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Centre de Recherches d'Histoire Ancienne Volume 141 Sylvie VI LATTE ESPACE ET TEMPS La cité de la aristotélicienne Politique Préface de Claude MOSSÉ Annales Littéraires de l'Université de Besançon, 552 Diffusé par Les Belles Lettres, 95 boulevard Raspail - 75006 PARIS 1995

Vilatte_Espace et temps_La cité aristotélicienne de la Politique

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Centre deRecherches d'Histoire AncienneVolume 141Sylvie VI LATTEESPACE ETTEMPSLa citde laaristotliciennePolitiquePrface de Claude MOSSAnnalesLittraires del'Universit deBesanon, 552Diffus par Les Belles Lettres, 95 boulevard Raspail- 75006 PARIS1995AVANT-PROPOSL'ouvrage prsent constitue la mise jour dutexte de ma thsedeDoctorat d'Etat: "Le problmede l'espaceciviquechez Aristote",Universit deParis VIII 1979. Ce travailtient compte d'une part desrechercheshistoriques etphilosophiques nouvelles, d'autre part demes travauxrcents: L'insularitdans lapensegrecque, AnnalesLittraires de l'Universitde Besanon, Besanon-Paris 1991, etIl Athnes et leconcept d'insularitd'HomreThucydide", Revuebelgede philologieetd'histoire, i. 1993, p. 5 45.Je metourne enpremier lieuversClaude Moss qui a assur,par sonenseignement la FacultdesLettresdeClermont-Ferrand,maformationenHistoire grecque, et qui m'a initie auxrecherchessur la vie intellectuelle dans l'Antiquit, lors de mon Diplmed'tudes Suprieures etlorsdel'laboration demathse, dont elleavait bien vouluaccepter de diriger les travaux. JedemandeClaude Mossdetrouver dans ce textel'expression dematrsvivereconnaissance.cetteoccasion, j'exprime magratitude Pierre Lvque, quia bienvoulu intgrer ce texte sa collection.Mes trs vifsremerciementsvont aussi Roger Lambrechts,Professeur mrite l'Universit deLouvain, qui a si gnreusementouvert les pages de sa revue mes recherches.Je n'oubliepas nonpluslesoutienmoral si constant demescollgues duDpartement d'Histoiredel'UniversitBlaise Pascal-Clermont II, en particulier Rene Carr et Michel Aubrun.Enfin, que mes amis moulinois, Marie-Thrse Lampin, etJean-FranoisLampintrouvent ici letmoignagedemareconnais-sancepourl'ensembledeleur contribution, lafoisintellectuelle,moraleet matrielle.PRFACEPourl'historiendelaGrceancienne, laPolitique d'Aristoteest, implicitement ou explicitement, la source de l'image qu'ilconstruit de lacit grecque, cetteforme politiquetypiqued'unecivilisationqui est tenue pourunedesplusbrillantes de l'histoirehumaine. Non seulement en effet on y trouve une rflexion surla citet la citoyennet, mais aussides exemples concrets, tmoignages desrecherchesmenesparlephilosopheet seslvessurlespoliteiaiexistantes, dont laseule constitutiond'Athnesnous est parvenue.Premire grande oeuvre de"sciencepolitique", elle a t abondam-ment commente, discute, analyse, aussibienpar les philosophesqueparlespolitologues oulesconomistes. En bref, ils'agit d'unmonument dont on s'approche avec prudence et rvrence la fois. Lelivre de SylvieVilatte, qui s'appuiesur des recherches menesdepuis une vingtaine d'annes, ne se veut pasune nouvelle interpr-tation dutextedans sonensemble. Le titreendfinit bienl'objet: ils'agit de dgager ce que reprsentent les notions d'espace et de tempsdanslecadred'unerflexionsurlacit, c'est diresur unedesformes, mais aussi la plus acheve, del'organisation socialeetpolitiquedanslemondegrecancien. Lepoint dedpart de cetterecherche a tle livre,aujourd'huiunclassique, dePierre Lvqueet PierreVidal-NaquetsurClisthne, cerformateurathnienquifut, il ya 2500 ansle fondateur dece qui allait devenir la dmocratieathnienne. Les deux auteurs avaient mis enlumire, dans l'oeuvredel'Athnien, l'importancede l'organisationde l'espace par lessystmes destribus, destrittyes et des dmes, en mme temps quesemettaitenplaceun tempscivique. Commel'crivait J.P. Vernant,rendant comptedulivreau moment desaparution: "Face auxanciennes reprsentations spatiales, temporelles, numriques,charges devaleurs religieuses, s'laborent lesnouveauxcadres del'exprience, rpondant auxbesoins d'organisation dumonde delacit, cemondeproprement humaino les citoyensdlibrent etdcident eux-mmes deleuraffairescommunes" (Mytheet pensechez les Grecs, p. 240). Espaceet temps civiques, danslesrformesde l'Alcmonide, se caractrisaient par leur homognit. MaisLvqueet Vidal-Naquetdmontraient aussi que, auIVmesicledans les milieuxphilosophiques, cette conception d'un espace et d'untemps homognesavait fait place, singulirement dans l'oeuvre de10 Claude MossPlaton, unespace hirarchis et untemps devenu"lereflet desralits sidrales" (Clisthne l'Athnien, p. 146). Ils laissaienttoutefois de ct Aristote, le rangeant implicitement parmil'ensemble de ceux pour qui "la notion mme d'un espace et d'un tempsciviques purement conventionnels et abstraits"tait devenue totale-ment trangre.C'est cette assimilation desconceptions d'Aristote celles dePlatonconcernant l'espaceet le tempsciviquesquerfuteSylvieVilatte, qui va s'attacher dansce livre montrer, chezlephilo-sophedeStagire, paralllement aurefusde l'espaceet dutempshomognes clisthniens, l'laboration d'un espace non moins abstraitet mathmatique, mais fond sur d'autres prmisses. De sesrecherches sur l'insularit, S. Vilattearetenul'importancedelamtaphorede l'lecommereprsentationde l'espaceclisthnien:"C'est sur une insularit civique et politique, fonde sur la notion decircularitterritorialequelarformedesdix tribusde Clisthnetablissaitsonespacecivique"(p. 37). Or, unetellereprsentation"circulaire"et "isonomique" du territoire civique dbouche surl'arithmtique, surlequantitatif. C'est prcisment cettearithm-tiquequantitativequerefuse Aristotequi fonde sa recherchedel'essencedelacitsur lequalitatif: "Alarecrationhistoriquedela cit athnienne par l'Alcmonide, dans unbut simplementpolitique,s'oppose larecherche par Aristote del'essence de la cit,phnomne ternel et immuable, l'histoire humainen'intervenant. ..quedansledomainethique, par lamdiationd'unpersonnagedestin accomplir le gestencessaire audroulement du processustlologique, source du plus grand bien" (p. 39). Et S. Vilatteconclutsonanalyse dupremierlivre delaPolitique, d'odcouletoutesadmonstration: "Lanotion d'espace civique est donc bien prsentedans la Politique, mais elle est diffrente la fois de l'espacecivique de la cit grecque classique et des constructions intellectuellesdes prdcesseurs du Stagirite". Espaceabstrait, qui nesaurait trereprsentmatriellementsur une carte, et quipar lmmejustifieque la rsidence ne puisse tre le fondement de la citoyennet, commeAristote lerappelle danssadfinitionducitoyen aulivre III. Cettevision abstraite dela citcomme finalitdu"bien vivre"n'entranepas pourautant lamconnaissance des ncessits du"vivre". Pourreprendreletitre duchapitre consacr ce livreIII "l'essence delacit" setrouve"confrontelaralit" (p. 63). Une ralitquelephilosophen'esquivepas, maisqu'il subordonne lafinalitdu"bien vivre". Ds lors, S. Vilatte se refuse marquer une quelconquePrface 11diffrence entre les livres dits "thoriques" et les livres dits"ralistes", qui ne font que reprendre les mmes thmes dveloppsds le livre I. La conclusion de la premire partie desonlivre marquebienladiffrencequ'ellea tenu soulignerentreAristoteet sesprdcesseurs: "Aristote replaala dimensionspatiale delacitetses reprsentations dans une analyse complte duphnomne civiqueausein de la nature, del'oikoumneet dutemps. Il enrsultal'ideque la cit dans son essence secaractrisepar laralisation duvivreet dubien vivre, c'est dire, dansle systme d'analyse duStagirite,parla subordinationdela "causematrielle" de lacit, dont leslments sont mesurspar l'arithmtique, sciencequi parvient l'illimit, et apprhends par la science physique, la "causeformelle" delacit, qui dfinitlaplacedechacunparrapportaumonde vgtal et animal, par rapport l'ensembledes peuplestablis dans l'oikoumne et parrapport l'coulementdesgnra-tions. En consquence, l'analyse duvocabulaireutilis parAristotemontrequelaPolitiqueaintroduit lapolisdanslemondede lagomtriedans l'espace, proposant unereprsentationneuvedel'espacecivique:lasphre. Cettefigureoffrait au philosophe lameilleure mtaphore possibledela "causeformelle" puisqu'elletait issue, selon le Stagirite, dela plus noble des sciences(en raisonde son abstraction) : la gomtrie dans l'espace, science, pourAristote, capable la fois d'une analyse qualitative etd'unehirar-chisationdes lmentsqu'elleutilise, enparticulierceux procurspar la gomtrie plane"(p. 144).Ayant ainsi pos lesprincipes, il reste S. Vilatte parcourir"le cheminentrela ralitet l'idalisme", parcoursqui forme laseconde partiedulivre. Onretrouvela distinctionentre "causeformelle" et "causematrielle", mais inscrite cette fois dans letemps, la premire relevant de la finalit (de la ncessit? ), laseconde du hasard. Or, parce quela ralit dumonde des cits relvedavantage du"vivre" que du''bien vivre", le poids du hasard a joudans le pass et joue encore dans le prsent. Pourtant, face une tellereconnaissancede laralit, lephilosophen'est pasaussi dmuniqu'onpourraitlepenser. Caril peut"faire de l'vnement dont lacausalit est hasard oufortune, unebonne fortune, ausens aristotli-cien duterme, autrement dit assurer dans le futurla suprmatie dubienvivresurlevivre"(p. 164). Celajustifieenparticulier quelephilosophe puisse envisager les moyens desauvegarder les systmespolitiquesexistants, ycomprislatyrannie. Cela expliqueaussi larecherche