigurait la notion moderne de mutation (voir Gould : sur Mauper-tuis, 1985), et aussi taxer faussement de crationniste une grande tradition de biologie structurale (de Geoffroy Saint-Hilaire Richard Owen), sous prtexte que la thorie du changement quelle proposait niait linfluence exerce par le milieu, et quelle tait donc ipso facto suspecte dantivolutionnisme ceux qui tablissaient un parallle entre la transmutation proprement parler et les interprtations de ses mcanismes formules par la suite (Gould : sur Richard Owen, 1986b).

    Dautres dichotomies, elles aussi fallacieuses, sont embourbes dans la tradition de lhistoire des sciences la whig, y compris les dualits du genre uniformitarisme/catastrophisme, empirisme/sp-culation, raison/rvlation, vrai/faux, qui ont si fcheusement des-servi lhistoire de la gologie et la dcouverte du temps profond. Cest Lyell, nous le verrons, qui pour une bonne part a concoct la rhto-rique de ces oppositions, et nous nous sommes fourvoys en le sui-vant les yeux ferms.

    Je ne souhaite pas discuter ici la question de savoir si certaines di-chotomies sont plus vraies que dautres. Toute dichotomie est utile ou trompeuse. Elle nest en soi ni vraie ni fausse. Elle nest quun modle simplificateur servant la mise en ordre de la pense, mais

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  • assurment pas du monde. Pour des raisons que jexposerai plus loin, je crois cependant quune dichotomie des moins rabches propos de la nature du temps peut nous aider grandement accder aux vi-sions de mes trois acteurs vedettes dans le feuilleton du temps pro-fond.

    Toute grande thorie est expansionniste, et toute ide quelque peu ambitieuse et riche de dveloppements sappuie sur une vision parti-culire de la nature des choses. Pareille vision, vous pouvez lappeler philosophie , mtaphore , principe organisateur , comme vous voulez, mais ce quelle ne sera au grand jamais, cest une simple induction tire des faits observs dans le monde naturel. Je vais ten-ter de dmontrer ici que Hutton et Lyell, dcouvreurs du temps pro-fond dans la tradition britannique, comme on la vu, taient tout au-tant (ou bien davantage) mus par le pressentiment de lincommensu-rabilit de la dure gologique que par une connaissance suprieure des roches sur le terrain. Et bien entendu je dmontrerai aussi que leurs visions ont t antrieures logiquement, psychologiquement et dans lontognie de leur pense leurs tentatives de les soutenir empiriquement. Japporterai en plus la preuve que Thomas Burnet, le coupable que conspue lhistoire la whig, sest efforc de trouver un point dquilibre i-litre les deux ples de cette dichotomie o Hutton et Lyell voyaient triompher un des deux camps et que, bien des gards, la lecture de Burnet exige de notre part bien plus quun vague intrt. En dautres termes, le temps profond a impos une vision du rel enracine dans les anciennes traditions de la pense occidentale, tout autant quelle a reflt une intelligence neuve des roches, des fossiles et des strates.

    Cette dichotomie cruciale incorpore deux thmes lis lessence mme de la dure. Deux thmes comptant parmi les plus ancienne-ment enfouis dans la pense de lOccident : la vision linaire et la vi-sion circulaire, respectivement symbolises par la flche et le cycle. Autrement dit, les deux notions de temps sagittal et de temps cy-clique.

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  • Temps sagittal et temps cyclique

    Notre existence est rive au temps qui passe, matrice faonne par tous les modes de jugement possibles et imaginables : par limma-nence des choses qui nous paraissent immuables ; par le retour cos-mique des jours et des saisons ; par des vnements isols telle ba-taille, telle catastrophe naturelle ; par lapparente directivit de la vie (naissance, croissance, dcrpitude, mort et dcomposition). Au mi-lieu de cette complexit bourdonnante, interprte de manires si va-ries par les diffrentes cultures, les traditions judo-chrtiennes se sont efforces de comprendre le temps en jouant des deux extrmes dune dichotomie relative la nature de lhistoire, avec une adresse de jongleurs et dquilibristes. Dans nos traditions, ces deux ples ont attir lessentiel de notre attention parce que chacun deux recle un thme insparable de notre interprtation logique et psychologique de lhistoire et de sa double exigence dunicit et de lgitimit, lune pour tablir la distinction des moments dans le temps, lautre pour fonder lintelligibilit (la permanence des lois naturelles).

    lun des extrmes de la dichotomie je lappellerai le temps sa-gittal , lhistoire est perue comme un enchanement irrversible dvnements qui ont lieu une seule fois. Tout moment occupe sa propre place dans une srie temporelle, et lensemble des moments pris dans une squence particulire raconte lhistoire dvnements relis et se droulant dans une direction dtermine.

    lautre extrme je lappellerai le temps cyclique , les vne-ments perdent leur qualit dpisodes distincts et de causes affectant lhistoire contingente. Les tats fondamentaux sont immanents au temps, toujours prsents et immuables. Les mouvements apparents font partie de cycles rpts, et les diffrences du pass seront les ra-lits du futur. Le temps na pas de direction.

    Je nnonce ici rien doriginal. Ce contraste a t soulign tant de fois, et par tant de distingus savants, quil est quasi devenu (eu gard lauthentique lumire quil projette) un lieu commun de la vie intel-lectuelle. Il est galement de coutume et cest aussi bien le centre de ce livre de signaler que les traditions judo-chrtiennes se sont ap-pliques assimiler les lments essentiels de ces deux ples contra-

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  • dictoires, et que le temps sagittal et le temps cyclique figurent avec une gale importance dans la Bible.

    Le temps sagittal fournit une mtaphore fondamentale lhistoire biblique. Un beau jour, Dieu cre la terre. Il rvle No le moyen de rchapper une inondation exceptionnelle, grce une arche unique en son genre, puis Il transmet ses commandements Mose en un instant bien particulier, et Il envoie Son fils dans un endroit trs pr-cis un moment bien dfini mourir sur la croix et ressusciter au troi-sime jour. Nombre drudits ont bien vu que le temps sagittal consti-tuait lapport le plus important et le plus distinctif du judasme, car la plupart des autres systmes de pense, antrieurs aussi bien que pos-trieurs, ont au contraire privilgi limmanence du temps cyclique aux dpens de lenchanement de lhistoire linaire.

    Mais la Bible distingue aussi lexistence dun courant de fond charriant des lments emprunts au temps cyclique. LEcclsiaste, plus particulirement, invoque allgoriquement les cycles solaire et hydrologique pour illustrer la fois limmanence de ltat naturel ( Rien de nouveau sous le soleil ) et la vanit de lopulence et du pouvoir, puisque dans un monde de rcurrence les riches ne peuvent que sappauvrir (Vanitas vanitatis) :

    Le soleil se lve, le soleil se couche, il se hte vers son lieu et cest l quil se lve. Le vent part au midi, tourne au nord, il tourne, tourne et va, et sur son parcours retourne le vent. Tous les fleuves courent vers la mer, et la mer nest pas remplie. Vers lendroit o coulent les fleuves, cest par l quils continueront de couler. Toute parole est lassante ! Personne ne peut dire que lil nest pas rassasi de voir, et loreille sature par ce quelle a entendu. Ce qui fut cela sera, ce qui sest fait se refera et il ny a rien de nouveau sous le soleil. (Eccl-siaste I, 5-9.)

