Georg Lukacs Sur le prussianisme.pdf

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  • Georg Lukcs

    Sur le Prussianisme.

    1943

    Traduction de Jean-Pierre Morbois

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    Ce texte est la traduction de lessai de Georg Lukcs : ber Preuentum. (1943)

    Il occupe les pages 330 353 du recueil Schriften zur Ideologie und Politik [crits sur lidologie et la politique] (Luchterhand, Neuwied & Berlin, 1967) et les pages 50 68 du recueil Schicksalswende, Beitrge zu einer neuen deutschen Ideologie [Tournants du destin, Contributions une nouvelle idologie allemande] (Aufbau, Berlin, 1956). Il tait jusqu prsent indit en franais, lexception dun passage consacr Thomas Mann (pages 342 349) repris dans le recueil Thomas Mann, Franois Maspero, Paris, 1967, dans une traduction de Paul Laveau, sous le titre La reprsentation du prussianisme, pages 201 206.

    Sur ce mme sujet, et bien que le nom de Georg Lukcs ny soit pas cit, on pourra consulter avec intrt la thse de Georges Bulit Prussianisme et nazisme : le Regard des Intellectuels Franais sur lIdentit nazie de 1933 1940 tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/27/15/00/PDF/these-bulit.pdf

  • GEORG LUKCS. SUR LE PRUSSIANISME.

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    Introduction

    Il est comprhensible que la mise en danger de la civilisation mondiale par le banditisme organis dHitler ait fait surgir partout la question de savoir comment on pouvait expliquer la dcadence profonde du peuple allemand. On se trouve alors naturellement confront au problme de la prussianisation de lAllemagne. Longtemps avant Hitler dj, les esprits vritablement progressistes dEurope (et parmi eux beaucoup dallemands), avaient en effet ressenti le prussianisme, son essence sociale et politique, morale et culturelle, comme un corps tranger dangereux dans la civilisation moderne. Il tait donc tentant de dduire directement de cette maladie chronique sculaire lempoisonnement aigu de lesprit national allemand.

    Mais si lon examine les choses de plus prs, on voit que les analogies trop rapides ne correspondent que trs rarement aux relations vritablement dcisives. Certes, le fascisme a hrit de tout ce que la prussianisation avait dvelopp de mauvais dans le peuple allemand, et il la amplifi. Pourtant, dun ct, nous sommes constamment confronts des exemples de reprsentants de lidologie de la vieille Prusse (par exemple le pasteur Niemller 1, Ernst Wiechert 2) qui se sont trouvs dans lopposition lhitlrisme. Dun autre ct, la priode de 1918 1933 a clairement montr que les reprsentants 1 Emil Gustav Friedrich Martin Niemller (1892-1984) pasteur,

    thologien allemand et crateur de l'glise confessante (Bekennende Kirche). Il fut partir de 1937 intern en camp de concentration, Sachsenhausen et Dachau. NdT.

    2 Ernst Wiechert (1887-1950), crivain allemand. Il fut, en 1938, intern pendant cinq mois au camp de Buchenwald. NdT.

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    directs du prussianisme traditionnel ntaient pas capables ddifier un rgime ractionnaire en Allemagne. Il a fallu pour cela quapparaisse quelque chose de nouveau, la dmagogie spcifique de lhitlrisme, dans lequel lesprit prussien constitue certes un facteur important, mais un facteur seulement. Ceci montre dj que la problmatique esprit prussien et fascisme mrite dtre tudie plus fond.

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    En quoi peut consister cet approfondissement ? En premier lieu, pensons-nous, dans lnonc de la dynamique de lhistoire allemande. Souvent, on voit bien lopposition entre le prussianisme et la dmocratie, mais tout aussi souvent, on ne voit que de manire insuffisante les interactions fluctuantes de ces deux principes dans lhistoire allemande : les tentatives rptes du peuple allemand de donner lui-mme son destin une forme dmocratique, lchec rpt de ces tentatives, le renforcement, dcoulant de ces dfaites du peuple allemand - renforcement changeant dans son contenu et dans sa forme - de la puissance du prussianisme sur les allemands, avec en mme temps leur dcadence intrinsque. Seule lhistoire de cette interaction tout fait complexe explique le rapport rel entre esprit allemand et esprit prussien, ainsi que les tapes, trs diffrentes les unes des autres, de la prussianisation de lAllemagne. Il va de soi que nous ne pourront dgager ici que quelques aspects, car nous ne pourrons mme pas, dans le cadre qui nous est imparti, tracer une esquisse de cette volution.

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    Il nous faut donc, comme pour une pope, commencer par le milieu. La vritable prussianisation de lAllemagne commence avec les victoires de 1866 et 1871. Certes, la dfaite de la rvolution de 1848 avait prpar lAllemagne ce destin. Cette dfaite est le plus grand tournant dans le destin du peuple allemand depuis la guerre des paysans de 1525 3. LAllemagne avait alors t rejete de ses problmes mdivaux dans un absolutisme corrompu de petits tats. Cest une caricature du dveloppement qui, dans les grands tats europens, et particulirement en France, avait t indispensable la prparation des formes sociales modernes qui sest produite. Par la rvolution de 1848, on a tent, pour la premire fois depuis trois sicles, de rattraper tout ce qui avait t nglig entretemps, et dintgrer lAllemagne dans la communaut culturelle politique des peuples europens libres.

