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Bande dessinée et littérature

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Text of Bande dessinée et littérature

  • DOSSIER THMATIQUE

    Bande dessineet littrature LA BANDE DESSINE, CE NEST PAS LART DU DESSIN, MAIS LART DE LAMISE EN SCNE JOANN SFAR

    Le 18 septembre prochain paratra l'adaptation en bande dessine du Petit Prince d'Antoinede Saint-Exupry par Joann Sfar, dans la collection Ftiche. Renouant avec les principes del'criture imitative, qui est au cur des programmes de francais, l'adaptation d'uvreslittraires en BD suppose une volont de diffusion du texte source aussi bien qu'un rapportaffectif du crateur celui-ci. Autant de facteurs qui conduisent l'auteur imprimer sapropre inflexion l'uvre originale. travers l'tude de plusieurs adaptations en bandedessine, nous vous proposons d'tudier diverses solutions mises en uvre et, ce faisant,de mettre en lumire certains procds d'criture parmi les plus caractristiques duneuvime art.

    G A L L I M A R D J E U N E S S E

  • TROIS UVRES POUR LE COLLEGE

    Car je naime pas quon lise mon livre la lgre.SAINT-EXUPRY

    Cest la mlancolie de lenfance. JOANN SFAR

    p. 8 de la bande dessine (J. Sfar, collection Ftiche, Gallimard Jeunesse)

    comparer avec la p. 18 du roman d'A. de Saint Exupry (Folio)

    On ne prsente plus Le Petit Prince, lun des ouvrages pour lajeunesse les plus clbres du monde. Ds sa parution, louvrage deSaint-Exupry tait conu pour tre illustr, peut-tre justementparce que limage est un un instrument de communication idalentre enfants et adultes. Ladaptation en bande dessine de JoannSfar va plus loin, en tendant tout le texte ce qui ntait quunebauche graphique dans luvre originale. Une faon pour lauteurde prolonger aussi lhistoire et lhritage de ce texte, en tentant deprserver le dlicat quilibre entre le merveilleux du conte et lelyrisme de lautobiographie.

    Lart de la mise en scne (JOANN SFAR)Comme le souligne le crateur, lcriture de la bande dessine relvedu thtre. En effet il lui faut, en partant de quelques lignes de textecomposer des groupes dimages ou planches . Difficultsupplmentaire : il doit choisir un rythme. Les planches du PetitPrince ont toutes la mme architecture : six cases de format carr, descadres immuables qui forment contrainte. La mise en scne vientalors de la manire demplir ces cases. On saperoit trs vite quepour pallier limmobilit du dialogue dans le dsert, Sfar joue parexemple sur les angles de vue (plonge pour la Case 1, contre-plongepour la Case 3), ou sur les couleurs avec ce bref passage au jaune (C2)aprs des tons bleus pour les cinq autres. Mais lessentiel du travail devariation au sein du cadre des vignettes porte sur les mtamorphosesdu ciel. Dun ciel voil (C5) on passe un ciel clair (C6), dun cielnocturne raliste on passe en C2, C3, et C4 un ciel qui laisse place limaginaire (ombres inquitantes, C2, fantmes fantastiques, C4).On est bien dans lunivers merveilleux du conte, puisque ces cieuxchangeants ne peuvent marquer le passage du temps : la squence nedure que quelques instants, le temps dun change de paroles.

    Ne presque pas changer le texte de Saint-Exupry (SFAR)

    Si ce travail sur le ciel constitue un espace de libert, il est unecontrainte formelle que Sfar a voulu simposer : celle du respect dutexte, auquel il est li affectivement. Seul est possible alors undcoupage de celui-ci, une diffusion sur la planche, afin de luidonner son tendue et sa rsonance. Les modifications apportessont donc minimes (en C1 en particulier, o le Je fus stupfaitdentendre est retranscrit en Cest la premire fois quoncomprenait mon dessin dans la bulle suprieure, qui renvoie lavoix du narrateur). Et peu de choses prs, Sfar a choisi dattribuer chaque ligne de texte une vignette spcifique (pour la planche 8 entout cas).

    Faire durer les choses (SFAR)Le temps de la narration est distendu. Chaque phrase est associe une image et se reflte en elle. On peut ainsi se livrer une tudeminutieuse des intentions picturales, pour chacune des phrases dutexte. La premire vignette traduit le regard du narrateur pench lafois sur le dessin et sur lenfant, guettant le rsultat de son dessin. Ladeuxime case est lie la premire par leffet que produit la ractiondu Petit Prince sur le dcor : son refus tout dabord, mais aussi ladangerosit du boa et la surprise de Saint-Exupry sont figurs pardes masses (gants, montagnes) qui les dominent sur un fond orangerelativement menaant, menace accentue par la monochromie desdeux personnages. Par souci de continuit, la troisime case reprendlarchitecture de la prcdente, en revenant cependant ces couleursnaturalistes. Cest lexplication de lenfant, accompagne par ungeste de lauteur, rayant peut-tre son prcdent dessin. Les vignettes4 et 5 suggrent un loignement qui dynamise la scne et voquentla seconde tentative, suivie dans la vignette 6 de la dception (yeuxmi-clos, tourbillons noirs qui renvoient traditionnellement laconfusion) de lauteur aprs un nouveau refus. Cette dcompositiondu texte est relaye par la dcomposition des mouvements delenfant autour du dessinateur, comme si celui-ci satisfaisait chaquefois un peu plus sa demande. Ce ralentissement du rythme donnedonc toute son importance au texte et son effet sur limage, maisaussi au dcor.