du"mieux possible pour lasituation donne". Cemieux12 Claude Mosspossible,c'est "lavertumoyenne quechacunpeut atteindre". Maiscela rend compte aussi delaplace del'histoire et dutemps dans lapenseduphilosophe, car, dit S. Vilatte"le tempsest unfacteurd'union plus quederupture dans la philosophie politique aristotli-cienne. C'est un chemin entre la ralitdcevante, constat pessimisteduphilosophe, mais sans lequel l'actionpolitiquene serait pasenvisageable, et l'idalismerestaurerdans lacit" (p. 184). Cechemin passe par le juste milieu, le meson, qui,comme le dit encoreS. Vilatte, "trouve ausein dela Politique sonexpression idale dansles constitutionsqui symbolisent ce qui est communauxcitoyens"(p. 193). Cetteanalysedes constitutionsexistantesforme lenoyaucentral dela Politique d'Aristote, et l'on a dj beaucoup crit sonsujet. S. Vilattes'efforce dela mettre enrelationaveclesprincipesdgags dans la premire partie de son livre. "Il faudra nonseulement montrer que le juste milieu est un chemin entre l'idalismeet le ralisme, enprenant en compte tousles problmes qu'entranel'analyse du concept de mdit chez Aristote, mais encore mettre envidence que lejustemilieuconstitue aussi le point d'intersection,doncl'unit,entreles deuxaxesdela dfinition delacitdanslaPolitique, laterreet leshommes, l'espacedelacitet lesinstitu-tions"(p. 193). Dans le jugement port parle philosophe sur chaquetype de constitution,la part dvolue auvivre etau bienvivre seralecritre premier, qu'il s'agisse desconstitutions idales proposes parses devanciers ou desconstitutions relles, aussi bien celles qui sontprsentes comme des modles que les constitutions "dvies". Danscet examen desconstitutions existantes, le philosophe se soucie peudutempshistorique. Dslors, quelleest lavaleur desexemplesdonnsdans laPolitique?Enfait, il s'agit biende paradigmes,d'exemplesfragmentaires. Aristote"abesoineneffet d'ignorerenpartie letissuhistorique desinstitutions dans sa double dimensiontemporelleet spatiale, afinde lefragmenter et del'utiliser alorssans gardpourles disparits chronologiques etspatiales que cettemthode peut induire. C'est la condition mme del'introduction del'histoire constitutionnelle dans la Politique. Cette mthodeestconforme ceque dit Aristote de l'histoire dans la Potique,ycompris del'histoire desinstitutions: pour lui il s'agit d'une simpleconnaissancedu particulierqui doits'intgrerunehirarchiedesavoirs o l'histoire n'occupe pas la premire place" (p. 247).Aristoten'est pas un historien, celaonlesavait, mais S. Vilattedgage bien les raisons de cette attitude du philosophe : "Lamthode de rflexion choisie par Aristote est donc bien unePrface 13gnralisation partird'exempleshistoriquessoigneusement trisen fonction des proccupations philosophiques de l'auteur" (p. 256).On nereviendrapassur les consquences decepartipris duphilosophe: ellesinvitent l'historien dela Grce ancienne utiliseravecprudence les exemples donns par Aristote. S. Vilatte le montrebien en reprenant en particulier celui de Sparte sur lequelelle s'tendlonguement. Et l'onretiendrasaremarqueproposdel'enqutearistotlicienne qui "se dtermine d'aprs unsavoir dj constitu surSparte depuisleVmeet leIVmesicle, savoir auquel Aristoteaapportdeslments. Mais letri surcetteinformationsefait enfonctiondeproblmes philosophiques. L'histoire institutionnelle deSparte n'intresse le Stagirite que dans la mesure o elle fournit un oudes exemples la dmonstration philosophique" (p. 266).Il envademme pourla Crte(djensoi une abstraction,commes'il n'yavait qu'uneseulecitcrtoise)et pourCarthage,autres constitutions"modles". Il envaunpeudiffremment pourAthnes, qui nefait pasl'objet d'uneanalysed'ensembledanslaPolitique, qui n'est voque que fragmentairement entant quetelle,mmesi, commeledit S. Vilatte, "sesinstitutionset sonhistoireimprgnent directement la penseduStagiritedans tout ce quiconcerne la dmocratie, et indirectement en ce qui concerne la polis engnral"(p. 278). Certes,et encelaAristoteest bien l'origine de"l'athnocentrisrne"qui caractrisetoutes lestudessur "la"citgrecque. Mais pouvait-il en tre autrement? Tousles efforts faitsparl'historiographie contemporaine pour se librer de cet"athnocentrisme" ne fontqueconfirmer qu'Athnes seule offrait aupenseur politique un terrainsusceptiblede nourrir sa rflexion,commeseuleelle permet l'historiende comprendrecequ'atl'originalitdelacivilisationgrecque.Decettecivilisation, Aristoteest assurment l'undesrepr-sentants lesplus complets. Dans saconclusion,S. Vilatteseplatl'opposer Socrate,bien que comme luiil tmoigne des "progrs del'individualismeau sein dumondegrec" (p. 309). Mais Socrate,comme ceux qui le firent parler aprs samort,Platon etXnophon,taituncitoyenathnien. Aristote, lui, fut "l'hommedepartout etde nullepart", et commetel, particulirement reprsentatif desonpoque, celledudclin dela cit. En mme temps, fondateur d'unecole philosophique, il a particip activement une communaut quise "placeau-dessusdela vie civiqueet de la vieordinaire". Etcependant, "bien que plus proche par son statut personnel ducosmopolitsdesStociensqueducitoyenphilosophedel'poque14 Claude Mossarchaqueet classique", Aristoten'enrestepas moinsfidledesformes de pense traditionnelles, pour rpondre mieuxquesesprdcesseurs au problme de la recherche de la cit idale.Je ne sais si cette image que propose S. Vilatte d'un philosophese considrant comme"le meilleur"correspond la ralit. Il restequeledsir d'Aristotede rivaliser avec Platon(ouSocrate) estincontestableet s'inscrit bien dans cet esprit agonistiquequi seretrouveaussibiendanslavie intellectuelle qu'latribuneouaustade, etjustifiecetteenqute qui claireavectalent etpassion unedes plus grandes figures de la philosophie grecque.Claude MOSSINTRODUCTIONIl faut en premier lieu rendre compte de l'origine de cette tudeet en justifier les intentions. Dansunouvrage consacrClisthnel'Athnien, P. Lvque et P. Vidal-Naquet soulignaient qu'Aristoteavait, danslaConstitution d'Athnes, reconstitulesystmetribaldel'Athnesprclisthnienneenutilisantlesconceptionsplatoni-ciennes en ce domaine, si bien qu'avec unfonddevrit, l'existencedesquatretribusioniennes anciennes, lesindicationsnumriques,c'est--direlesquatre tribus l'imitationdessaisonsdel'anne, lesdouzesubdivisionsdestribus(trittyeset phratries), l'image desdouze mois del'anne, lestrente gn, comprenant chacun trentehommes" comme le nombre des jours d'un mois, taient"manifestement controuves'".Et lesauteurs deClisthne l'Ath-niend'ajouter: "Maislanotionmmed'unespaceet d'untempsciviques purement conventionnels et abstraits, qui est la base delaconstruction clisthnienne, est devenue totalement trangre l'espritet Aristote, qui danslapremirepartiede saConstitutiond'Athnes se pose pourtant en historien et non en thoricienpolitique, crateur d'une cit utopique comme le Platon desLois, nepeut lui-mme chapper aux contraintes desmilieux philosophiquesdesontemps", et de constater, dans une note, que le matre duLyceconservait, dans le passage prcdant la descriptiondes tribusprclisthniennes, ladivisionplatoniciennede lasocitendeuxclasses, paysans et artisans, mme si la Constitution d'Athnessemblait remonter desrecherches entreprises asseztt2.Les recherches bibliographiques ont t arrtes avec l'A n nephilologique, LXI, 1989. Les abrviations sont celles utilises parl'Anne philologique, Lestraductions sont donnesdans laCollectiondes Universits de France ou dans la Bibliothque des textesphilosophiques de laLibrairie philosophique J. Vrin, mais modifies sincessaire.1. P. LVQUE,P. VIDAL-NAQUET, Clisthne l'Athnien. Essai sur larepr-sentation de l'espace et du temps dans la pense politique grecque dela fin du VIesicle lamort dePlaton, Paris 1960, p. 144-145.2. P. 145, n. 2; et rfrencel'ouvragedeR. WEIL, Aristoteet l'Histoire.Essai surla Politique, Paris1960, p. 116.16 Sylvie VilatteCes remarques appellent quelques considrations. Les auteursdeClisthne l'Athnienont appelavecbonheur "espacecivique"l'tablissement parl'Alcmonidede dixnouvellestribusfondes,chacune, surlemlanged'unetrittysdelaVille, d'unetrittys del'Intrieuret d'unetrittysdelaCte, qui regroupaient, chacuneleur tour, les dmes del'Attique et les quartiers urbains. La fonctionpurement civique de ce systme tribal dont la dimension spatiale estla marque typique s'accompagnait de l'tablissement d'un calendrierprytanique divisant endixparties l'anne organise traditionnelle-ment selon un calendrier de douze mois d'origine lunaire, scand parles ftes religieuses. Pour P. Lvque et P. Vidal-Naquet, cetteorganisation spatiale del'institution tribale, appuye sur le systmearithmtique dcimal etsur une gomtrie ternaire, les troiscerclesconcentriques dela Ville, del'Intrieur etla Cte, ce qui selon euxpouvait "dsormais s'inscrire sur unecarte"3, avait sa sourcemoinsdans les spculations philosophiques del'poquearchaque, enparticulierdePythagore, quedanslanotionpolitiqued'isonomie.C'est pourquoi les auteurs de Clisthne l'Athnien qualifient de"conventionnels et abstraits"l'espaceet letempsciviquesdes dixtribus. Mais d'autres travauxhistoriquesont prsentautrementcetterformeet ses sources, on yreviendra. Corrlativement, ilparat assezcurieuxdesoutenirquelareconstructionparAristotedes quatre tribus prclisthniennes dmontre essentiellementl'incomprhension par le philosophe de la qualit abstraite etconventionnelle del'espace et dutemps civiques desdixtribus. Eneffet, d'unepartAristotes'estvouluunremarquableclassificateurdes raisonnementsabstraitset d'autrepartils'estmanifest, plusque tout autre l'poque classique, nonseulement comme un"enquteur" des rgimes politiques, par ses politiai, ainsi queleremarquent les auteurs deClisthnel'Athnien, maisencore commeunhistorien(certescritique l) desthoriesphilosophiquesparsesdoxographies. En outre, il faut aussi tenir compte du soin apport parAristote, ausein de divers travaux philosophiquesde premireimportance, ladfinitiondes notions d'espaceou de lieu, parl'lucidation en particulier de termes comme chraet iopos,L'utilisation par Aristote de notions platoniciennes n'est enfin3. P. LVQUE, P. VIDAL-NAQUET, op. cit., p. 13.4. J.