Tocqueville - Oeuvres complètes VIII

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Tocqueville

Text of Tocqueville - Oeuvres complètes VIII

  • D'ALEXIS DE TOCQUEVILLEPUBLIES

    PAR MADAMEDE.TOCQUEVILLE

    UVRESCOMPLTES

    VIII

  • PARIS. IMP.SIMONRAONETCOMP.,RUED'ERFURTH1.

  • MLANGESFRAGMENTS HISTORIQUES

    SURL'ANCIENRGIME,LARVOLUTIONETL'EMPIREVOYAGES PENSESENTIREMENTINDITS

    PARALEXISDETOCQUEVILLE

    PARISMICHELLVYFRRES,LIBRAIRESDITEURS

    RUEVIVIENNE,2 BIS, ETBOULEVARDDESITALIENS, 5A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

    1865

    Tousdroits rservs

  • MLANGES LITTRAIRES

    NOTES ET VOYAGES

    TAT SOCIAL ET POLITIQUEDE LA FRANCE

    AYANT ET DEPUIS 17891

    PREMIRE PARTIE

    Des liens invisibles mais presque tout-puissants atta-chent les ides d'un sicle celles du sicle qui l'aprcd. Une gnration a beau dclarer la guerre auxgnrations antrieures, il est plus facile de les com-battre, que de ne point leur ressembler. On ne sauraitdonc parler d'une nation, une poque donne, sansdire ce qu'elle a t un demi-sicle auparavant; ceci est

    Cemorceau,commeonl'a ditailleurs,futcritpourunerevuean-glaise,et paruten 1856dansle LondonandWestminsterreview.V.laprfacemiseen tte du tomeI, page51et 52, et la noticesurAlexisdeToqueville,tomeV.(Notedel'diteur.)

    VIII. 1

  • TAT SOCIALET POLITIQUEDE LA FRANCE2

    surtout ncessaire lorsqu'il s'agit d'un peuple qui, pen-dant les cinquante dernires annes, a t dans un tatpresque continuel de rvolution. Les trangers qui en-tendent parler de ce peuple et qui n'ont pas suivi d'unil attentif les transformations successivesqu'il a subies,savent seulement que de grands changements se sontoprs dans son sein, mais ils ignorent quelles portionsde l'tat ancien ont t abandonnes, et quelles autresse sont conserves au milieu de si longues vicissitudes.

    On se propose dans cette premire partie de donnersur l'tat de la France, avant la grande rvolutionde 1789, quelques explications, faute desquelles l'tatactuel serait trs-difficile comprendre.

    A la fin de l'ancienne monarchie l'glise de Franceprsentait un spectacle analogue en quelques points celui qu'offre de nos jours l'Eglise tablie d'Angleterre.Louis XIV, qui avait dtruit toutes les grandes exis-

    tences individuelles, dissous ou abaiss tous les corps,n'avait laiss qu'au clerg les apparences d'une vie in-

    dpendante. Le clerg avait conserv des assemblesannuelles, dans lesquelles il se taxait lui-mme; il pos-sdait une portion considrable des biens-fonds du

    royaume, et pntrait de mille manires dans l'admi-nistration publique. Tout en restant soumis aux princi-paux dogmes de l'glise catholique, le clerg franaisavait pris cependant vis--visdu saint-sige une attitudeferme et presque hostile.

    En isolant les prtres franais de leur guide spirituel,en leur laissant en mme temps des richesses et de la

  • AVANTET DEPUIS 1789, 5

    puissance, Louis XIV n'avait fait que suivre la mmetendance despotique que l'on retrouve dans tous les ac-tes de son rgne. Il sentait qu'il serait toujours matredu clerg, dont il choisissait lui-mme les chefs, et il secroyait intress ce que le clerg ft fort, afin qu'il ptl'aider rgner sur l'esprit des peuples, et rsister aveclui aux entreprises du pape.

    L'glise de France sous Louis XIVtait tout la foisune institution religieuse et politique. Dans l'intervallequi spara la mort de ce prince et la rvolution fran-aise, les croyances s'tant graduellement affaiblies, leprtre et le peuple devinrent peu peu trangers l'un l'autre. Ce changement fut produit par des causes qu'ilserait trop long d'numrer. A la fin du dix-huitimesicle le clerg franais possdait encore ses biens; il semlait encore toutes les affaires de l'tat mais l'espritde la po pulationlui chappait de toutes parts, et l'glisetait devenue une institution politique, bien plus qu'uneinstitution religieuse.

    Ce n'est peut-tre pas sans quelque difficult qu'onpourrait parvenir faire bien comprendre des Anglaisde nos jours ce qu'tait la noblesse de France. Les An-glais n'ont point dans leur langue d'expression quirende exactement l'ancienne ide franaise de noblesse.Nobilitydit plus et gentry moins. Aristocratie n'est pasnon plus un mot dont on dt se servir sans commen-taire. Ce qu'on entend gnralement par aristocratie,en prenant le mot dans son sens vulgaire, c'est l'ensem-ble des classes suprieures. La noblesse franaise tait

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    un corps aristocratique; mais on aurait eu tort de direqu'elle formait elle seule l'aristocratie du pays; car ct d'elle se trouvaient places des classes aussi clai-res, aussi riches et presque aussi influentes qu'elle. Lanoblesse franaise tait donc l'aristocratie d'Angleterretelle qu'elle existe de nos jours, ce que l'espce est augenre elle formait une caste, et non une aristocratie. Encela elle ressemblait toutes les noblesses du continent.Ce n'est pas qu'en France on ne pt tre fait noble enachetant certaines charges ou par un effet de la vo-lont du prince mais l'ennoblissement qui faisait sortirun homme des rangs du tiers tat, ne l'introduisait pas, vrai dire, dans ceux de la noblesse. Legentilhomme denouvelle date s'arrtait en quelque sorte sur la limitedes deux ordres; un peu au-dessus de l'un, mais plusbas que l'autre, il apercevait de loin la terre promiseo ses fils seuls pourraient entrer. La naissance taitdonc en ralit, la seule source o se puist la noblesseon naissait noble, on ne le devenait pas.