    Bien que dans le texte fondamental de notre culture les deux concepts coexistent, il nest gure douteux que la notion familire, ou normale , de flche temporelle soit aujourdhui celle de la plupart des Occidentaux cultivs. Cette mtaphore, dominante dans la Bible, na fait que se consolider depuis et a connu un regain de faveur grce aux ides de progrs qui ont sous-tendu nos rvolutions scientifique

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  • et technologique partir du XVIIe sicle. Dans un ouvrage rcent sur le temps, Richard Morris crit :

    Les peuples de jadis croyaient que le temps tait cyclique par na-ture []. En revanche, nous concevons gnralement le temps comme une entit stendant selon une ligne droite se prolongeant dans le pass et dans lavenir []. Le concept de temps linaire a exerc de profonds effets sur la pense occidentale. Sans lui, il serait impossible de concevoir lide de progrs ou de parler dvolution cosmique ou biologique. (1984, 11.)

    Quand je soutiens que le temps sagittal rpond notre vision ha-bituelle de la dure, quand jaffirme que la notion de moments identi-fiables lintrieur dune suite irrversible est la condition pralable et sine qua non de lintelligibilit, vous remarquerez que jexpose un avis sur la nature des choses qui sen tient et la culture et la tem-poralit. Comme le fait remarquer Mircea Eliade dans le plus grand des livres contemporains sur le temps sagittal et le temps cyclique, Le Mythe de lternel retour (1949), tout au long de lhistoire les hommes ont pour la plupart tenu ferme la notion de temporalit cy-clique et ont considr le temps sagittal ou bien comme un concept inintelligible, ou bien encore comme le dispensateur dune horrible pouvante. (Eliade intitule dailleurs la dernire partie de son livre La terreur de lhistoire .) Dans leur grande majorit, les cultures ont rpugn accepter la notion selon laquelle lhistoire ne porte en elle aucune stabilit permanente, selon laquelle aussi les hommes (par leurs actions belliqueuses) ou les vnements naturels (par les cataclysmes et disettes quils provoquent et l) seraient les reflets de lessence mme du temps et non point les rsultantes danomalies que lon peut conjurer ou amener rsipiscence par la prire et le rite. Le temps sagittal est le produit spcifique dune culture rpan-due de nos jours travers le monde entier, et qui a particulirement bien russi , numriquement et matriellement parlant tout le moins. Lintrt pour lirrversibilit et la nouveaut de lhis-toire est une dcouverte rcente dans la vie de lhumanit. En re-vanche, lhumanit archaque [] se dfendait autant quelle le pou-vait, contre tout ce que lhistoire comportait de neuf et dirrver-sible. (Eliade, 1949, 63-64.)

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  • Je reconnais volontiers que temps sagittal et temps cyclique sont non seulement lis aux cultures, mais quils sont rduits des notions passe-partout applicables aux attitudes desprit les plus complexes et les plus diverses. Eliade montre en particulier que chacun des ples de cette dichotomie amalgame au moins deux acceptions diffrentes, assurment corrles par leur essence, mais prsentant dimpor-tantes dissemblances. Ainsi, le temps cyclique peut faire rfrence la permanence authentique et immuable, ou encore la structure im-manente (ce quEliade appelle archtype et rptition ), ou au contraire des cycles rcursifs dvnements dissociables se rptant avec rgularit. De la mme faon, la conception qui tait celle des anciens Hbreux, pour qui le temps sagittal se ramenait un fil dv-nements uniques tendu entre deux points fixes la cration et la fin du monde , se distingue passablement du concept plus tardif de di-rection inhrente (celui, ordinairement, du progrs universel, mais qui parfois veut dire course irrvocable vers la destruction, comme en tmoigne lexpression mort thermique chre aux catastrophistes du temps de Lyell, qui prophtisaient lacheminement de la terre vers le degr zro de ses activits thermodynamiques, consquence du re-froidissement progressif de sa masse depuis son tat de liqufaction originel). Unicit et directivit sont lune et lautre incluses dans lide moderne du temps sagittal, il nempche quon les a vues surgir dif-frentes poques et dans une disparit de contextes.

    Ce qui oppose la flche au cycle est si profondment enracin dans la conception occidentale de la dure quun mouvement de pense aussi capital que la dcouverte du temps gologique aurait difficile-ment pu se mener hors de linfluence de ces visions anciennes et per-sistantes. Jessaierai de montrer que les reprsentations mtapho-riques de temps sagittal et de temps cyclique ont t au cur dun vaste dbat et se sont rvles aussi essentielles la dfinition du temps profond que nimporte quelle observation des faits naturels. Si tant est que les dichotomies nous soient indispensables, lopposition flche/cycle nous semble alors juste ou du moins grandement utile en tant que cadre pour la comprhension de lapport principal de la gologie la pense humaine. Cette affirmation, je nen fais pas un a priori, pas plus que je ne lrige en principe. Je lavance pour

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  • quatre raisons spcifiques que je serai amen faire valoir tout au long de cet ouvrage.

    Premirement, si les notions de temps sagittal et de temps cy-clique peuvent sembler trop simples, trop restreintes, il reste que, pour nos trois hros, il sagissait de leur dichotomie, celle que Burnet, Hutton et Lyell ont reconnue pour contexte, tout loppos de ces an-tagonismes moralisants et anachroniques assens par les fabricants dhistoires la whig dans leurs manuels de carton-pte (observation/spculation, uniformit/catastrophe finale).

    Deuximement, si le contexte de pense bien articul qui leur a permis de saisir cette dualit nous est dsormais tranger, cest parce que lun des deux ples celui du temps cyclique a perdu pour nous toute familiarit, au point que nous ne sommes mme plus en mesure dvaluer lascendant quil exera sur nos personnages (a for-tiori quand nous les considrons purement et simplement comme des observateurs de gnie dous dune tournure desprit rsolument moderne). En outre, la notion de temps cyclique recle des principes fondamentaux dinterprtation quil nous est indispensable de rcu-prer (ou du moins de ne pas rejeter comme empiriquement in-exacts). Eliade se flicitait de voir certaines thories contemporaines redonner droit de cit au temps cyclique, non point quil fut en tat de juger de leur pertinence, mais parce quil avait pntr le sens le plus profond de cette mtaphore :

    La rapparition de thories cycliques dans la pense contempo-raine est riche de sens. Tout fait incomptent pour nous prononcer sur leur validit, nous nous contenterons dobserver que la formula-tion en termes modernes dun mythe archaque trahit tout au moins le dsir de trouver un sens et une justification transhistoriques aux vnements historiques. (1949, 170.)

    En troisime lieu, je me suis peu peu convaincu du caractre fondamental de cette dichotomie par le fait quelle dgage ( mes yeux, en tout cas) la cl de vote de trois textes de premire impor-tance, que javais lus et relus sans jamais les comprendre de faon synthtique. Ce qui mtait apparu htrogne fusionna en un tout. Jtais dsormais capable de redresser les faux alignements tablis

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  • par les dichotomies whigs et de relire ces textes la lumire dune taxinomie plus claire qui exprimait les visions propres leurs au-teurs. Un principe organisateur se juge sur son aptitude expliciter des dtails, non pas sa qualit de gnralit abstraite. Les concepts de temps sagittal et de temps cyclique lucidaient les points particu-liers chaque texte, et mont permis de saisir le caractre essentiel de thmes mis lcart parce que accessoires, ou absolument pas admis.