-P. VERNANT, Mytheet pensechezles Grecs, l, Paris1971, Espaceetorganisation politique en Grce ancienne, citation p. 227-229;M. PIRART, Platon et la Cit grecque. Thorie et ralit dans laConstitution des"Lois", Bruxelles 1974, p. 17-18,48 et s.Introduction 17jamais innocente, il s'agit probablement, comme le prouve lamthodearistotliciennel'oeuvre, onleverra, danslaPolitique,d'un plan mrement rflchi.Il est vident qu'une tude sur la conception de l'espace civiquechezAristoterestefaire. Il estnonmoinsclairqu'untel travaildoit envisager la fois Aristote "historien" et Aristote penseurpolitique, oumieuxphilosophe, sous peine dese priver deprcieuxpoints decomparaison et d'une bonne vued'ensemble du sujet. Dslors, une question s'impose: quels documents Aristote a-t-il laiss ce sujet?Lecasde laConstitution d'Athnesest leplussimple r-soudre: les allusions l'Athnes primitive, ladescriptiondelarforme de Clisthne, les mentions contenues, parses, dansl'ensemble dutextepermettent decirconscrire rapidement l'opiniondu Stagirite sur Athnes.Autrechoseest l'oeuvrepolitiqueprincipaledumatreduLyce, oeuvre qui analyse dans sesdiverslivres, defaonexplicite, la manirede la Constitution d'Athnes, l'action politique deClisthne,ouprsente unemditationimplicite del'espace civiqueclisthnienet desconsquencesdesacration. Alors, unesimplelecture des livres de La Politique entrane les constatationssuivantes. Il est questionau livre1 d'unedivisionde lapolis enoikiai, kmai, termes qui dans le langage courant ont une dimensionspatiale, aulivre II du topospossd encommun par les citoyens etdela chra, aulivre III les aporiesse succdent sur leterritoire delacit, surl'actionpolitiqueclisthnienne, enfinle groupedeslivresVII et VIII s'ouvresurunedescriptionde lacitdupossible(todunaion), avecdesnotationssurleterritoireet surledcoupagespatial et politiquede lacitselon les voeuxduphilosophe, tandisque les indications deslivresIV-VI sont intgres l'ensemble d'untexte concernant les actions possibles sur chaque type de constitution.On remarquera, en outre, que le problme spatial dans la citaristotliciennede laPolitique est toujours pos l'occasiondespremiers chapitres dechaque livre, endehors du groupe deslivresIV VI qui chappe cettebipartition, et que ces premiers chapitressont suivisde considrationscomplmentaires: surl'conomieaulivrel, sur la critique despenseurs politiques et sur celle des diversesconstitutions jugesidales par l'opinion commune aulivre II, sur leclassement etl'examen desconstitutions aulivreIII, sur l'ducationauxlivresVII et VIII. C'est direl'importancede ce thme pourAristote qui, selonsamthode detravail,tente d'encernertousles18 Sylvie Vilatteaspects ettoutes les ramifications. C'est pourquoi Aristote distinguechra et topos, danslaPolitiquecomme dans ses autres oeuvresphilosophiques, etil faudraenrestituer la signification prcise.De fait, en cedomaine, Platonl'avait, enuncertainsens,prcd. Il apparat, en effet, comme l'ont remarqu J.-P. Vernant ouM. Pirart, que, mditant la rforme clisthnienne dans un esprit lafois d'opposition et dedpassement, Platon, dans la cit des Lois,aproposunepolisdontl'espaceciviquetait fortement liunerefontecomplteducorpssocial: "Aussi n'est-il pastonnant detrouver chez le philosophe de l'Acadmie la tentative la plusrigoureusepourtracerlecadreterritorial delacitconformmentaux exigences d'un espace social homogne... La cit desLois admet-tradonc le partage du sol et des maisons aulieudel'exploitation encommun dela terre: chaque citoyen bnficiera d'un lot dtermin...Ce modle est la fois gomtrique et politique. Il reprsentel'organisationde la cit sousla formed'unschmaspatial. Il lafigure dessine sur le sol. En quoi cet espace civique dePlaton est-ilcontraire, en quoi est-il semblable au modle clisthnien? ...L'espace de la cit (platonicienne), tout charg qu'il soit ensignifications religieuses, est rendudefaonplus systmatique quechez Clisthne parfaitement homogne et indiffrenci". Or, siPlaton donnait une dimension nouvelle l'espace civique, Aristote,dans la Politique,par la critique desonmatre, apportait son toursa vision de la question, qui ne peut plus au IVe sicle se limiter sonaspect purement institutionnel, celui destribus.Il y a donc deux points aborder. D'une part, dfinir la naturedesliensqui unissent les esquisses successivesde la dimensionspatiale de la cit aristotlicienne de la Politique, approchesplaces par lephilosophesous le signede la difficult, l'aporie,celle que le philosophe pose aulivre III, qu'il tente dersoudreauxlivres l, II, VII, comme l'indique le ton affirmatif deces passages, ouqu'il reprend, en examinant les difficultsd'applicationdessolu-tions proposes, auxlivres IV VI. D'autre part, dterminer la5. Voirlamise au point rcente deH. MENDELL, Topai on Topos: TheDevelopment of Aristotle'sConcept of Place, Phronesis, 32, 2, 1987,p. 206-231, oucelle de M. BUNGE, Lelieuet l'espace, Penser avecAristote, Paris1991, p. 485: "pourAristote, toutlieu est lelieu d'unechose(relleoupossible)", notrenotiond'espaceest renduedanslaphilosophie aristotliciennesoit partopos, soit par lamultiplicit destopai; chra, en dehors de la significationcommune de terre, estl'tendue.Introduction 19raisonqui amneladoublestructurede certainslivresquel'onpourrait rsumer selon la formule si souvent utilise par lephilosophe: laterreet les hommes.Oril est vrai que si, pendant longtemps, l'image d'un Aristotedogmatiques'taitimpose lapenseoccidentale, lephilosopheapparat de nos jours comme infiniment plus complexe, plus"aportique" en quelque sorte", travaillantsansrelchelasolutiond'apories qui sont finalement pour lui en quelques cas irrductibles",Entreces deuxconceptions se placel'hypothsedveloppe parW. [aegervsurl'ensembledel'oeuvre aristotlicienne, mais qui estparticulirement intressantepour l'historiensur laPolitique. Eneffet, lathoriede classement deslivresde laPolitiquedfenduepar W. Iaeger fut remarquable en ce sens qu'elle ne se fondait pas surdesdtails derdaction, mais sur unevue d'ensemble delaphilo-sophie aristotlicienne. Ds lors l'auteur proposait de voir encertainslivres une'premire Politique' crite sousl'influence delaphilosophie platonicienne, end'autresune 'seconde Politique'criteaprs la rupture avec les ides dumatrede l'Acadmie. Cettevolution se fondait, selon W. Iaeger, sur une dcouverte parAristote, grcesesrechercheshistoriques, d'unephilosophie du6. Par exemple:II, 1265 a 20; sur les conditions danslesquelles l'oeuvrenousest parvenueL. ROBIN, La pense hellnique des origines picure, Paris 1967, (2e d.), p. 495.7. L'expression estdeP. AUBENQUE, Le problme de l'tre chez Aristote,Paris 1966(2e dition), p. 15-16; la question est bien pose parP. MORAUX, dans sa discussion, p. 43, de La Politique d'Aristote,Genve1964, mais galement dansleschapitresconsacrsAristotedeP. AUBENQUE,J. BERNHARDT, F.CHATELIIT, La philosophie paennedu VIe sicle au Ille sicle avant J.-C., Paris 1973, p. 131, 141 enparticulier.8. P. AUBENQUE, Sur la notionaristotlicienned'aporie, Aristote et lesproblmes demthode, Louvain1960, p. 3-19, dfinit chezAristoteladiaporie, examen des opinions contraires, Yeuporie qui, dans lemeilleur des cas, apporteune solution ladifficult, mais qui parfoisaboutit lamise envidenceducaractre"ternel"dela question;etl'excellent rsumduproblmepar P. AUBENQUE, op. cit., p. 5 :"Vouloir unifier et complterAristote, c'tait admettre quesapensetait, eneffet, susceptibled'treunifieet complte, c'tait vouloirdgager l'aristotlisme de droit del'aristotlismedefait, commesil'Aristote historique tait rest en de desapropre doctrine".9. W. JAEGER, Aristotle. Fundamentals of the History of his Develop-ment, Oxford1948 (2e d.).20 Sylvie Vila ttepossibleoprant directement surlaralit. De cefait, poussantsathorie jusqu'au bout, W. Iaeger proposait une nouvelle dition de laPolitique en raison de l'ordre des livres qu'il conseillait. Denombreuses ractions ont suivi cette thse, dont on signaleracertaines, suffisamment caractristiquesdes questions souleves.E. Berti a pu ainsi remarquer qu'Aristote, dans sa premirerecherche, ds le Protreptique, avait affirm une originalit quin'avait fait ques'panouirtv. P.