    Environ vingt mille familles 1 rpandues sur la sur-

    face du royaume composaient ce grand corps, ces fa-milles reconnaissaient entre elles une sorte d'galit

    Il rsulte des travaux de MM.Moheau et de la Michodire, et de ceuxdu clbre Lavoisier, qu'en 1791 le nombre des nobles et des ennoblisne s'levait qu' 83,000 individus, dont 18,333 seulement taient en tatde porter les armes. La noblesse n'aurait alors form que la trois cen-time partie de la population du royaume. Malgr l'autorit que le nomde Lavoisier prte ces calculs, j'ai peine croire leur parfaite exac-titude. H me semble que le nombre des nobles a d tre plus grand.V. De la richesse territoriale du royaume de France, par Lavoisier,p. 10. 1791.

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    thorique fonde sur le privilge commun de la nais-sance. Je ne suis, avait dit Henri IV, que le premiergentilhomme de mon royaume. Ce mot peint l'es-prit qui rgnait encore dans la noblesse franaise la findu dix-huitime sicle. Toutefois, il existait encore entreles nobles d'immenses diffrences; les uns possdaientencore de grandes proprits foncires, les autres trou-vaient peine de quoi vivre autour du manoir paternel.Ceux-ci passaient la plus grande partie de leur vie lacour; ceux-l conservaient avecorgueil, au fond de leursprovinces, une obscurit hrditaire. Aux uns, l'usageouvrait le chemin des grandes dignits de l'tat, tandisque les autres, aprs avoir atteint dans l'arme un gradepeu lev, dernier terme de leurs esprances, rentraientpaisiblement dans leurs foyers pour n'en plus sortir.

    Celui qui aurait voulu peindre fidlement l'ordre dela noblesse, et donc t oblig de recourir des classi-fications nombreuses; il aurait d distinguer le nobled'pe du noble de robe, le noble de cour du noble deprovince, l'ancienne noblesse de la noblesse rcente. Ilaurait retrouv dans cette petite socit presque autantde nuances et de classes que dans la socit gnraledont elle n'tait qu'une partie; on voyait rgner toute-fois au sein de ce grand corps un certain esprit homo-gne. Il obissait tout entier certaines rgles fixes, segouvernait d'aprs certains usages invariables, et entre-tenait certaines ides communes tous ses membres.La noblesse franaise, ne de la conqute ainsi que

    toutes les autres noblesses du moyen ge, avait jadis

  • TAT SOCIALET POLITIQUEDE LA FRANCE6

    joui comme elles et plus peut-tre qu'aucune d'elles,d'immenses privilges, Elle avait renferm dans sonsein presque toutes les lumires et toutes les richessesde la socit: elle avait possd la terre, et gouvern leshabitants.Mais, la fin du dix-huitime sicle, la noblesse fran-

    aise ne prsentait plus qu'une ombred'elle-mme; elleavait perdu tout la fois son action sur le prince et surie peuple. Le roi prenait encore en elle les principauxagents du pouvoir, mais en cela il suivait instinctive-ment une ancienne coutume plutt qu'il rie reconnais-sait un droit acquis. Depuis longtemps il n'existait plusde noble qui pt se faire craindre du monarque, et r-clamer de lui une part du gouvernement.

    L'influence de la noblesse sur le peuple tait moindreencore. Il existe entre un roi et un corps de nobles uneaffinit naturelle qui, mme leur insu, les rapprochel'un de l'autre. Maisl'union de l'aristocratie et du peuplen'est pas dans l'ordre habituel des choses, et il n'y a quedes efforts continus qui puissent l'oprer et la maintenir.

    Il n'existe, vrai dire, pour une aristocratie que deuxmoyens de conserver son influence sur le peuple le

    gouverner, ou s'unir lui pour modrer ceux qui le

    gouvernent. Il faut, en d'autres termes, que les noblesrestent ses matres, ou deviennent ses chefs.

    Loin que la noblesse franaise se ft mise la ttedes autres classes pour rsister avec elles aux abus du

    pouvoir royal, c'tait au contraire le pouvoir royal quijadis s'tait uni au peuple pour lutter contre la tyrannie

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    des nobles, et ensuite aux'nobles pour maintenir le peu-ple dans l'obissance.

    D'un autre ct, la noblesse avait cess depuis long-temps de prendre part au dtail du gouvernement. C'-tait le plus souvent des nobles qui conduisaient lesaffaires gnrales,de l'tat ils commandaient les ar-mes, occupaient le ministre, remplissaient la cour;mais ils ne prenaient aucune part l'administrationproprement dite, c'est--dire aux affaires qui mettenten contact immdiat avec le peuple. Renferm dans sonchteau, inconnu du prince, tranger la populationenvironnante, le noble de France restait immobile aumilieu