    La tentative a chou. Objectivement, la dfaite ntait pas dfinitive ; la bourgeoisie allemande navait cependant ni le courage, ni la force dutiliser les circonstances favorables qui soffraient elle. Et comme lunification conomique de lAllemagne tait devenue ncessaire au plan conomique, cest la Prusse qui fut son organisateur ractionnaire. Sur cette base, il sest galement form une caricature politique et sociale, certes tout fait diffrente, de la structure tatique et sociale moderne. De mme que labsolutisme des petits tats pendant trois cents ans, la prussianisation de lAllemagne est galement la manifestation en terme 3 Voir le livre de Friedrich Engels, La guerre de paysans, in La

    rvolution dmocratique bourgeoise en Allemagne, ditions Sociales, Paris, 1952. NdT.

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    organisationnel et idologique de cette fausse route que nous pouvons reprer dans lhistoire allemande. Les combattants de la dmocratie ont clairement vu le danger et exig ds de dbut que la Prusse se dissolve dans lAllemagne. Mais cela na pas permis dempcher la prussianisation bismarckienne de lAllemagne. Ce nest pas par la voie vers la libert et la dmocratie que sest pas faite lunit allemande ; au contraire : lunit allemande sous hgmonie prussienne est devenue un obstacle la libert du peuple allemand.

    Avec cette issue, cest une nouvelle priode qui sest ouverte pour le prussianisme lui-mme, et tout particulirement dans sa relation rciproque lAllemagne. Pendant longtemps, presque jusqu la veille de lunification de lAllemagne, les impulsions pour que lAllemagne se dchire sont parties de la Prusse. La Prusse tait lobstacle le plus important lunit nationale. La lgende, rpandue essentiellement par Treitschke 4, selon laquelle la Prusse aurait, ds le dbut, vis lunification de lAllemagne nest absolument pas soutenable au plan historique. Mme lorsque la Prusse sest vue contrainte, pour des raisons gographiques et conomique, de fonder lUnion douanire allemande (Deutschen Zollverein) dans le deuxime quart du dix-neuvime sicle, mme lorsque celle-ci eut dj largement ralis lunification conomique de lAllemagne, les dirigeants politiques

    4 Heinrich Gothard von Treitschke (1834-1896), historien et thoricien

    politique allemand. Professeur l'universit de Berlin, dput nationaliste de 1871 1884, il soutint la politique de Bismarck. Il est lauteur de la formule, reprise par les nazis : Les Juifs sont notre malheur . NdT.

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    prussiens taient encore remonts contre lvolution historique quils avaient eux-mmes (mme si ctait inconsciemment) initie par leurs mesures conomiques. (Pensons aux combats de Bismarck avec Guillaume Ier). 5

    La Prusse du dix-huitime sicle a t, comme lune des principauts allemandes, gouverne avec tout autant de courte-vue, dgosme dynastique, de particularisme que les autres, elle a t tout comme celles-ci incapable de comprendre simplement une pense nationale, sans parler de la favoriser pratiquement au plan politique. Par sa puissance militaire plus grande, la Prusse na t pour lunit nationale quun obstacle plus efficace que les autres principauts, qui taient pour la plupart des petits tats impuissants. Cest pourquoi le jeune Hegel, par exemple, considre juste titre la Prusse comme un des tats non allemands, qui dchirent lunit allemande ; dans sa Constitution de lAllemagne 6, il cite la Prusse au mme rang que des puissances trangres, comme la Sude et le Danemark. Presque tous les grands esprits de cette poque ont une position analogue ; je ne renvoie qu Lessing, Klopstock, Winckelmann, Herder et Goethe. 7

    5 Guillaume Frdric Louis de Hohenzollern, (1797-1888) roi de

    Prusse et empereur Allemand sous le nom de Guillaume Ier. NdT. 6 Hegel, La constitution de lAllemagne, ditions Champ libre, Paris,

    1974, traduction Michel Jacob, page 103. 7 Gotthold Ephraim Lessing (1729-1781) crivain, critique et

    dramaturge allemand. Friedrich Gottlieb Klopstock, (1724-1803) pote allemand. Johann Joachim Winckelmann, (1717-1768), archologue, antiquaire et historien de lart allemand. Johann Gottfried von Herder (1744-1803) pote, thologien et philosophe allemand. NdT.

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    Cette opposition joue un grand rle, tout particulirement depuis la premire guerre mondiale, dans la critique de la prussianisation de lAllemagne. Elle se manifeste principalement dans la formule : Weimar contre Potsdam. Ce contraste est premire vue trs sduis