-M. Schuhl acontestleprincipemme d'une exploitationpurement chronologiquedetoute oeuvrephilosophique: "Unenotion peut tre bien antrieure chez un auteuraumoment oil ladveloppedans sonoeuvre et l'volution delapense ne concide pas ncessairement avec l'ordre despublications"ll. Enfin, P. Aubenqueasoulign que: "Lathse del'volutionnesignifiedoncpasque cetteoeuvrenedoit pastreconsidrecommeuntout", quel'auteur "restechaqueinstantresponsable delatotalitdesonoeuvre, tant qu'il n'en apas reniexpressment telleoutelle partie", enfinque l'unitdes partiesd'une oeuvre "n'est pas originaire, mais seulement recherche" et queles textes "tendent vers le systme au lieu d'en partir"12.Le problme del'ordre des livres dela Politique" engage doncplus qu'une question de forme, il suppose de la part du commentateurunevisionde laphilosophiepolitiqueduStagiriteo, depuislespropositions de W. [aeger, l'Histoire tient une place centrale.L'aborder ensuivant les diffrents aspects de la recherche d'Aristotesur l'espace civiquepermettra d'y rpondre et de situer Aristote dansle mouvement des ides de l'poque classique.10. E. BERTI,La filosofia dei primoAristotele, Padoue1962, en particulierp.558.11. P.-M. SCHUHL, L'oeuvre de Platon, Paris 1954, p. 15; voir aussiA. MANSION, Introduction~ la physique aristotlicienne, Louvain1945,qui insiste, proposd'unepartie aussi importante de la rflexionaristotlicienne(La Physique), sur la cohrence del'oeuvre.12. P. AUBENQUE, op. cii., p. 5 ; cet ouvrage consacr la Mtaphysiquecomporte des vues extrmement fcondes pour l'ensemble del'oeuvred'Aristote;au reste, c'est partirde la Mtaphysique queW. Jaeger avait conu sa thorie: W. JAEGER, Siudien zur Enisie-hungsgeechichte der Metaphysik des Aristoteles, Berlin1912; voiraussi R. STARK, Aristotelesstudien, Munich 1954; J. BERNHARDT, op. cit,supra n. 7, p. 186, pour l'harmonieuse intgration de l'Ethique ~Nicomaqueet delaPolitique dans l'ensemblede l'oeuvreet sur ladifficult rduire lesoeuvresmorales et politiquessi complexes la"raideur des schmaslivresques".Introduction 21.. Tableaurcapitulatif desprincipalessolutionsproposes(uneseulemention bibliographique a tretenue pour chaque auteur) :J. BARTHLMY SAINT-HILAIRE, La Politique d'Aristote, le d., Paris 1837,l'auteur accepte l'ordre, l, Il, III, VII, VIII, IV, VI, V.W. ONCKEN DieStaatslehre des Aristoteles, Leipzig 1870-1875, VII,VIII et III crits ensemble, inversion entre V et VI.F. SUSEMIHL, Aristotelis Politiea, Leipzig1879, texterevuen1929 parO. IMMISCH, qui amaintenu lespropositions dupremier diteur, l, II,III, VII, VIII, IV, V, VI.W. L. NEWMAN, The Polities of Aristotle, Oxford 1887-1902, l, II, III, VII,VIII, IV, V, VI.U. VONWILAMOWITZ-MOELLENDORFF, Aristote1es und Athen, 2 vol.,Berlin1893, souponnelathoriequesondiscipleW. Jaeger mettraau point.W. JAEGER, op. cit. n. 9, traduction anglaise du volume paru Berlin en1923, II (I-VIII), III, VII-VIII, premire pense politique, II, IV-VI,deuxime conception, 1 tant part.H. VON ARNIM, Zur Entstehungsgesehiehte der aristotelisehen Politik,Vienne 1924, II constitue l'introduction, puisl, III, IV, V, VI, VII, VIII.K. KAHLENBERG, Beitragzur Interpretation des III Buehes deraristote1isehen Politik, Berlin 1934, position semblable celle deW. Jaeger.P.GOHLKE, DieEntstehungder aristotelisehen Ethik, Politik, Rhetorik,Vienne 1944, prconise la modification suivante: III, IV, VI, V, II, 1.E. BARKER, ThePolities of Aristotle, Oxford 1948, 3e d., a adoptplusieurs solutions: 1) VII, VIII, l, II, III, IV, V, VI, (VII etVIII crits Assos de 347 344, l, II, III Pellade342 336, leresteAthnes), iln'accepte pas l'ide de "premire Politique"; 2) VII-VIll passentavant IV-VI; pour la trad uction il organise l, II, III, IV et VI, VII et VIll,V; 3) il reporte la rdaction Athnes au Lyce et dcided'individualiser chaque livre.W. THEILER, BauundZeit der aristotelischen Politik, MH, 9, 1952,p. 65-78, VII, VIII, IV-VI, 1-111.O. GIGON, Aristote1es. Politik und StaatdesAihener, Zurich 1955, sixtraitsd'poques diffrentes.W. D. Ross, Aristotelis Politiea, Oxford1957, II (I-VIII), V-VI, VII-VIII,II (IX-XII), III, IV.1. DRING, G. E. OWEN, Aristotle andPlatointhemid-jourth Century,Cteborg 1960, bilannuanc desinfluences dePlaton sur Aristote.R. WEIL, op. cit. n. 2, est favorable W. Jaeger et fait du livre1untraitpart.R.ROBINSON, Aristotle's Politics, Oxford1962, il voit dans laPolitiqueune collection d'essais.22 Sylvie VilatteP. A. MERJER, ChronologieenRedactie vanAristoteles' Poliiica, Assen1962,insiste sur lerled'AndronicosdeRhodes dans laconstitutiondetraits spars en unseul livre.R. STARK, Der GesamtaufbauderaristotelischenPolitik, LaPolitiqued'Aristote, Recueil de laFondationHardt (XI), Vandoeuvres-Genve1965, p. 1-36, hostile la Schichtenanalyse deW. JaegerE. BRAUN, Das dritte Bueh der aristotelisehen "Poliiik", Interpretation,Vienne 1965, examen dtaill desproblmes poss aulivreIII.R.LAURENT!, Genesi e formazione della "Poliiica" di Aristotele,Padoue 1965, III, II (I-VIII), 1, VII-VIII, II, IV-VI.1. DRING, Aristoteles. Darstellung und Interpretation seinesDenkens, Heidelberg 1966, l'auteur s'cartedes interprtations deW. Jaeger.W. SIEGFRIED, Aristoteles. Aufzeiehnungen zur Staatstheorie(Poliiik),Cologne1967, proche deW. [aeger, II, VII-VIII, 1et III, d'abord; puisIV-VI refltantla derniremanire.E.SCHUETRUMPF, Die Analyse derPolis durehAristote/es, Amsterdam1980, VII, VIII, II, IV, III, V, VI, le livre 1est part.J.-P. DUMONT, Introduction lamthoded'Aristote, Paris 1986, p. 21et s., le livre II (sauf le chapitre VI) appartient unepremire priode,les livresVII-VIII-Ill datent de lasecondepriode, leslivresIV VI,rvlent une mthode nouvelle empirique, le livre 1 est crit enintroduction aprs coup.Onvoquera d'autres oeuvres importantessurlapensepolitique duStagirite au cours dece travail.Premire partiePOSITIONDESPROBLMESLADIMENSIONSPATIALEDELACITDANS LAPOLIT/QUE"...Platon... affirme dans le Timel'identit delamatirethul)et del'tenduetchra",ARISTOTE, Physique,IV, 209b 11."Reste quePlaton a identifi le lieu(topos)et l'tenduetchra)",ARISTOTE, Physique, IV, 209b 15."La formeteidos) est, de la chose, le lieu du corpsenveloppant(hod topos tau priechontosematos)",ARISTOTE, Physique, IV, 211 b 13-14."Par suitela limite immobile immdiate del'enveloppe, telest le lieu ...Autre consquence: le lieu parat tre une surface etcomme un vase: une enveloppe".ARISTOTE, Physique,IV, 212 a20 els."Si un corps a hors de lui un corps qui l'enveloppe,il est dans le lieu".ARISTOTE, Physique, IV, 212a 31-32.Chapitre 1L'ESPACEDELA CITA. LELIVRE 1 DELAPOLITIQUELe livre 1 dela Politique contient relativement peudedve-loppements sur l'espacedela cit. Les lments essentiels sontconcentrs dans le chapitre II et profondment insrs dans lecontexte de l'ensemble du livre. Or, la densit et la complexit de larflexion aristotlicienne sont telles que l'examen du passage soulveunnombreconsidrable deproblmes qui ncessitentuneanalyseminutieuse.De ce fait, la notion mme d'espace dela cit est unsujetd'interrogation. C'est lafindel'enquteconsacrecepassagequ'ilsera possible detenter une dfinition de cette notion, suggreseulement par un vocabulaire aristotlicien ambigu premirelecture,puisqu'il est celuimme delaviequotidienne et qu'ildoitnanmoinstransmettreunepenseoriginale, et notionqui, parlamultiplicitdesfacettesd'interprtationoffertespar chaquetermel'analyse, repoussetoutesolutionhtive. Letexteprsente doncl'enchanementsuivant: unedfinitiondelacit, unexpos delamthode d'analyse, untableau des lments constitutifs de lacit!;chacun de cesdveloppements faisant surgir des interrogations quel'historiennepeut viter.1. La dfinition dela cit"Lenombrenous sembletre illimit,parcequenotreintellection neparvient pas l'puiser".Aristote, Physique, III, 4,203b 6.La cit, ds les premires phrases, se place dans undes cadreslesplus importants de lapense aristotlicienne: larflexion sur lafinalit, sur latlologie.Corrlativement, lapense duphilosopheest oriente contre lesides prsentes par d'autres penseurs qui nesont point nomms, mais ol'onreconnat enparticulier Platon. Ladfinition sous-entend ce double contexte et il conviendra de1. ARISTOTE, Politique,1, II, 1252a 24-1253 a 5.28 Sylvie Vilattes'interroger sur les rapports entretenus par ces deux approches de lanotion de cit.La cit,dit Aristote, est une communaut, une koinnia, termeabstrait etpeuexplicite-, qui estimmdiatementinsrdansl'ex-posdelathoriefinaliste. La notion definalitappliquelaviepolitiqueprovoqueunintrt particulierchezl'historien, car ellel'entrane prciser les notions, essentielles pour lui, del'origine dessocitsoudescits(originesrellesoureprsentationsdansunepenseparticulire), dutempshistorique, de laplacedel'hommedansl'laboration desondestin. Et, Aristote dit cesujet: "Toutecommunautestconstitueenvued'uncertainbien(car tousleshommesfont tout envuedecequi leur parat un bien)..."3. Cettecommunaut est donc une cration humaine et une cration rsultantplus particulirement delavolont humaine: l'homme apparat icicommelematredesmoyens pour atteindre lafin, lapolis4. Mais,pour le philosophe, cette communaut n'est, ce stade del'analyse,qu'uneralit d'videnceS.D'autre part, le problme del'origine delacit, qui n'est abord qu'entermestlologiques, suscite ds lorsdesinterrogations plusprcises: de quellenatureest la volontoriginelle qui menala constitutiondelacit? combien detempsncessitala ralisationde cettecommunaut?Autrementdit desquestions politiques ettemporelles.La dmonstration aristotlicienne montre enquel sens serontinflchies ces rponses: dans unsens plus abstrait, plus logique queraliste ouhistorique. En effet, Aristote ajoute: "que prcisment lebien souverain entre tous estla fin dela communaut qui estsouve-raine (ku ritat) entre toutes et inclut toutes les autrestpriechousa : c'est elle quel'onnommela cit ou communautpolitique'te. Il n'est pas question ici derfrence concrte l'histoirepour expliquer cette communaut, sa cration; au contraire, Aristote,depuisle dbut