    En ce qui concerne Burnet, jai dornavant t en mesure dassi-miler son texte (et le frontispice de son livre) au champ de bataille o stait livr en lui un conflit n de lunion difficile des deux mta-phores. Jai pu ainsi apercevoir la parfaite harmonie de sa conception de la terre avec celle de son prdcesseur Stnon et de son Prodro-mus, alors quil est dusage de placer aux antipodes les crits de ces deux auteurs, au nom de la fausse querelle des Anciens et des Mo-dernes. Quant Hutton, jai fini par saisir dans sa conception une des plus pures formes de temps cyclique, et par dcouvrir ce qui le distin-guait fondamentalement de John Playfair (son Boswell4), une diff-rence qui tenait lantagonisme flche/cycle, mais qui mavait, jus-que-l, chapp. Chez Lyell jai dcouvert, larrire-plan de sa m-thode de datation des roches tertiaires, des thmes plus profonds, et jai enfin su pourquoi il avait fait dune simple technique la pierre an-gulaire de son trait thorique. Jai mis la main, aussi, sur la raison de son tardif ralliement au transformisme : une manire de sauver les meubles par lger repli stratgique dans sa conception cyclique du temps, et pas du tout une dclaration de porte-parole dans la croisade radicale de Darwin.

    Dans un sens plus large, le temps sagittal et le temps cyclique de-vinrent le cur mme de ce livre ds linstant o je maperus que la priorit accorde par Hutton et Lyell au temps profond venait, en tout premier lieu, de leur investissement dans lide mconnue de temporalit cyclique, et non pas (comme le voudrait la lgende) de leur connaissance trs pousse des roches sur le terrain. Nous, dans notre monde emport par le temps sagittal, nous ne comprendrons jamais ces pres jumeaux de notre profession sans rintgrer leur vision et reprendre leur mtaphore.

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  • En quatrime et dernier lieu, le temps sagittal et le temps cyclique constituent, en quelque sorte, une grande dichotomie, pour la rai-son que chacun des ples de celle-ci, par essence, porte en lui un thme si indissociable de notre vie intellectuelle (et de nos pratiques) que les Occidentaux soucieux de comprendre lhistoire doivent se donner fond pour empoigner les deux, car le temps sagittal et le temps cyclique rendent intelligibles soit des vnements distincts et irrversibles, soit un ordre intemporel et une structure soumise des lois. Lun comme lautre nous sont indispensables.

    Quelques observations

    Ce livre aborde un domaine bien dlimit, et son ambition est quelque peu goste. Ce nest pas un classique ouvrage drudition, mais une qute personnelle pour comprendre des textes dcisifs pris dordinaire contresens (aussi bien par moi-mme, comme je lai dit, lors de mes premires lectures, avant que je ne saisisse le rle jou dans la science par la vision et la mtaphore). Encore une fois, je ne revendique pas loriginalit dans cette question du temps sagittal et du temps cyclique, car le sujet a dj t creus par nombre de thori-ciens du temps, de Mircea Eliade Paolo Rossi, J.T. Fraser et Richard Morris, parmi nos contemporains, et, en remontant dans le pass, de Nietzsche Platon, beaucoup dhistoriens de la gologie (de Reijer Hooykaas G.L. Davies en passant par C.C. Gillispie, M. J.S Rudwick et bien dautres) ont eux aussi admis linfluence de cette dichotomie, bien que leur analyse textuelle nait pas mis pleinement en vidence son emprise.

    Jajouterai que ce livre fait appel une mthode quasi rtrograde qui, je lespre, noffusquera pas trop mes collgues historiens de la science. Il procde essentiellement et louvrage de Rossi (1984) en fournit un parfait contre-exemple dun choix taxinomique restreint. La dcouverte du temps profond nest pas le seul fait de trois pen-seurs britanniques (et si je les mets contribution, cest uniquement pour dissiper de lintrieur le mythe qui les entoure). Qui plus est, jai suivi la mthode passe de mode, et dont on connat les limites,

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  • de lexplication de textes5. Cet ouvrage est une analyse serre de la charpente logique dans les premires ditions de trois documents qui ont fait cole dans lhistoire de la gologie. Je ne soutiendrai pas que ce procd de myope puisse se substituer lhistoire vritable, et cela dautant moins que cest dune stratgie oppose, celle de lanalyse largie et de ltude des contextes sociologiques, quont dcoul les plus grands progrs contemporains dans notre intelligence de la science. Jai une profonde admiration pour le travail accompli, et je naurais jamais t en mesure de concevoir ce livre sans la lumire des horizons que cette mthode largie nous a ouverts tous. Je com-prends parfaitement quon ne puisse saisir la dmarche de Burnet en dehors du contexte de lAngleterre lpoque de la Glorieuse Rvolu-tion (survenue entre les dates de publication de ses deux traits sur le pass, puis sur le futur de la Terre), et moins encore si lon ne sait rien des batailles qui lopposrent aux chiliastes dogmatiques de son temps (pour qui le Christ reviendrait rgner pendant les mille ans qui prcderont le Jugement dernier). Je considre aussi que discuter de James Hutton sans tenir compte de ce qutait dimbourg lpoque de David Hume, dAdam Smith et de James Watt revient peu prs (pour rappeler lhistoire dun autre cossais) arracher avant terme un enfant du ventre maternel.

    Il nen reste pas moins que la bonne vieille explication de texte me semble avoir quelque vertu. Les sources sociologiques et psycholo-giques dun crit sont multiples, et expliquent les raisons pour les-quelles celui-ci voit le jour, pouse telle conception du monde plutt que telle autre. Mais les uvres dune authentique grandeur pos-sdent aussi une logique interne qui demande une analyse dans ses termes propres, comme une dmonstration cohrente et qui vaut en tant que telle par lclat de la vision dont elle fait preuve et la minu-tieuse laboration de sa synthse. Toutes les pices sajustent ds lors quon saisit cette logique.

    Jirai encore plus loin en affirmant que la salutaire notion de contexte social nous a parfois loigns de la logique des textes car, les dmanteler en lments disparates faisant partie dun cadre plus vaste, nous risquons doublier quils possdent galement une coh-rence quasi organique lintrieur de luvre elle-mme, comme si la

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  • couverture dun livre assurait la mme fonction que lpiderme dun tre vivant. (Certes, nous devons nous efforcer de comprendre de lextrieur lcologie de toute crature, mais bien des morphologistes de Goethe et Geoffroy Saint-Hilaire jusqu Owen et DArcy Thompson ont eux aussi compris toute limportance de lanalyse structurale interne.) Les grands systmes de pense ont une univer-salit et une beaut qui transcende le temps, et chercher dga-ger les tenants et aboutissants psychosociologiques dune uvre ne doit pas nous faire perdre de vue sa cohrence interne.

    Je ne vois pas pourquoi on nous accuserait dune reconstruction rebours sur le mode whig, sous le prtexte quon se sert des grandes argumentations du pass pour la gouverne de nos esprits modernes ; car les exemples de vritable clairvoyance sont rares, loigns les uns les autres, et nous avons besoin de tous ceux que nous pouvons trou-ver. De plus, comme jen ai tmoign plus haut, la dcouverte de lim-mensit du temps a t un vnement dune telle importance, la fois si enivrant et si drangeant, que nous ne pouvons plus esprer revivre quoi que ce soit dquivalent. Les crits lis cette dcouverte de-meurent donc pour nous des documents irremplaables et, aussi, minemment instructifs, du fait quils reclent une ampleur de vue, une intensit de passion que rien ne saurait nous restituer dans leur intgrit. Une dernire chose, si lmentaire et fondamentale que bien souvent nous oublions de la dire : ltude des chefs-duvre des grands penseurs exige moins de la raison quune telle fougue intellec-tuelle ne procure de pur plaisir. Ce qui ma personnellement pouss dans ma dmarche fut tout simplement la joie.