    Le dcorDans chacune des cases, il est remarquable que le paysage deviennevivant par le jeu des mouvements graphiques mais aussi desondulations, des mtamorphoses et des couleurs (ciel et dsertoccupent une place trs importante). Il ragit en harmonie avec lespersonnages et devient alors un personnage part entire. Si dans leconte les personnages sont souvent ramens un trait caractristique(le prince, laviateur), on doit aussi noter que les lieux jouent biensouvent un rle actif dans le texte : fort du danger et des dfis,chteaux symboles de rcompense. Ici, le ciel et la lune portent cette

    DOSSIER THMATIQUEBANDE DESSINE ET LITTRATURE

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    LE PETIT PRINCE

  • valeur symbolique et potique puisque certains dtails demeurentdifficilement interprtables, comme par exemple la silhouette de la4e vignette.

    Les personnages, le narrateur. Fidlits et infidlitsLes choix graphiques de lauteur de bande dessine sont souventrvlateurs dune intention bien prcise, dune lecture personnelle dutexte. Dans le passage qui nous proccupe, on peut remarquer deuxdiffrences de taille entre la bande dessine et le conte. Tout dabord,Sfar dcide de faire apparatre le narrateur dans le dessin. Il aurait timpossible de conduire tout lalbum sans la prsence physique deSaint-Exupry, mais la narration la premire personne et les dessinsde laviateur lui-mme dans son conte semblaient premire vueexclure ce regard omniscient. Or cet lment conduit unedeuxime diffrence. Nulle part on ne voit les moutons que Saint-Exupry dessine sur sa feuille alors quils sont reproduits dans leconte et quil sen dgage un sduisant effet comique. Commentexpliquer ce choix ? Dabord sans doute pour viter la redite. Eneffet, on voit dans la C1 une reproduction du fameux lphant dansun boa, galement reprsent dans le texte original. Inutile donc depoursuivre. Mais cest certainement aussi pour Sfar un moyen demettre laccent sur un autre aspect du conte : en gommant leffetdautodrision, il renforce la dimension mlancolique du texte, que

    lon retrouvera exprime notamment par les larmes des personnagesdans les planches suivantes. Enfin, on peut comprendre cetteabsence par la volont de renverser la perspective : on ne voit plus parles yeux du narrateur mais distance du couple que formentlhomme et lenfant. On assiste alors au spectacle dune relationtendre et charnelle, puisque ds la C2, les deux personnages setouchent comme un pre et son fils. Ce dernier aspect est, de laveudu dessinateur lui-mme, une composante du rcit importante sesyeux. Le regard dmesur du Petit Prince vu par Sfar accentuelmotion du personnage et nourrit le texte dune sensibilitnouvelle. Sfar sapproprie donc vritablement le texte et parvient lui donner un cho personnel.

    JOANN SFARLe Petit Prince D'aprs l'uvre d'Antoine de Saint Exupry, 112 p. Collection Ftiche, Gallimard Jeunesse (2008). 19 .

    ANTOINE DE SAINT-EXUPRYLe Petit Prince[1945]. Avec des aquarelles de l'auteur . dition conforme l'dition amricaine (1943),104 p. Collection Folio (n 3200) (1999). 5,80 .

    Le Petit Prince[1979] . Nouvelle dition en 1993, illustrations d'Antoine de Saint-Exupry, 120 p.Collection Folio Junior (n 100) (2007) 5,80 .

    DOSSIER THMATIQUEBANDE DESSINE ET LITTRATURE

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    LE PETIT PRINCE

    1. Dcrivez larrire-plan des vignettes : quels lments sontidentiques, quels lments varient dune case lautre ?

    2. quoi peuvent faire penser les divers aspects du ciel et dudsert ?

    3. Comment les deux personnages sont-ils vus ? Qui voit danschacune des vignettes ?

    4. Les personnages de cette scne sont-ils mobiles ou statiques ?Comment lauteur cre-t-il du mouvement ?

    5. On trouve des dessins (reproduits ou voqus) dans le contede Saint-Exupry. Sont-ils toujours repris par Sfar ? Pourquoi ?

    6. Le portrait du Petit Prince de Sfar nest pas exactement fid-le celui quen fait Saint-Exupry. partir de la planche, du sensdu texte et de linterview de Sfar demandez-vous pourquoi.(www.gallimard.fr/catalog/html/actu/index/index_sfar.html)

    7. Contrairement au conte traditionnel, le rcit de Saint-Exupryet la bande dessine de Sfar mlent lments rels et mer-veilleux : identifiez-les et rflchissez ce choix. Comment ledessinateur traduit-il cette cohabitation ?

    EXERCICES EN CLASSE

    LE PETIT PRINCE

  • DOSSIER THMATIQUEBANDE DESSINE ET LITTRATURELE PETIT PRINCE

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    Le Petit Prince, par Joann Sfar, d'aprs l'uvre d'Antoine de Saint-Ex