deLaPolitique, penseenlogicien;il dveloppe un2. l, l, 1252a 1-16; l, l, 1252a 17-23et l, II, 1252a 24-25; l, II, 1252 a26-1253a5.3. l, l, 1252 a 2-4; cf. M.P. LERNER, Recherches sur lanotionde finalitchez Aristote, Paris1969, p. 32-34, 39 et s., p. 144 et s., selonl'auteur lacit n'est pas unefinensoi, maislaconditionrequisepour quesoitpossible uneviesuprieure.4. J. HINTIKKA, The individual and theendsof theState. Sorneaspectsof greek way of thinking, Ajatus (Helsinki), XXVIII, 1966, p. 23-37.5. Hormen, 1252a 1 ;dlon, 1252a4.6. l, l, 1252a4 ~ .L'espace de la cit 29syllogisme, il nefaitpas oeuvre d'historien.Mais, lestermes choisispour caractriser lacitimpliquent,danslecasdelacommunautsouveraine entre toutes, une supriorit hirarchique, dans le secondcas, celui d'une communaut qui inclut toutes les autres, une dimensionspatiale,qu'il n'estpaspossible dedfinirpour l'instant; eneffet,la racine pri suppose un encerclement. Si l'on se rfre l'Ethique Nicomaque", il apparat paralllement quel'tudede la polis, lapolitique, est lasciencesouveraine(kuritat) et architechtoniquetarchitektonik). Or, immdiatement aprsl'expos delatlologiede la cit, Aristote introduit la critique depenseurs qui ont avant luitent dedfinir lacit.Pourquoi, comme nous l'avons signal, Aristote lie-t-il laprsencedela finalit, marquedesa pense, lacritiquedelaphilosophiesocratiqueet platonicienne?Samthodecoutumirecomprend, ainsi qu'on le voit au dbut du livre II, un expos critiquedesthories de sesprdcesseurs oude sescontemporains, puis undveloppement de ses propres conclusions sur le problme. Ici, ilyainversion dela mthode; l'auteur exprime d'abordsapense, pourpasser ensuite rapidement la critique, puis aborde de nouveau sesthories. Il yaprobablement delapart duphilosophe unevolontdemontrer ainsi l'incompatibilit ancienne entre sarflexion et desdfinitionsauxquelles il n'aprobablement jamais adhrprofond-ment, mme si ellesfurentfamilires auxcrivains et auxpenseursqui marqurent sa jeunesseS. C'est, en effet, en raison d'une convictionbienancrechezAristote, savoirquelebien, toagathon, aunevaleur essentiellement qualitative, que les dfinitions de la citproposespar Xnophon, dansles Mmorableset l'Economique, etpar Platon, dans le Politique etLesLois, sont rejetes. Or, chacun deces deux auteurs aborde la cit selonune approche spatiale. En cons-quence, la communautpolitiques, h koinnia h politik,qu'est lacit, lapolis, nepeutsedfinir, selonAristote, ycomprisdanssesdonnes spatiales, la manired'uneopinionpartage par lespenseurs athniens qui l'ont prcd.En effet: "Tous ceux qui s'imaginent qu'homme d'Etat, roi, chefdefamille, matred'esclavessont identiques, ne s'expriment pas7. ARISTOTE, Ethique Nicomaque, t i.1094 a 23 b 2.8. R. BODES, Le philosopheet la cit. Recherches sur les rapportsentre morale et politique dans la pense d'Aristote, Paris 1982,p. 14-15; Id., Aristote et lacondition humaine, RPhL, 81, 1983, p. 202 ;J.-P. DUMONT, Introduction, op. cii., p. 16-17.9. 1252a 7; voir aussi R. STARK, Der Gesamtaufbau ..., op. cit., p. 1-36.30 Sylvie Vilattebien; ils ne voient, en effet, en chacun d'eux qu'une diffrence de plusou de moinset nonpasd'espce... Commes'il n'yavait aucunediffrence entre une grande famille et une petitecit; quant l'homme d'Etat et au roi"10. Les termes fondamentaux utiliss par sesprdcesseurs, plthos,oligots ouoligos, plin, mgal oikia,mikrapolis, sont, pour Aristote, du domaine du quantitatif etincapablesenconsquencede fournir unedfinitioncorrectedel'autoritpolitiqueet de lacit. Apartirde l, onpeutsupposerqu'Aristote va prendre le contre-pied desthses de ses prdcesseurset s'exprimerdans destermes diamtralement opposs, comme unngatif de la pensesocratiqueou platonicienne. Lephilosophesouligne, eneffet, le caractre qualitatif desonraisonnement sur lacit, que l'on peut rsumer par un matre mot: eidos, la forme. PourAristote, les penses socratique etplatonicienne voient la cit commeuneadditiond'treshumainset d'lmentsspatiauxet proposentdoncunedfinitionarithmtiquede lapolis digned'trerejete.Mais, on peut se demander ds lors ce que peuvent recouvrir, dans laPolitique, les mots oikiaet polis, si la notion d'addition, depersonneset d'lmentsspatiaux, doit trerejete. Defait, il estncessaire derecouriraudtail destextesincrimins pourmesurercorrectement l'enjeu.Xnophonexprimesonpoint devuedans desdialogues quidonnent l'apprciation de Socrate ausein de discussions situes dansl'Athnesde lafinduVes. DanslesMmorables, Socratedit enpremier lieu: "Le maniement des affairesprives ne diffre que parle nombre decelui desaffaires publiques". Puis : "On ne peut mmepasbienadministrer sa maison, si l'onn'enconnat pas touslesbesoins et si l'onneveillepassuppler tout ce qui manque. Maiscommelacitsecomposedeplus de dixmille maisons(oikiai)etqu'il estdifficiledes'occuper detant defamilles lafois, pourquoin'as-tu pas essay d'abord d'en relever une(oikos), celle deton oncle,qui enabesoin?Et si turussisaveccelle-l, tut'attaquerasunplus grand nombre; maissi tu ne sais pasrendre service une seule,comment pourrais-tu rendre service un grand nombre ?"11. La diff-rence entre le domaine priv, la "maison", oikia ouoikos, et ledomainepublic, lapolis, est bienlenombre, l'additionrendueparune valuation numrique approximative, maismassive.10. 1252 a 7 et s.11. XENOPHON, Mmorables,III, V, 12; VI, 14.L'espace de la cit 31C'est dans l'Economique queXnophon livre des dtails surleslments constitutifs de la maison.: Mais une"maison", qu'entends-nouspar l?L'identifions-nousdonc avec l'habitation, ou bien est-ce que tout ce que l'on possde endehors del'habitation appartient encore la "maison"?- Il me semble en tout cas, dit Critobule, que toute proprit que l'onpossde endehors del'habitation fait encore partie dela"maison",mme situe hors dela ville du propritaire".Xnophon utilise oikiapour l'habitationet oikos pour unensemble qui comporte non seulement l'habitation et seshabitants,mais aussi tous les biens qui s'y rattachent.Si bienque l'oikos peuttredsign encoreparkisis, ktma ouchrmata. Maisil y aplus.Dans ces proprits, la terre, g, tient une place de choix12. En effet,la fin du dialoguet voque l'exploitation du bienfoncier, grgia, enparticulier par la ncessitde connatrela nature, phusis, de laterre, g. Lesrapportsentrelesoikoi et la polisnesont doncpasseulement dansl'Economiqueaffaired'addition. Cependant, pourprciserencorelesrapportsentreledomaineprivet lesaffairespubliques, Xnophonajoute: "Tuvoisd'ailleurs, dit-il, Critobule,combiende particuliersont vuleur maisons'accrotregrcelaguerre, et combien detyrans aussi"14. Ils'agit bien videmment de lasituation exceptionnelle qu'est la guerre civile auseindela cit, oude celle, non moins perverse, du pouvoir d'un seul, acquis en gnralpar la force, et qui permet, parla confiscation des biens des ennemisdumatrede lacitet parl'exil, d'accrotreindmentl'oikos. Cescas peu ordinaires sont toutefois voqus comme exemple del'habi-let du chefdel'oikos tirerparti mme desesennemis! L'intrtdu passage est, en outre, demontrer la persistance, dans l'oeuvre deXnophon, des Mmorables l'Economique, de ladouble notiond'affairespubliques et d'affaires prives et le maintien derelationsentre ces deux ples, mme si la citation ci-dessus montre la possibi-lit offerte parfois audomaine priv desupplanter celui des affairespubliquesqui devrait pourtant lui tresuprieur. Enfin, Socratepropose ses concitoyens de suivre sans"honte" l'exemple duGrandRoi, qui, lorsqu'il distribue des prsents, "appelle d'abord ceux qui sesont montrs braves la guerre, car rien ne sert de labourer devasteschamps s'il n'ya personne pour les dfendre; ensuiteceux quitravaillent lemieuxleurschampset lesfont produire: car, dit-il,12. XENOPHON, Economique, l, 5-8.13. Id., XV,6 ; XVI, 5.14. Id., 1,15.32 Sylvie Vilatteles plus vaillants ne pourraient vivre s'il n'ya personne pourtravailler la terre"15. Ces terresarablesqui constituent lesoikoiforment la chra. Il est incontestableque lacit du Socrate deXnophonsedfinit paruneadditionde"maisons"qui renvoientaussibienauxgroupeshumainsqui lescomposent qu'l'tenduespatiale de leurs biens fonciers.La cit duPolitique de Platon ne ditpas le contraire."