    Bien que ma manire de procder puisse paratre, la base, res-trictive, je me suis pourtant efforc de gagner en envergure en abor-dant toute une thmatique lie mon sujet. En particulier, pour des textes ciments par une logique interne de la dmonstration, les planches dillustration font partie intgrante de celle-ci, et ne sont pas seulement de mignardes futilits ajoutes pour des raisons esth-tiques et mercantiles. Les primates sont des animaux visuels , et lillustration (surtout dans le domaine de la science) possde un lan-gage et un ensemble de codes bien elle. Dans le plus brillant de ses articles, Rudwick (1976) a dvelopp cette ide, mais les scientifiques

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  • ont mis du temps ouvrir une nouvelle dimension leur fixation tra-ditionnelle sur le discours seul. Le raccourci iconographique tient un rle de tout premier plan dans mon thme traitant de lapport de la mtaphore et de limagination au monde de lobservation. Jai dcou-vert que les images mavaient amen voir dans le temps sagittal et le temps cyclique le terrain premier de la joute intellectuelle. Du jour o jai peru la complexit du frontispice de Burnet, jai tenu le canevas de ce livre. Aussi ouvrirai-je mes trois principaux chapitres par lexa-men dune gravure rvlatrice gnralement incomprise ou ignore qui reproduit la mtaphore temporelle privilgie par chacun des protagonistes.

    Lorsque Goethe vieillissant assista, en 1830, la plus grande pol-mique suscite par lopposition de deux principes, il jugea que ces d-bats de lAcadmie des sciences prendraient la longue plus dimpor-tance que la rvolution qui plongeait alors dans le tumulte les rues de Paris, voir la vhmence avec laquelle Cuvier et Geoffroy Saint-Hi-laire, les deux figures de proue de la biologie franaise, mettaient en pices la dichotomie fondamentale des deux interprtations, structu-rale ou fonctionnelle, des formes vivantes (affrontement qui ne por-tait pas sur le naissant conflit volution/cration, comme une tenace tradition danachronisme voulut le soutenir plus tard). Goethe entre-vit la lumire de sa propre exprience que lart et la science pour-raient former un jour les deux faces dune mme entit intellectuelle. La passion de la science, il le savait, tenait davantage la lutte des ides qu laccumulation des connaissances, et il devina aussi que les lments adverses de certains antagonismes devaient sinterpntrer, car chacun des deux extrmes dtient un attribut essentiel du monde intelligible, au lieu de lutter jusqu la mort dun des deux camps. propos de la biologie structurale ou fonctionnaliste, Goethe crivit (et nous pourrions appliquer ses mots au temps sagittal et au temps cy-clique) : Plus intimement seront mises en corrlation ces deux fonc-tions de lesprit, comme le sont linhalation et lexhalation, et plus sembellira lhorizon pour les sciences et leurs amis.

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  • II

    THOMAS BURNET :LE CHAMP CLOS DE LA TEMPORALIT

    Le frontispice

    Le frontispice original de la Telluris theoria sacra de Thomas Burnet demeure sans doute le synopsis le plus prcis et le plus achev jamais prsent sous forme dimage, car il met la fois sous les yeux le contenu du rcit et le conflit intrieur de son auteur quant la na-ture du temps et de lhistoire (figure 2.1 ).

    Sous linvitable couronne de chrubins (en ce sicle baroque), on voit Jsus debout sur un cercle de globes, le pied gauche pos sur le point de dpart, le droit sur le point culminant de lhistoire de notre plante. Au-dessus de sa tte on peut lire la clbre parole de lApoca-lypse : Je suis lalpha et lomga (le commencement et la fin, le pre-mier et le dernier). Conformment la convention adopte par la cor-poration des horlogers et par leschatologie (les mauvais jours an-ciens davant la rdemption placs la gauche la snestre du Sei-gneur), lhistoire se meut dans le sens des aiguilles dune montre, de minuit au plein midi.

    Nous voyons tout dabord (sous le pied gauche du Christ) la Terre originelle plonge dans le chaos, vide et informe , fouillis confus de particules et de tnbres gravitant au-dessus de labme. Ensuite, aprs que le chaos sest rsolu en une srie de couches lisses et concentriques, apparat la Terre dnique du paradis originel, repr-

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  • sente sous la forme dun globe parfaitement uni o rien ne se dis-tingue. Mais le dluge survient point nomm pour nous punir de nos pchs, et la Terre est submerge par les flots (oui, cette petite fi-gure, juste au-dessus du centre de la troisime sphre, cest bien larche de No ballotte par les vagues). Le retrait des eaux laisse alors merger la crote craquele de notre Terre actuelle, amoncel-lement accident de masses confuses . Dans les temps venir, ainsi que lont annonc les prophtes, la Terre sera consume par le feu avant de retrouver sa douce harmonie, quand les retombes de suie et de cendres lui auront restitu sa parfaite concentricit. Sur ce globe rgnr, le Christ entour de ses saints ressuscits rgnera encore pendant mille annes. Enfin, au terme dune ultime bataille victo-rieuse contre les forces du Mal, le Jugement dernier accordera chaque corps une place selon ses mrites. Les justes monteront au ciel et la Terre (sous le pied droit du Christ), nayant plus servir de demeure au genre humain, sera transforme en toile.

    Cette histoire fabuleuse met en application le temps sagittal dans toute sa grandeur : rcit haletant de bout en bout, dcoup en pi-sodes contrasts, commenc un moment trs prcis, men par une pure trajectoire un dnouement bien particulier. Qui dit mieux ?

    Mais le frontispice de Burnet raconte bien davantage que le simple temps sagittal, car les globes sont disposs en cercle, et non pas en ligne ou selon toute autre reprsentation mtaphorique susceptible dillustrer une narration strictement squentielle. Dautant plus que le Christ le Verbe qui lorigine des temps tait plac aux cts de Dieu relie dune enjambe le tout dbut et laboutissement. Consi-drons aussi le soin apport la distribution des globes. Notre Terre actuelle occupe la position centrale entre deux flancs symtriques. Relevons les correspondances dlibrment tablies entre le ct droit et le gauche : la Terre ltat de perfection une fois dposes les poussires du chaos ( trois heures) ; la Terre retrouvant cette perfec-tion du ct oppos ( neuf heures) aprs la retombe des particules issues de la conflagration ; ou encore la Terre chappant in extremis la destruction, dabord par leau, puis par le feu, de part et dautre de sa prsente dcrpitude.

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  • Autrement dit, Burnet droule sa continuit narrative (temps sa-gittal) dans un contexte de temps cyclique : une ternelle prsence di-vine au sommet, une distribution circulaire de globes qui naissent et se rsorbent dans limmanence, et tout un ensemble de correspon-dances complexes entre notre pass et notre avenir.

    Cette mme image rend tout aussi perceptibles les douteuses rai-sons qui font attribuer Burnet un premier rle de tratre dans lhis-toire de la gologie. Elle symbolise merveille le plus gros obstacle la dcouverte du temps profond, puisquon y voit lhistoire de la terre enlace, et carrment dicte par linterprtation stricto sensu du texte sacr.

    Burnet comme on nous lenseigne

    Burnet, tel que les manuels nous le prsentent, illustre par excel-lence lidoltrie biblique tenant en bride lavance de la science. Dailleurs, les deux autres protagonistes de ce livre y sont alls aussi de leur couplet pour condamner sans appel Burnet, de James Hutton qui crivit : Il est impossible de considrer [son uvre] sous un autre clairage que celui dun rve n de la reconstruction potique dun ge dor (1795, I, 271), Charles Lyell qui remarqua : Cest peine si Milton [dans le Paradis perdu, son grand pome biblique] a os donner tant de licence son imagination [] que la fait cet cri-vain [Burnet] qui se pique de profonde philosophie (1830, 37).