- Eh quoi, alors qu'un homme rgne sur toute une rgion (chras), s'ils'en trouve un autre, simple particulier (idits), qui soit de force leconseiller, ne dirons-nous pas que ce dernier possde la science dont lesouverain devrait tre pourvu lui-mme T",Le dialogue se poursuit par l'vocation de la science royale: "Et celuiqui l'aura, qu'il soit aupouvoirouqu'il soit unparticulier, n'enrecevra pas moins, du droit mme de son art, le titre royal". Enfin:"L'Etranger. -Eh quoi, entrel'ampleurd'unegrossemaisonet levolumed'unepetitecit, ya-t-il quelque diffrenceauregardducommandement?Socrate le Jeune. - Aucune"16.Ladimensionspatialedupouvoirpolitiqueest affirmeicicommel'identitentrel'oikia et la polis,entrele domaineprivetlesaffairespubliques, cependant l'aspect additionnel n'yest pasfortement exprimcommechez Xnophon. Toutefoisdes termescommeschma, laforme, caractrisant l'aspect deYoikia, ou ogkos,le volume, associ lapolis, ont uneincontestabledimensionspa-tialedont la variation implique simplement le passage du domainepriv la cit, donc invitablement unenotion quantitative.Aucontraire, lesLois? insistent surl'autre aspect dela dfi-nitionquantitativedela cit: lamatriseprogressivedel'espacepar additiondedomaines. Le point dedpart est "l'inondation",narre d'aprs lesvieillestraditions :"Que les rescaps dudsastre taient vraisemblablement desptres de la montagne, petites tincelles du genre humain conserves,je pense, sur des sommets". Ces derniers ont en effet constitu des les,refuges despopulations qui les frquentaient. Les cits deplaine etdebord demer, prcise l'Athnien qui expose ces traditions, ont tananties. Aprs l'apaisement del'inondation, unespacenouveau15. Id., IV, 15.16. PLATON, Politique, 259 b.17. PLATON, Lois, III, 677 b et s ; cf. aussi Time22 det Critias 109 d4-6 ;sur l'unit de pense dans les divers dialogues de Platon :V. GOLDSCHMIDT, Lesdialogues dePlaton, Paris 1947.L'espace de la cit 33s'ouvrait auxrescaps: "unemultitude normede riches terres",ainsi qu'une vie nouvelle, trssimple, maisheureuse. Pour la carac-triser et dfinir le pouvoir en cet ge, c'est--dire la politia,l'Athnien voque la Cyclopie d'Homre et la dunastia, enprcisant que ces lments se trouvent encore chezcertains Grecsetchez les barbares. Une organisation plus complexe est atteintelorsque commence, sous l'impulsion derassemblements d'un grandnombre degensencits, laconquted'unespace cultivable, avecl'agriculture ougrgia. L'espace setransforme alors graduellementen raison de la mise en culture des pentes des montagnes et se modifiebrusquement par la construction de murs de pierres sches qui donnentauxhabitations, parencerclement, unemplacement, oikia, la foisun, commun et vaste (mian oikianaukoinn kai mgaln apo-ilountes). Lajuxtapositionde diverseshabitationsauseindecetespaceconduit, en outre, la ncessitd'uneorganisation pluslabore base delois pour encadrer unepopulation devenueplusnombreuse. C'est un synoecisme quePlaton dcrit ola quantit joueunrleessentiel, nonseulement danslesrelationshumainesmaisencore dansl'organisationdel'espace. La progression del'analyseplatonicienne se poursuit galement par unautre exemple: celuideTroie, c'est dire la conqute, sousla pression dmographique et enraisonde l'oubli de l'inondation,dessites deplaine. Toutefoisladescription del'espace n'y est plus aborde, l'essentiel ayant t dit.L'aspect quantitatif a t dans tousles dialogues dePlaton dtermi-nant sous sa forme additive pour les hommes comme pour l'espace.Dans la Politique, le lien entre le syllogisme premier, lacritiquedesconceptionssocratiqueet platonicienne(l'oppositionentrequalitatifet quantitatif)et l'espacede lacitdevient mani-feste.Toute dfinition quantitative dela cit, hommes et espace, estdfectueuse, ellenepeut donc, pourAristote, rendre compte delafinalitdela cit quiestle bien. L'essence dela cit reste, dece fait,dissimule. En interrompant avec vivacitsa critique par une phrasevisant Platon - "Orcela n'est pasvrai"- pour annoncer unexpos desamthode d'analyse,Aristote entend bienrtablir lavrit.Il s'agit de dmontrer scientifiquement,c'est--dire selonunemthodequi, pour Aristote, a fait ses preuves, lebien-fonddecertaines positions. C'est alorsquela sciencetablit demanireirrfutable ce qui n'tait encore que l'vidence du syllogisme34 Sylvie Vilattepremiert, Aristote prcise doncquesa pense n'est pas une ractionpassionnelle envers ses prdcesseurs, mais une raction scientifique.2. L'expos dela mthode aristotlicienne"En effet, demme quedans les autres domaines il est nces-saire de diviser le compos jusqu'en ses lments simples (c'est--direles parties les plus petites du tout), ainsi, en considrant les lmentsdont la cit se compose, nous verrons mieux aussi en quoi les fonctionsdont onaparl diffrent entre elleset s'ilestpossible d'acqurir dechacune une notion scientifique'''. Ceci nous ramne auxproblmesposs par le syllogisme quiinaugure le livre I. En effet, le syllogismeest l'lment qui dmontrelapensefinaliste; or, ici,il s'exercedans ledomaine delasocit humaine; decefait, Aristotepeut-ilviterdesituerlesactes humains dansl'espaceet dansletemps,surtout pour en donner l'origine? Comment, en outre, fonder le raison-nement scientifique, c'est--dire, pour Aristote, logiqueet mmesyllogistique (ce qui suppose l'exclusion des contingences), envoquant letemps etl'espace htstoriques' ? Le problme est intro-duit par Aristotelui-mme: "C'est doncenregardant les chosesvoluer depuis leur origine qu'on peut, ici comme ailleurs, en avoir lavue laplus juste"21. Troisexpressionssontds lors remarquables:pragmata, ex archs, ihrein. Lepremiertermepeutvoqueraussibienles faits historiques, autrement dit l'analysepar Aristotededonnes conserves par les Grecs sur leur lointain pass ou de donnesproduites par l'imagination de ces mmes Grecs sur le pass, que desrfrences la reconstitution logique qu'Aristote cre pour les besoins18. ARISTOTE, Politique, l,1,1252a 17 : dlon ; J.-M. LE BLOND, Logiqueet mthode chezAristote. Etudesur larecherchedesprincipes dans laphysique aristotlicienne, Paris1970, p. 3, critiquel'imagetradition-nelledela pense aristotlicienne: lesyllogisme y est l'instrument delasciencenonseulement privilgi maisunique; pour une vue dialec-tique chez Aristote, P. AUBENQUE, Ladialectiquechez Aristote,L'attualii della problemaiica aristotelica, Studio aristotelica III,Padoue 1970, p. 9-31; E. BERTI, La dialettica in Aristotele, ibid.,p. 33-80;1. DRING, Aristoteles. Darstellung ..., op. cit., p. 24-29.19. ARISTOTE, Politique, 1, 1, 1252 a 18-23.20. Cf. R.WEIL, Philosophieet Histoire. Lavision de l'Histoire chezAristote, La Politiqued'Aristote, op. cit., p.161-189.21. 1, II, 1252a 23-26.L'espacede la cit 35desa dmonstrationet lasatisfactionde sonesprit22. De mme,l'expression "depuis leur origine" peut faire allusion soit lapremire histoire dela cit, soit aupoint dedpart du raisonnementaristotlicien divis enplusieurs strates volutives pour lesncessi-ts de la comprhension del'oeuvre. Il est plus tentant d'carter unevision purement historique,puisqu'Aristote tablit le raisonnementscientifique sur les lois dela logique pour La Politique, comme poursesautrescritsscientifiques. Ilsemble, enoutre,quel'emploiduverbe threinmarque le lienavecles lois del'intelligence, ellesquil'emportent sur l'observation des faitshistoriques. L'tude prcisedu texte permettra del'envisager.3. Les lments constitutifs de la citAristote expose l'origine dessocits humaines sans toutefoisutiliserleterme d'homme, anthrpos ou anr ; eneffet, sonproposvise dfinir un"tout", la cit, phnomne humain, mais"tout" quiest enrelation avec d'autres composantes de l'Univers. Si bienque ladmonstration commence par l'examen dece quiest le plus gnral,c'est--dire dece que l'homme partage avecd'autres tres. Le stylemarque donc une progression rgulire dela plus grande gnralit laprcisionindividuelle: l'expression"ceuxqui"est doncutilised'abord, "le mle et la femelle" viennent ensuite, "celui quicommande, celui qui est command" terminent le passage, mais corr-lativement les termesdedespotset doulos tendent voquer une22. Sur les fondements logiques des reconstitutions de l'origine dessocits: CI. LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale, Paris1971,p. 303 et s. ; sur le paralllisme entre le raisonnement syllogistique duchapitre 1et la mthode du livreII: J. AUBONNET, Aristote. Politique,Paris 1960, l, p. 107, n. 1 ; discussions exposes dans La Politiqued'Aristote, op. cit., p. 190-197; P. AUBENQUE, Le problme de l'trechez Aristote, op. cit., p.48, "l'antriorit desprmissesseradonclafoislogique, chronologique etpistmologique: dumoinsfaut-il quecestroisordresconcident si l'onveut queladmonstrationdonclascience soit possible", p. 55; Ibid., Aristote et le langage,AFLA, XLIII,1967, p. 85-107; L. SICHIROLLO, Aristote: anthropologie, logique,mtaphysique. Quelques remarques sur trois essais d'E. Weil,ArchPhilos, XXXIII, 1970, p. 491-509.23. P. AUBENQUE, Thorie et pratique politique chez Aristote, LaPolitique d'Aristote, op. cit.,p. 102 : "Chez Aristote,thria, threin neserfrent pasncessairement unsavoir transcendant, maistouteconnaissanceatteignant unecertaine gnralit".36 Sylvie Vilattecommunaut humaine. La prsence humaine est ce momentexplicite.Reproduction et sauvegardeRappelant que le point de dpart de toute communauttprton) est une ncessit impose par la nature: l'union par coupledumleet delafemelleenvuede gnrationtgnsis),Aristoteexclut decettepremirephaselapossibilitde choix24. Il opposedoncimplicitement l'actehumain, affairedechoix, proairsis, laloi de la nature, dans son aspect le plus physique, corporel mme; lepremier supposela dlibration, la secondel'ignore. Cetteaffir-mation est le dbut de rponse concrte fourni la question formuleds le premier chapitre: pourquoi les hommes forment-ils unecommunaut? Le premier maillonde l'explicationest donc lanature25.Si la communaut politique est un acte humain, la premirecommunautest naturelle, soussaformelaplus physique, ellen'apas encore de dimension politique; en ce sens, Aristote peut parler demleet de femelle et souligner que la premire communaut, implici-tement humaine, s'intgre un domaine plus vaste: celui desanimaux et des plantes, car tous sont soumis lancessit delaisser"aprs soiun autre pareilsoi-mme". Le support spatialimplicitedeces tres est bien sr la Terre, ce que les Grecs exprimaient claire-ment, auparavant, par la pense mythique:"Terre aux larges flancs,assise sre jamais offerte tous lesvivants"26. Mais, Aristote, enfaisant dumleet delafemelle lapremirecommunaut, liminegalement les originesmythiquesde l'homme, lemleou l'anr,crature nel'originedeGaia, dontHsiodeachantlaruptureavecl'Aged'Or ainsi quelancessit, parchtimentde Zeus, des'unir la femme, faonne pour la premire fois par les dieux en lapersonne de Pandora-". Cette attitude est familire Aristote quiarejet le mythe, mmede type philosophique, pour exprimer sapense.24. ARISTOTE, Politique, I, II, 1252 a28-29 ; sur le caractreimpersonneldes termesdsignant lesindividus: F. BOURRIOT, Le concept grecdecitet laPolitique d'Aristote, IF, 46,1984, p. 196.25. Lecontrat n'est pasle fondement de la cit: cf. P. AUBENQUE,Politique et thique chezAristote, Kima, 5, 1980, p. 212.26. HESIODE, Thogonie, 117.27. Id., 535 et s., Les Travaux etles Jours, 42 ets.L'espacede la cit 37Seulement, l'originalitd'Aristoteest demarquer immdia-tement ladiffrence entre le monde humain etcelui des animaux etdes plantes. Le premier a besoin dese sauvegarder dans une relationplus complexe que la seule reproduction, car l'hommepar sonintelligence, dianoia, donde lanature, apouvoirdecommandertarchein) celui qui, parnature, c'est--direenraisond'aptitudespresque exclusivement physiques, est destin seulement trecommand tarctiesthai). Lecorps, sma, c'est--dire l'esclave,doulos, s'oppose l'intelligence qui prvoit, autrement dit aumatre, le despois. L'anr est donclematre de deux communautsqui sont parallles, celle de la reproduction et celle de lasauvegarde; car esclaveet femme n'ontlemmerang(taxis) quechezles barbares. Lasauvegardepose dslors deuxproblmes:d'une part l'intrusion d'une diffrenciation entre les hommes,incontestablement lie une dimensionspatiale, d'autrepart ledifficileproblme de l'esclavage parnature.Dsormais, il nes'agitplus decetteTerre, assise detouslestresvivants, mais, ausein de cette mme Terre, del'oikoumne, cetespace peupld'tres humains organiss dont les implantationstracent des limites.La coupure repre par Aristote est familire auxGrecs: Thucydide dans son "Archologie" remarquait que lesbarbares taient proches des Grecs du temps pass, tandis que Platon,on l'avu, rapprochait lesGrecs destemps passs et lesbarbares decertains Grecs du temps prsent29 ; au contraire, le SocratedeXnophon proposait sescontemporains de s'inspirer de pratiquespolitiques duGrand Roi. La positiond'Aristotese tient galedistance des deux penseurs: ni exemplaire ni anachronique le barbaretmoigne simplement de son erreur d'analyse sur la premire commu-naut. En tablissant, en effet, la confusion entre la femme etl'esclave, donc entre lareproduction et lasauvegarde, le barbare secondamne tre pris pour unesclave, enraisondesa filiationmaternelle. Nd'unefemmeidentiquel'esclave, il ne peut trecelui "qui par naturecommande". Dece fait, il rendpossiblelaconstitution de deux espaces auseindel'oikoumne, celui desocitsloignes delapolis, celuidesHellnes orgnelacit. Toutefois,Aristote sait bien que l'assimilationdu barbare l'esclave estcoutumire chez les Grecs. En effet, dit-il, pour les Grecs, comme leprouvent les potes, les barbares sont des esclaves ns, "comme si par28. ARISTOTE, Politique, l, II, 1252 b 5-9.29. THUCYDIDE,l, V, I.38 Sylvie Vilattenature barbare et esclave c'tait lamme chose", et plus loin:"aussirefusent-ils ceux-l (les Grecs)le nom d'esclaves etle rservent-ilsaux barbares"3o. La raison invoque par les Grecspour justifier leurpratique est implicitement traduite par Hrodote, lorsque cet histo-rien reconstitue le rgime politique de l'empire perse. L'idalpolitique du citoyen grec, homme libre, estl'alternance du comman-dement : tour tour commander et tre command. Or le barbare, lePerseenparticulier, enest incapable, lorsquelaroyautabsolues'impose: la polis de type grec est inconnue dans ses institutions. Lorsde l'affrontement de la seconde guerre mdique, les Grecs opposs auxPerses refusent, selon Hrodotet, la servitude, desposun, doulosun,qui est le seul moyen d'exercer le pouvoir connu par le Grand Roi. Cedernierneconseille-t-il pas:"S'ils taient, lamode dechez nous,soumis l'autorit d'un seul, ils pourraient, par crainte dece matre,se montrer mme plus braves qu'ils ne sont naturellement, et,contraintsparlescoupsde fouet, marcher, quoiqueenpluspetitnombre, contre des ennemis plus nombreux; laisss libres d'agir, ils nesauraientfaireni l'unni l'autre"? Aristote dplace l'explication del'tat deservilit dubarbare dudomaine dupouvoirceluidelapremire communaut. La responsabilit n'en incombe plus auRoi,mais une mauvaise conception de la premire communaut, celle quiassurelagnsis etla stria. Ce dplacement est impospar lamthode de travail d'Aristote. En effet, en faisant du pouvoirmonarchique perse la raison de la servilit du barbare perse,Hrodote, traduisant l probablement la pense de sescontemporains, ceux qu'Aristote nommera plus tardles potes,introduisaitleproblmeauplushaut niveausocial. Ces positionssont inacceptables pour Aristote, carellesramnent d'une part auxptitions deprincipes deXnophon, si admiratif d'un pouvoir royalperse cit en exemple pour l'administration des domaines et pour leurdfense, et d'autre part aux dialogues platoniciens. En effet, dans lesdeux cas, le tout, cet ensemble territorial et humain soumis au GrandRoi, n'est qu'une grande maison, c'est--dire un matre et sesesclaves. Or letout est pourAristote divis enparties et lapolisnepeut treunegrandemaison, encoremoinsde typebarbare. Aucontraire, en plaant leproblmede la vocationdubarbarelaservilit aupremier niveau decommunaut, celui dela gnsis et dela stria,conues de manire errone par ces mmes barbares,30. ARISTOTE, Politique, 1, II, 1252b 9, VI, 1255 a 29.31. HERODOTE, VII, 102, 4-7, 11-12; 103, 18-24;H. C. BALDRY, TheIdeaof the Unit y of Mankind, Grecset Barbares, Genve 1962, p. 167-196.L'espacede la cit 39puisquela femmeet l'esclaveysont sur lemmerang, Aristotemaintientsadfinition delapolisaussiloigne delaralitperseque des conceptions deses prdcesseurs. Toutefois, Aristote neditpas que cettevocation du barbare est irrversible; au contraire, selonV. Goldschmidt: "L'examen dela doxographie contient une critiqueimplicite du prjug dela supriorit des Grecs sur les Barbares, deseugneis sur lesdusgneis, donc, aussi, des matres sur leursesclaves"32. Aristotevit probablement en sonami, lebithynienHermias d'Atarne, lapreuve delafacultdubarbareassimilerles vertus detypehellnique. Au reste, dans la seconde moiti du IVesicle,non seulement l'Asie Mineure maisencore la Sicile oul'Italiepouvaient fournir le tmoignaged'unehellnisationparfois trsprofonde de populationspr-hellniques, sansparlerdeCarthage,cit punique mais en contact avec le monde grec, dont la constitutionest examineau livreII de laPolitique galitavec celles deSparteoudela Crte, politiai considrescommunment commesymboles de bons gouvernements.Le problme de l'esclavage par nature est encore pluscomplexe. De fait,il tait audacieux defairedela servitude un tatdenaturedanslaPolitique, alorsquelescits n'yvoyaient qu'unstatut juridique et unepratiquesociale. Toutefois, lesaffirmationsd'Aristotetrahissent, elles aussi, l'originesociale et "politique"delaquestion. Pourdfinirl'esclavageparnatureAristoteutilise, eneffet, les termesduvocabulairepolitique: archein kai archesthai ;maisseul lepolitikos bnficiede lapossibilitde commanderetd'tre command tour tour (kata mros), l'esclavelui n'est quecommand, puisqu'il n'est pourvu que d'une intelligence limite, etqu'il possde au contraire de grandes possibilits physiques. La posi-tiond'Aristote a putre critique en raison del'aspect apparemmentabsoluet inluctable delaconditionservile contenu dansletermephusei ; cependant V. Goldschmidt a bienmontr, enla circonstance,32. ARISTOTE, Politique, VII, 1327b 22-23; V. GOLDSCHMIDT, Lathorie aristotlicienne del'esclavage et samthode, Zetesis. aangeb.aan. E. deStrycker. AntwerpenDenederl. Boekhandel, 1973, p. 160;danslemme sens: R. WEIL, DeuxnotessurAristote et l'esclavage,RPhilos, 172, 1982, p. 343; M. AUSTIN, P. VIDAL-NAQUET, Economieet socitenGrceancienne, Paris 1972, p. 406 ; l'opinionde E. LEVY,Naissance duconcept de barbare, Kiema, 9, 84, p. 14, sur le "racisme"d'Aristote, meparat trop svre, lephilosophe est probablementplusproched'Euripide: S. SAID, Grecs et Barbares dans les tragdiesd'Euripide. La fin desdiffrences? Id., p. 27-53.40 Sylvie Vi/atteleslimites decettenotion33. Analysant l'originalitde lamthodearistotlicienne dans la questiondel'esclavage, recherche quinevapas de l'existence vers l'essence comme d'habitude, mais recherchequi s'interroge d'emble sur le problme del'essence dela servitudepour douter du bien fond despratiques courantes, V. Goldschmidtconclut: "L'ide de nature n'est donc pas d'une application univoque,dslorsquel'hommeservileapparat, tout ensemble, commeuningnu manqu et comme un esclave par nature (de mme que l'hommelibre, asservi, est tout ensembleesclavecontrenature et librepardroitdenaissance, ek gnts). Maiss'il est vrai, commeAristote l'aassumd'abord, que, seul, l'hommelibrede corpset d'mesoitconforme la nature, il est clair que la logique interne dela doctrinerecommandede traiter l'hommeservilecommeun"pch"delanature, de tenter par l'art de redresser cette faute et d'duquerl'esclave pour la libert, aulieude"naturaliser"ce manquement etdel'interprter, contradictoirement non plus comme un"rat", maiscomme tant conforme une autre et nouvelle intention de la nature,celle de produirecesesclaves. Lenaturalismeduphilosophefaitclater ainsi l'institution qu'il tait destin renforcer, et laphysiquene parvient pas s'imposer jusqu'aubout