    Nul ne sest fait un avocat plus convaincu de la foi empiriste que lminent gologue cossais Archibald Geikie. Depuis ses Founders of Geology (1897), on prit lhabitude de voir dans les hommes de terrain des hros, et des coquins dans ceux qui spculent en chambre. Consi-dre comme un ouvrage de base par plusieurs gnrations, son his-toire de la gologie a nourri pendant longtemps la dogmatique co-riace de nos manuels. Geikie rangeait luvre de Burnet parmi les doctrines monstrueuses ayant contamin la science vers la fin du XVIIe sicle. Nulle part, crit-il, la spculation ne sest dchane comme elle la fait en Angleterre avec les thories sur lorigine et la structure de notre globe (1905, 66). Geikie exposait ensuite la solu-

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  • tion empiriste (dabord les faits, la thorie aprs) quil proposait pour sortir de ce dilemme rtrospectif : Il a fallu trs longtemps pour que lhomme en vienne comprendre que toute vraie thorie de la Terre doit se fonder sur des preuves fournies par la Terre elle-mme, et quaucune thorie de cette nature ne peut tre valablement nonce avant quun vaste corps de preuves ait t rassembl (1905, 66).

    Dans son histoire officielle de la Geological Society de Londres (1911, 13), Horace B. Woodward classait luvre de Burnet parmi les travaux romanesques et striles du XVIIe sicle. Cest cependant dun tout autre horizon que nous vient la critique la plus intressante dcoche contre Burnet. En effet, George McCready Price, anctre et promoteur de la pseudo-science connue de ses adeptes sous lappella-tion passablement antithtique de crationnisme scientifique , voit en Burnet une menace toute particulire planant sur son systme lui. Price ambitionnait daccrditer lhistoricit biblique prise la lettre, par une dmarche inductrice base exclusivement sur lobser-vation in situ. En vertu du vieux principe qui veut quun loup dans la bergerie soit plus craindre quun loup dans la fort, Price entendait se dmarquer le plus possible dindividus tels que Burnet, qui, eux, avaient cont leur histoire biblique de la Terre sans jamais avoir quit-t leur fauteuil :

    Leurs fantaisies dbrides mritent la qualification de parodies, tant de la Bible que de la science vritable, et le mot diluvium est tout jamais tourn en drision depuis lors. Quelle aubaine pour lhis-toire ultrieure de toute science si ceux qui tudiaient les roches avaient eu la volont unanime dinterroger patiemment les traces laisses par le pass et de tenir fermement leur imagination la longe tant quils nauraient pas rassembl suffisamment de faits pour fonder sur eux une induction ou une gnralisation authentiques. (1923, 589.)

    Cette faon de prsenter les choses sest perptue jusqu notre gnration. Dans leur ouvrage grand succs, Giants of Geology, les Fenton rcusent la thorie de Burnet, quils taxent de succession dides saugrenues sur le dveloppement de la Terre , et inter-prtent de travers sa construction, ny voyant quune srie dinterven-tions divines : Thomas Burnet pensait quun Dieu en courroux avait

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  • us des rayons du soleil comme dun ciseau pour fendre la crote ter-restre et laisser les eaux de lintrieur jaillir et submerger lhumanit impnitente. Dans sa remarquable histoire de la gomorphologie britannique, Davies (1969, 86) rappelle que les gogenses bibliques de Burnet et de quelques autres ont toujours exerc une fascination particulire sur les historiens, qui nont vu en elles que les lucubra-tions grotesques dune pseudo-science .

    La science contre la religion ?

    Ce qui donne du corps cette caricature canonique de Burnet, cest la prsume contradiction, voire la guerre ouverte, entre science et religion. Bien que nombre de savants aient ratiocin ad nauseam sur linanit dune telle dichotomie et dmontr que le dbat, pour autant quil exprime quelque divergence radicale, na gure fait que sparer les tenants de la vieille cole (en majorit anglicans) et les modernes (pour la plupart des scientifiques, mais aussi bien de nombreux hommes dglise), ce jugement lemporte-pice est rest en faveur.

    Le locus classicus de la guerre de la science contre la thologie est louvrage en deux tomes (1896) crit sous ce mme titre par An-drew Dickson White, prsident de luniversit Cornell. Quoiquil ft lui-mme croyant et pratiquant, White plaait au-dessus de sa foi son respect pour le premier amendement de la Constitution (qui garantit aux citoyens amricains les liberts de culte et dexpression), puis-quil envisageait de fonder une universit non confessionnelle. vo-quant sa collaboration avec Ezra Cornell, il crivait ceci : Loin de vouloir faire injure au christianisme, nous souhaitions lun comme lautre le rpandre. Mais nous ne voulions pas confondre religion et sectarisme (1898, VII). Ensuite, White dveloppait son ide ma-tresse sous la forme dun paragraphe imprim en caractres gras :

    Dans toute lhistoire moderne, lorsque la religion a empit sur la science, que cet empitement ait t conscient ou non, cela a invaria-blement entran les effets les plus dsastreux, et pour la religion et pour la science ; aussi bien, toute dmarche scientifique mene en

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  • labsence de contrainte, peu importe si par certains aspects celle-ci a pu sur le moment sembler dangereuse pour la religion, a invariable-ment entran les plus grands bienfaits, tant pour la religion que pour la science. (1896, VIII.)

    White ouvre son livre sur une mtaphore. Il raconte au prsent le spectacle qui stait offert lui du temps o, diplomate en poste lambassade des tats-Unis en Russie, il avait un jour observ Saint-Ptersbourg, dune pice donnant sur la Neva, une arme de moujiks brisant la barrire dembcle qui endiguait le fleuve lap-proche du dgel davril. Les hommes creusaient des centaines de pe-tits canaux dans ce barrage naturel afin que la rivire retenue par les glaces puisse dverser graduellement son trop-plein au lieu de se d-chaner furieusement, en une crue provoque par la soudaine rupture de toute la barrire qui la contenait :

    Les eaux en crue de plusieurs milliers de ruisselets coulant de lamont se massent derrire [le barrage de glace], contre lequel sem-pilent rebuts et dbris charris par le courant. Chacun sait quil va inluctablement cder. Mais le danger, cest quune rupture soudaine arrache mme les quais de granit de leurs fondations, rpandant la dsolation parmi une vaste population. [] Patients, les moujiks prennent la seule mesure qui simpose. La barrire, de plus en plus expose au rchauffement printanier par les multiples canaux quils y creusent, va seffriter progressivement, et le fleuve suivre son cours, bnfique et majestueux.

    Les eaux en crue, nous dit White, symbolisent le flot du savoir qui saccumule et de la pense nouvelle , et lembcle la dogmatique religieuse et lintransigeance des conventions (et White de confesser le vu quil nourrit de voir son livre exercer la mme fonction que les canaux des moujiks : diffuser doucement la lumire). Car, supposer que les dogmes soient prompts saffermir et que le barrage cde (tant il est vrai quon ne saurait endiguer la vrit ternellement), alors le flot bnfique, de par la seule puissance de son dbit, sub-mergera bien plus que les tnbres par leffet d une brutale rupture, semant dtresse et calamit, emportant non seulement les croyances dun autre ge et les dogmes pernicieux, mais aussi les principes et idaux chers nos curs, branlant jusques aux fondations reli-

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  • gieuses et morales les plus prcieuses de tout ldifice social et poli-tique (1896, VI).