le sacrificeintellectuel qu'elleavait consenti en faveur dudroit positif". Etl'auteurdesouligner quelatraditionmdivale est responsable del'interprtation delathorie d'Aristote dans un sens absolu. Lavied'Aristote et son attitude envers ses propres esclavess, qu'il duquapour la libert, ne prouvent-elles pas, en outre, les nuances apporter l'interprtation de la dmonstration aristotlicienne? Car ils'agit de thorie pour Aristote lui-mme, c'est--dire de larecherche d'une essence qui ne peut se manifester dans sa plnitudeque dans une cit rpondant des critres d'excellence. Pour l'histo-rien, lasolutionaristotlicienneparait, tellequelle, inapplicablelaralit vcue auIVe sicle. Eneffet, le despotsnecherche pas33. Pour la critique: P. AUBENQUE, Politique et thique chezAristote,op.cit., p. 220; V. GOLDSCHMIDT, op. cit., p. 162-63;et lesvuessug-gestivesdeR. BODES, L'animal politiqueet l'animal conomique,Aristotelica, Mlanges offerts M. DeCorte, Bruxelles-Lige 1985,p.74-81.34. L. ROBIN, op. cit., p. 491-94; les traditions concernant la vie d'Aristoteonttrevuepar I. DRING, Aristotle in the Ancient BiographicalTradition, G6teborg1957; l'ided'une cit sans esclaves est trsmarginaledanslapensegrecque, voirY. GARLAN, Les esclaves enGrce ancienne, Paris 1982, p. 143-155.L'espace de la cit 41savoir si tel tre humain doit tre ounon esclave par nature, selonleshsitationsmmes duphilosophe: "Aussi bienlanatureveut-ellemarquer elle-mme une diffrence entre les corps des hommes libreset ceux des esclaves: les uns sont forts pour les tchesncessaires, lesautres, droitsdestatureet impropres de telles activits, maisaptes lavie politique (qui setrouve partage entre les occupationsdelaguerre etcellesdelapaix) ; cependant le contraire seproduitsouvent:telsn'ont del'homme libreque le corps, telsn'en ont quel'me, caril estbien vident que si le corps suffisait distinguer leshommes libres autant que les statues des dieux, tout le mondeconviendrait que le reste deshommes mrite deleur tre asservi. Etsi ce qu'on a dit du corps est vrai, il est encore beaucoup plus juste defaire cette distinction en ce qui concerne l'me; mais il n'est pas aussifacile devoir labeautde l'mequecelle ducorps. Il est doncvident qu'il y a par nature des gens qui sont les uns libres, les autresesclaves et que pour ceux-ci la condition servile est la fois avanta-geuse et juste"35. Le despotsdelaralit constate l'existence d'unepratique servile gnralise dans l'espace et le temps et se conformela lgislationet auxpratiques sociales de la servilitadmisesdans sa cit. Si l'historien retrouve la prsence dela servitude jusquedans les premiers textes de la civilisationgrecque, les tablettesmycniennes del'Age du Bronze, les Grecs avaient d'autres repres.A Sparte, lessouvenirs dela guerre deMessnie fondaientaussibien l'hilotisme deLaconieque celui deMessnie; Athnes, laloivote sous l'archontat deSolonen592, interdisant larductiondesAthniensl'esclavagepourdettes, autorisait inversement l'achatd'esclaves trangers sur desmarchs pourvus par la guerre, lapira-terie, le brigandage, outoute autre formedeviolence, ce qu'Aristoteconnat parfaitement: "Il existe, en effet, unesorted'esclaveetd'esclavageen vertud'uneloi; cetteloi est unesorted'opinioncommuneselonlaquelle ce qui est vaincula guerre appartient auvainqueur"37. Et si le despots de laralitaccordel'affranchisse-ment, c'est vraisemblablement parceque cette solution sertmieuxsesintrtsquelaservilitpourdescas individuelsprcis; eneffet,l'affranchissement ne rompt pastous les liens conomiques et sociauxentrele matre et l'esclave, commele montre la pratiquede la35. ARISTOTE, Politique, 1, V, 1254 b 27-1255 a 2.36. STRABON, VI, 3, 2; V. CUFFEL, The classical Greek concept ofslavory, JHS, 26, 1%6, p. 323-42.37. ARISTOTE, Politique, l, VI, 1255a 5-7.42 Sylvie Vilatteparamon, servicesrenduspar l'affranchi sonancienmatreenmarque deconstante fidlit38.Aristoteadoncpris soinde diffrencier dansla premirecommunautla femmede l'esclave, chacuna par nature unrlediffrent, doncunrangdiffrent, l'unelareproduction, l'autrelasauvegarde. Mais, silaralitjuridique grecqueest conformelapense aristotlicienne,puisque lafemmelibrene peut tre confon-due avecl'esclave, la coutume sociale athnienne leur reconnat unpoint commun, leur extriorit aufoyer et la ncessit deles intgrerrituellement l'hestia39qu'ilsdoivent enrichirl'uneparlafcon-dit, l'autre par letravail. Il reste que la gnsiearistotlicienneestune position plus philosophiqueque raliste. LaPolitiqueneseproccupe paseneffet d'unequestionessentiellepour les citsgrecques, celle dela lgitimit del'union del'homme et dela femmepour l'acquisitionde la citoyennetpar leur descendanceet parconsquent n'voque pas la prsence de la concubine et des btards auseindeYoikia. De mme, lephilosopheignorealors l'originalitdes solutions matrimoniales dela cit spartiate au IVe sicle, commele montre Xnophonauchapitre1 (7-10)de sa Constitution desLacdmoniens.En outre, le philosophe tablit une comparaison entrel'esclaveet l'animal. Celle-ci est familireauxGrecs; lesesclavessont, eneffet, appels dans la langue courante anrapoda, les btes piedshumains, termeappliqud'abordauxprisonniersdeguerredevenus esclaves etterme connu dsl'poque d'Homre, puis reprispar Hrodote, Thucydide, Xnophon ou Platon. La comparaison entrel'esclaveet l'animal est abondammentutiliseparXnophondansl'Economique; ellepermetIschomaque, l'Athnien, dedistinguerchezles esclaveset chez les animauxunehirarchie selonleursaptitudes, de les duquer de la mme faon, afin de les rendre, les unset lesautres, leplusutilespossibleaudespots40. Toutefois, cettecomparaisonavait aussi des ncessits religieuses : nourrices etpdagogues serviles assuraient la trophdes enfants dans lesmilieux royaux et aristocratiques depuis l'poque homrique jusqu'la fin de l'poque classique, comme les animaux avaient pu assurer la38. Y. GARLAN, Les esclaves.", op. cit., p.91.39. Id., p. 55.40. S. VILATTE, Lafemme, l'esclaveet le chien, les emblmes du ka/oskagathos Ischomaque, DHA, 12, 1986, p. 271-94.L'espace de la cit 43troph des enfants divins et hrcques t. Le paralllisme estfrappant dans denombreux textes, y compris chezPlaton42.Aristotenes'intresse ni l'un des points devueni l'autre: d'une part lagestionet l'ducationdu personnel servile telles que les dcritXnophon luiparat fastidieuse - "cette science d'ailleurs n'a riendegrandni de majestueux... Aussi tousceuxqui peuvents'pargnerpersonnellementcet ennui (kakopathein)enlaissent l'honneur unintendant"43-, d'autrepart il avacu desarflexionlesdonnesmythiques. Sa comparaison est donc particulirement originale: elleintervient auseinde ladfinitionde Yoikia. Celle-ci s'est dter-mine la fois contre les thories deses prdcesseurs et contre uneralitquele philosophene peut accepter en sa totalit. L'oikiaaristotlicienneestdoncconstitueparlajonctiondesdeuxcom-munauts : homme-femme et matre-esclave, jonction quis'opre parl'homme. Mais, aprs unecitationd'Hsiode, Aristotecrit: "leboeuf, eneffet, tientlieud'esclavepourles pauvres"44. Plusieursrflexions s'imposent. La citation par Aristote d'un pote pntr parl'ide de l'inspiration divine ne peut s'effectuer quepar laperte dusens originel duversprlev dansLes Travaux et les Jours. Le boeufchezHsiode estl'animaldelabour et desacrifice, selonlemythedePromthe expos par lepote aussi bien dans l'oeuvre citeparAristote que dans la Thogonie. Or, chez Aristote,nonseulement cetaspect est absent, mais encore le sens dela comparaison est inverspar rapport aux usages de ses contemporains. L'esclave, en effet, tendd'ordinaire tre assimil l'animal, dans la Politique c'estl'animalqui est assimill'esclave. La raisonenest quelesoikiaine sont pas toutes similaireset quecertaines sont suffisammentpauvres pour manquer d'esclaves; en consquence, le boeuf de labourentiendra lieu. La pauvret est donc la fois reconnue et minore parAristote: leboeufpermet d'enannuler leseffetsnfastes, c'est--direl'impossibilit deconstituerYoikiaensatotalit. La comparai-son de l'animal avec l'esclave, et non l'inverse, permet de sauver une41. S. VILATTE, Lanourricegrecque: unequestiond'histoiresocialeetreligieuse, AC, 60, 1991, p. 5-28.42. PLATON, Politique, 272 b et s., expose la convivialit desenfants et desanimaux au temps de Cronos; avec l'esclave-animal cet tat sepoursuit dans les temps civiliss, Lois, VII, 790 a , 808 d-e.43. ARISTOTE, Politique, 1, VII, 1255 b 33-36.44. Id., 1, II, 1252 b 12; sur la qualit descitations potiques d'Aristote, voirl'excellent article de J. LABARBE, Deux citations homriquesd'Aristote, Aristotelica, op. cit., p. 207-226.44 Sylvie Vilatteconstructionintellectuelle, l'oikia, nomme d'ailleurs galementoikos45: "lacommunaut constitueselonlanaturepourlaviedechaque jour, c'est doncla famille"46. Car, pour Aristote, l'homme etl'animal partagent de nombreux points communs et les traits biolo-giques le dmontrents", Toutefois, au sein de cet ensemble constitu enfamille, unediffrencefondamentalespare, danslapense aristo-tlicienne exprime non seulement dans la Politique mais encore dansl'EthiqueNicomaque, l'animal de l'esclave: lepremier est ter-nellement asservi l'homme,lesecondpeutrecevoirducation etaffranchissement, mme si la pratique ordinaire delaservilit tend l'assimilation del'un l'autre: "Quant leurutilit, la diffrenceest mince: esclaves et animaux domestiques apportent l'aide deleurcorps pour les besognes tndtspensables'