    Aux yeux de White, luvre de Burnet en laquelle il voyait lexemple mme dune intrusion inconsidre de la foi religieuse dans le domaine de la science, et donc un obstacle la lente diffusion de la lumire tait classer parmi les blocs du barrage. Cette interprta-tion des choses en dit long sur les jugements courte vue noncs dans nos prcis et nos amphithtres. Et si nos rudits contempo-rains ont une meilleure connaissance des choses, lunivers de nos ma-nuels demeure nanmoins un club ferm, dont les ides toutes faites se transmettent telles quelles de gnration gnration.

    La mthodologie de Burnet

    minent pasteur de lglise anglicane, le rvrend Thomas Burnet devint le chapelain du roi Guillaume III. Entre 1680 et 1690 il publia, dabord en latin, ensuite en anglais, les quatre volumes de sa Telluris theoria sacra, Thorie sacre de la Terre . Lintitul de louvrage annonait que celui-ci contenait une relation de lorigine de la Terre et de tous les grands changements quelle avait accomplis ou allait ac-complir jusqu la consommation de toutes choses . Dans le livre I (sur le dluge), le livre II (sur le paradis originel), le livre III (sur la consomption du monde par le feu dans les temps venir) et le livre IV, concernant les nouveaux cieux et la nouvelle terre , autre-ment dit le paradis retrouv aprs la conflagration, Burnet contait lhistoire de notre plante, telle quelle est proclame par lindfec-tible concordance de la parole de Dieu (les textes sacrs) et de Son uvre (les objets de la nature).

    Jose esprer que les marques de sympathie que jai dores et dj tmoignes Burnet ne donneront pas limpression que jentends plaider tout prix sa cause de savant livr des attaques menes au nom des critres dapprciation scientifiques qui sont maintenant les ntres. cet gard, il est vident quon ne peut que souligner pleine-ment chez lui les lacunes dnonces par ses dtracteurs. La Telluris theoria sacra ne contient que de bien rares exhortations lobserva-

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  • tion empirique. Elle traite avec une gale assurance, et tout aussi lon-guement, dun avenir qui chappe lobservation et dun pass qui reste vrifier. Pour tayer sa dmonstration, Burnet fait tout aussi aisment et frquemment appel aux Saintes critures quau tmoi-gnage de lunivers physique. Mais comment pourrions-nous lui faire reproche davoir amalgam science et religion alors que pareille dis-tinction tait tout fait trangre la taxinomie de son temps, et quil nexistait encore aucun mot pour dsigner ce quaujourdhui nous ap-pelons la science ? Burnet, dont plus tard Newton tiendra le trait en haute estime, tait le reprsentant exemplaire du mode drudition pris son poque. Il est bien certain que cette forme desprit enser-rait dans de strictes limites ce que nous qualifierions prsent de v-rit empirique, mais lhistoire rtrospective et ses lments dappr-ciation anachroniques ne peuvent nous amener qu dprcier (et par l mme mjuger) nos prdcesseurs, tant il est vrai que la flche du temps impose essentiellement sa trajectoire lhistoire humaine par le biais du progrs accompli, et quelle nous pousse considrer que plus nous remontons dans le pass, plus celui-ci semble pcher par insuffisance et ignorance.

    Je me propose de traiter ici de Burnet avec le minimum de respect que commande son uvre, et dexaminer avec srieux, et pour sa va-leur, la logique de sa dmonstration6. Burnet procdait selon une m-thode que seul, lre o nous sommes, a suivie Emmanuel Velikovs-ky (parmi les noms connus). Velikovsky fondait sa reconstruction ra-dicale et aujourdhui infirme de la cosmologie et de lhistoire hu-maine sur cette prmisse qui inversait totalement notre mode habi-tuel de dmonstration : seule fin de faire progresser notre enqute, proposait-il, supposons que tout ce qui est crit dans les documents des civilisations anciennes soit vrai. Si tel est le cas, sommes-nous en mesure dinventer une physique qui rende compte des phnomnes rapports7 ? (Exemple : si Josu dclare que le Soleil sest immobilis au-dessus de Gabaon, cest qualors une causalit quelconque a inter-rompu le mouvement de rotation de la Terre. Dans la reconstruction cosmologique de Velikovsky, il sagissait en loccurrence du passage erratique de Mars ou de Vnus dans sa proche priphrie.)

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  • Burnet part de laxiome selon lequel un seul et unique document, la Bible, est dune vrit infaillible8. Cela tant son trait se propose essentiellement de dcouvrir une physique des causes naturelles qui rende compte des faits historiques attests par lAncien Testament. (Burnet, il va sans dire, diffre fondamentalement de Velikovsky en ce sens que ce dernier ne fait de la vracit des textes anciens quun pralable heuristique. Alors que pour Burnet, la ncessaire concor-dance entre la parole et luvre de Dieu constituait un indispensable a priori de lharmonie rgnant entre la physique et lcriture sainte.)

    Conformment cette obligation de concordance, Burnet recourt une tactique dargumentation qui fait de lui un rationaliste (cest--dire un bon pour le progrs de la science si nous imitons les sc-narios de western pour faire de lhistoire aprs coup). Burnet prend pour pierre angulaire de sa logique une ide forte qui dans son texte revient comme un leitmotiv : nous ne serons en mesure dexpliquer congrment lhistoire de la Terre, rapporte par lcriture, qu partir du moment o nous aurons recens les causes naturelles de toute la panoplie des vnements bibliques. Cependant, insiste-t-il, chaque fois que surgira un apparent conflit opposant raison et rvlation (ap-parent seulement, car nul conflit de ce genre ne saurait tre rel), prenons dabord le parti de la raison pour dcrypter ensuite le sens vrai de la rvlation :

    Cest une chose dangereuse que dengager lautorit de lcriture et de lopposer la raison dans les disputes portant sur le monde na-turel, de crainte que le temps, qui fait la lumire sur toute chose, ne nous rvle pour videmment faux ce que nous avions demand lcriture de nous faire tenir pour vrai. [] Nous devons nous garder de supposer quune vrit se rapportant au monde naturel puisse se poser en ennemie de la religion, car la vrit ne saurait tre lenne-mie de la vrit, [pas plus que] Dieu ne saurait Se diviser pour Sop-poser Lui-mme. (16.)

    Burnet sen prenait vigoureusement ceux qui adoptaient la solu-tion de facilit en invoquant quelque miraculeuse intercession chaque fois quen physique surgissait un problme pineux, car ses yeux pareille attitude revenait dnier la raison son rle de guide, et il jugeait quon nexplique rien en prtendant tout rsoudre sans le

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  • moindre effort. Se refusant, pour apporter une solution au grand pro-blme qui lavait dtermin composer tout son trait, attribuer la cration des eaux diluviennes un miracle (car comment la Terre et-elle bien pu tre submerge par ses seules rserves hydrolo-giques ?), Burnet fait appel la mme mtaphore que Lyell quand plus tard ce dernier partira en guerre contre les catastrophistes, celle du moyen simple ou compliqu de dfaire le nud gordien : Ils disent en bref que le Dieu Tout-Puissant a cr les eaux dessein de provoquer le dluge et quil les a annihiles ensuite pour que le d-luge prenne fin. Voil en peu de mots tout ce quils trouvent dire. Cest trancher le nud faute de pouvoir le dnouer (33). propos de la seconde rude preuve inflige la crdibilit de la physique, lembrasement gnral de la Terre, Burnet raffirme que les propri-ts ordinaires du feu pourront se charger de laffaire : Le feu est linstrument ou le pouvoir qui excute, et il nest pas dou dune force plus grande quil nen possde naturellement (271).

    Depuis la rvolution newtonienne, quasiment tous les hommes de science distes se sont prvalus de la conception fondamentale de Burnet : ce que Dieu a cr tait demble russi. Il a command aux lois de la nature dordonner une fois pour toutes lhistoire telle quelle doit tre, en sorte quil ne lui a pas t ncessaire dintervenir ult-rieurement pour rafistoler ou rparer un cosmos imparfait en modi-fiant par des miracles ses propres lois. Dans un passage saisissant, Burnet invoque limage classique de lhorloge pour illustrer le prin-cipe scientifique fondamental de linvariabilit des lois naturelles dans lespace et le temps :

    Tel qui fabrique une horloge sonnant rgulirement toutes les heures grce aux ressorts et engrenages quil a mis dans louvrage est plus grand dans son art que tel autre qui, ayant lui aussi fabriqu une horloge, doit saider toutes les heures de son doigt pour la faire sonner : et si lon a agenc un ouvrage dhorlogerie leffet quil frappe toutes les heures et que pendant ce mme temps il accom-plisse rgulirement tous les mouvements qui lui sont propres, et que, ce temps tant coul, un signal donn, ou quand un ressort sest m de soi-mme en lui, il est tomb de son propre chef en pices, ne doit-on point voir l un ouvrage de plus grand art que si

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  • cest lhorloger qui est venu ladite heure fixe par avance, muni dun grand marteau, pour le rduire en pices ? (89.)

    Ce nest que plus avant dans son livre, quand il dcrit lavenir de la Terre au lendemain de la conflagration, que Burnet admet la faillibili-t de la raison. Comment reconstruire, en effet, les dtails dun futur chappant lobservation ? Mais on sent bien quelle tendresse il voue la raison, quil nabandonne pas de gaiet de cur :

    Adieu donc, chre compagne, il me faut prendre un autre guide et te laisser l, tel Mose sur le mont Nbo, condamne regarder cette terre dans laquelle tu ne peux point entrer. Je te suis reconnaissant de mavoir bien servi et sais quelle fidle compagne tu as t pour moi tout au long de ce voyage : des origines du monde lheure pr-sente. [] Nous avons chemin de conserve pour traverser les contres obscures du premier et du second chaos, vu par deux fois le monde englouti. Mais prsent il te faut laisser place dautres guides. Bienvenue vous, Saintes critures, oracles de Dieu illumi-nant les tnbres. (327.)

    La physique de lhistoire

    Jai dj expos dans ses grandes lignes la substance du scnario de Burnet lorsque jai analys le frontispice de son livre. Mais la phy-sique quil invoquait pour rendre compte dune aussi tonnante suc-cession dvnements, quelle tait-elle donc ?

    Pour Burnet, linondation de la Terre tait au cur de sa d-marche mthodologique, ce qui explique pourquoi la Telluris theoria sacra ne procde pas chronologiquement, mais part du dluge pour remonter au paradis originel. Car Burnet soutenait que sil parvenait dcouvrir une explication rationnelle cet vnement minemment cataclysmique et le plus incomprhensible, sa mthode pourrait assu-rment embrasser toute lhistoire. Aussi essaya-t-il de calculer le vo-lume global des eaux marines (fig ure 2.2 ), ce qui lamena sous-esti-mer grossirement et la profondeur moyenne des ocans (100 brasses) et leur tendue (la moiti de la surface terrestre)9.

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  • Ainsi amen conclure que les mers sont bien loin de pouvoir en-sevelir les continents, calculer que quarante jours et quarante nuits de pluie ajouteraient bien peu la masse hydrologique (et sachant que dans tous les cas leau pluviale proviendrait de la mer et y retour-nerait), rejeter comme mthodologiquement incompatible avec sa dmarche rationaliste une cration divine deaux additionnelles, Bur-net dut chercher une autre source du dluge. Il fut ainsi amen concevoir lexistence dune immense nappe, sous-jacente la crote originelle de la surface terrestre, et pousant sa courbure. Linonda-tion, dclare-t-il, a eu lieu lorsque la crote primitive sest rompue, laissant alors lpaisse couche deau souterraine jaillir de labysse (fi-gur e 2.3 ).

    partir de cette interprtation de lenvahissement de la Terre par les eaux, Burnet tait en mesure de spcifier ltat de notre plante avant et aprs No. Depuis le dluge, affirme-t-il, aucun changement notable nest survenu, si ce nest une rosion discrte et sans cons-quence de la topographie postdiluvienne. Le concept de rgnration tectonique faisant dfaut la gologie de Burnet, les processus lis au temps ordinaire ne pouvaient, dans son esprit, que se drouler conformment aux prceptes dIsae par arasement et polissage des surfaces : Aplanissez dans les lieux arides une route pour notre Dieu. Que toute valle soit exhausse, que toute montagne et toute colline soient abaisses. Que les coteaux se changent en plaines et les dfils troits en vallons (40, 3-4).

    Cest le dluge qui a faonn la surface terrestre telle que nous la connaissons aujourdhui (figure 2.4 ). Nous vivons donc sur ce qui nest ni plus ni moins quune gigantesque ruine faite de morceaux disloqus de la crote originelle. Les bassins ocaniques sont les creux, et les chanes montagneuses les artes de fragments dcorce briss et renverss sur le ct. Disons simplement que ce sont ruines et nous aurons en un mot tout expliqu deux (101). Les tours de langage et mtaphores dont use Burnet un hideux dla-brement , un amas informe et confus de corps , une petite pla-nte souillon traduisent dailleurs clairement sa faon de consid-rer les choses : le monde qui est le ntre nest que le vestige dune Terre dvaste par un cataclysme.

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  • Aprs quoi, Burnet fait retour en arrire (dans le livre II) pour re-construire la Terre telle quelle existait dans toute sa perfection, ant-rieurement au dluge. Les critures tmoignent dun chaos originaire de particules (figu re 2.5 ) et la physique impose la rpartition de cel-les-ci en couches concentriques (figure 2.6 ), les plus denses runies au centre. (Burnet considrait que la crote compacte superficielle ntait quune mince et lgre cume entourant une couche deau sous-jacente de densit plus leve, laquelle sera plus tard la source du dluge.)

    Cette terre de perfection hbergeait le paradis originel de lden. Sa surface tait lisse et dpourvue de tout relief. Provenant des lati-tudes leves, les fleuves allaient se perdre et sasscher sous les tro-piques (figu re 2.7 ). [Si, dans la conception inverse de la ntre qui tait celle de Burnet, les fleuves scoulaient, ctait parce que les ples se situaient plus haut, par rapport au centre de la Terre, que lquateur.] Une plante dote dune symtrie radiale aussi mer-veilleusement acheve ne pouvait bien entendu tre afflige dune im-perfection qui laurait incline sur son axe. Donc, la Terre pivotait sur elle-mme, bien verticale, sans dvier dun pouce de sa ligne de rota-tion, et lden, qui occupait une zone de latitude moyenne, bnficiait dun ternel printemps. Les conditions de salubrit de ce paradis ter-restre levaient la dure de vie des premiers patriarches plus de neuf cents ans. Mais, aprs le dluge, ce jardin des dlices fut bel et bien perdu. Frappe dasymtrie, la Terre a bascul sur son axe dune vingtaine de degrs pour prendre linclinaison qui est encore la sienne, entranant un bouleversement des saisons qui a gt la sant des humains, dont lesprance de vie sest rduite jusqu ne plus ex-cder, comme chacun sait, quatorze lustres.

    Si, pour le lecteur moderne, semblable reconstruction cosmogo-nique et son fardeau dimagerie biblique ne laissent pas dahurir (je ne le nie pas, je prconise seulement dautres critres de jugement), ne perdons pas nanmoins de vue lattachement de Burnet dcou-vrir des explications rationnelles bases sur des lois naturelles. cet gard, il nest que de comparer linterprtation quil donne du chan-gement dinclinaison de laxe terrestre sur lcliptique avec les envo-les dun clbre pote qui fut quasiment son contemporain et ne

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  • craignait pas, lui, de prter aux anges eux-mmes le gros de lou-vrage :

    Daucuns disent que ses anges il mandaTourner de cost les ples de la TerreDe dix degrez et davantagePour les escarter de laissieu du soleil ;Et que grand labeur ils poussrent le globe centriquePour le mettre oblique ; daucuns disent que le soleilFut requis de tirer sur les resnesPour dtourner son char de la route quinoctialeEt sesloigner bonne distance vers le TaureauAvec les Sept Surs Athlantiques510,Et les Gmeaux de Sparte11,Jusques au tropique du Cancer : de l se prcipiterVers le Lion, la Vierge et la BalanceAussi loin que le Capricorne, pour apporter tout climat le changement des saisons ;Ainois un perptuel printempsgal en ses jours et ses nuitsAvait rjoui la Terre de ses fleurs vernalesAinsi comme fuyant le festin de Thyeste,Le soleil dtourna sa course preveu ;Comment sinon le Monde inhabitQuoy que innocent plus quau sicle prsentEust-il est espargn par le froid cuisantEt le bruslement de la chaleur ?Milton, Le Paradis perdu.

    Dans le livre III, Burnet avance une srie de dmonstrations bien davantage inspires de lcriture car la physique traite plus sre-ment des phnomnes rvolus que des vnements venir dans un lointain futur pour prfigurer la conflagration mondiale par la-quelle les couches suprieures du globe terrestre seront brles et re-manies de telle sorte que les particules rsultant du cataclysme constitueront un nouveau chaos. Mais Burnet nen continue pas moins de rclamer une explication rationnelle et physique cette conflagration. Dans plusieurs chapitres successifs, il se demande comment une telle masse humide et rocheuse pourra bien senflam-mer (dans un premier temps, une scheresse exceptionnelle provo-quera lvaporation des eaux), comment la surface bouleverse de

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  • notre terre en mine pourra laisser lincendie gagner de loin en loin (par absorption, en quantit suffisante pour nourrir les flammes, de lair contenu dans les cavits internes), et o le feu sallumera tout dabord. Les torches du Vsuve et de lEtna accusent lItalie, et Dieu lui-mme connat le repaire de lAntchrist, lvque de Rome. (Qutait Burnet sinon un anglican engag ?) Il nempche que, par souci dcumnisme, Burnet nous dit que la Grande-Bretagne, avec ses dpts de houille, brlera belles flammes, seulement un peu plus tard.

    Si la conflagration rejoue, dans un registre diffrent, le spectacle du dluge, la Terre venir sera quant elle une reproduction du pa-radis originel, et cela pour une raison dordre physique : la retombe des particules carbonises et leur dpt, par gravit, en couches concentriques (figure 2.8 ). Sur cette terre rendue sa perfection pre-mire, le Christ rgnera durant un millnaire encore et Satan sera riv des chanes. Au terme de ces mille annes, Gog et Magog enga-geront lultime bataille du Bien contre le Mal, une sonnerie de trom-pettes annoncera le Jugement dernier, les lus monteront au ciel (les pcheurs seront relgus ailleurs), et la terre prime deviendra une toile.

    Lattachement de Burnet tout expliquer par des lois naturelles et son infodation au rcit biblique peuvent tre saisis dans leur contraste manifeste la lumire des solutions proposes par son ami Isaac Newton dans les longues lettres passionnantes (remercions la providence quils naient pu dcrocher un tlphone ou mme prendre un train) changes entre Londres et Cambridge en janvier 1681.12

    Newton avait formul deux hypothses qui troublaient fort Bur-net : premirement, que la topographie actuelle de la Terre sest mise en place lors de sa formation primitive, partir du chaos originel, et na pas t modele par le dluge. Deuximement, que le paradoxe dune cration en peine six jours peut tre rsolu si lon admet que la Terre a autrefois tourn sur elle-mme une vitesse beaucoup plus rduite qu prsent, donnant des jours dune longueur immense. Burnet priait son correspondant dexcuser la longueur et lexcs de passion de sa rponse, dclarant :

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  • Votre courtoisie vous a pouss prendre la peine de mcrire cette longue lettre, la lecture de laquelle je nai pu me dispenser de constater limportance que vous accordez ces deux points mat-riels, savoir la possibilit (ainsi que vous le supposez) que la Terre se soit forme telle que nous la connaissons prsent, immdiatement partir du Chaos, ou encore en labsence dune dissolution [due linondation diluvienne, comme le soutenait Burnet], et la ncessit pour nous de cautionner la description physique donne par lHexa-mron de Mose. La dmonstration contraire que jai voulu faire de lun et lautre point a dmesurment enfl cette lettre. (In Tumbull, 1960, 327.)

    Burnet contestait la premire proposition de Newton parce quelle remettait en cause le rle de lhistoire continue en fixant ds le com-mencement les traits caractristiques de la Terre on se rappelle la fonction de modelage quil vient dattribuer au dluge. Burnet rejetait tout autant lextrme longueur des premiers jours avance par New-ton car il souponnait quil faudrait recourir une intervention sur-naturelle pour expliquer lacclration ultrieure de la rotation ter-restre. (Burnet prconisait une interprtation allgorique du premier verset de la Gense, faisant valoir quil est impossible de concevoir ce que peut avoir t un jour avant la cration du soleil, soit avant le quatrime jour) : Car si au commencement les rvolutions de la Terre taient dune telle lenteur, par quoi furent-elles acclres ? Des causes naturelles ou surnaturelles ? (325). Burnet objectait en-core que dinterminables premiers jours tireraient la dure de vie des patriarches largement au-del des neuf cent soixante-neuf an-nes, dj problmatiques, atteintes par Mathusalem et ses compa-triotes et que si les organismes vivants avaient pu profiter daussi longues journes de soleil, dinterminables priodes dobscurit leur auraient t insupportables : Si le jour se prolongeait tant, combien sinistre serait la nuit (325).

    La rponse de Newton confirme la diffrence tablie par Burnet de leurs points de vue. Newton soutient que la dissociation des lments constitutifs du chaos originel peut fort bien avoir abouti la topogra-phie tourmente de la Terre, et non pas aux couches concentriques et lisses du systme de Burnet, et que par voie de consquence il tait inutile de prolonger davantage le rcit pour rendre compte du visage

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  • actuel de notre plante. Mose nous enseigne que sous le firmament [sest opre] une subdivision des eaux fangeuses en eau claire et en terre ferme la surface de toute la masse du globe. Pour que pareille sparation pt saccomplir, il suffisait simplement que les eaux fussent draines des parties les plus leves du limus, ce qui a eu pour effet dasscher celui-ci, et quelles allassent se rassembler dans les parties les plus basses pour composer les mers. Ainsi certaines parties ont-elles t faites plus hautes que les autres (333).

    Pour ce qui est de lacclration du mouvement de rotation impri-m la Terre une poque trs lointaine, Newton savoue tout comme Burnet incapable de lexpliquer autrement que par un coup de pouce du Crateur : Pour ce qui est des causes naturelles, Dieu fait delles les instruments de son uvre, mais je ne crois pas ces causes suffisantes en elles-mmes pour expliquer la cra